Les jeunes filles et « l’homme au car­ton »

Dans les an­nées 1990, un homme a vio­len­té, en plein Pa­ris, trente-quatre fillettes. A l’époque, Jean-Marc Sou­vi­ra tra­vaille à la bri­gade des mi­neurs. La traque du sus­pect, qui a du­ré dix-huit mois, le ronge en­core

L'Obs - - Le Sommaire - MA­THIEU DELAHOUSSE BRU­NO COUTIER

Tout a com­men­cé un après-mi­di de prin­temps. Un homme a sui­vi une éco­lière aux longs che­veux blonds jus­qu’à son im­meuble. Il l’a dou­blée juste à l’en­trée. Ar­ri­vé à l’as­cen­seur, il a ap­puyé sur le bou­ton « -1 » et, lorsque la ca­bine est ar­ri­vée en bas, a de­man­dé à sa vic­time de l’at­tendre : « Peux-tu me te­nir la porte, je vais juste cher­cher un car­ton. » La jeune fille a at­ten­du, comme pa­ra­ly­sée. L’agres­sion a été bru­tale. Puis l’homme a dis­pa­ru.

Nous sommes au mi­lieu des an­nées 1990 à Pa­ris, et la même scène va se re­pro­duire à l’iden­tique du­rant dix-huit mois. Il y au­ra trente-quatre pe­tites filles vio­lées. C’est long, dix-huit mois, quand on ne trouve pas. Jean-Marc Sou­vi­ra, alors à la bri­gade de pro­tec­tion des mi­neurs de Pa­ris, di­rige le groupe de po­li­ciers lan­cé aux trousses de l’agres­seur. Le 13 juin 2016, ve­nu à « l’Obs » nous conter ces faits réels, il fait des ronds dans l’air avec sa main, pour mi­mer cette ré­pé­ti­tion in­fer­nale des agres­sions. Il gri­mace. « Les his­toires re­ve­naient par

in­ter­mit­tence, et on s’épui­sait en vaines vé­ri­fi­ca­tions, sans iden­ti­fier de fré­quence, sans re­pé­rer de lieux… »

Une en­fant as­sure que le vio­leur était en sur­vê­te­ment; des cercles sont im­mé­dia­te­ment des­si­nés sur la carte de Pa­ris au­tour des clubs de sport. Plu­sieurs agres­sions semblent s’être dé­rou­lées le long du tra­jet du bus 62 ; les po­li­ciers re­doublent d’at­ten­tion dans ce sec­teur. Et ain­si de suite. A chaque mé­fait, les en­quê­teurs ajoutent une marque sur leur carte. Mais, « or­don­né dans son mode opé­ra­toire et désor­ga­ni­sé sur les lieux et le temps », le « mon­sieur in­sai­sis­sable » conti­nue d’échap­per aux flics. Ils n’ont rien. A part cette phrase que les pe­tites voix ont rap­por­tée à chaque fois : « Tiens­moi la porte, je vais cher­cher un car­ton… » « On n’ar­rive pas à s’an­crer quelque part, souffle Sou­vi­ra, en cos­tume bleu nuit im­pec­cable. Un ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris est grand comme une ville moyenne. Les écoles se comptent par cen­taines. Les fillettes de cet âge, en mil­liers. Nous avons des en­fants vic­times, des pa­rents en dé­tresse. Plus per­sonne ne dort. Les en­fants ne font plus d’ac­ti­vi­tés, les filles ne vont plus à la danse. C’est un bou­le­ver­se­ment ter­rible dans la vie quo­ti­dienne des fa­milles. » UN MA­RIN ? UN MER­CE­NAIRE ? Jean-Marc Sou­vi­ra, à la fois grand flic et ro­man­cier, est un faux dis­cret. On l’ima­gine sans peine crier des ordres à 6 heures du ma­tin à ses gars en­voyés en per­qui­si­tion. Ou, dans un re­gistre plus po­sé, ra­con­ter quelques anec­dotes au Sa­lon du livre de Di­jon. Il en re­vient lors de notre ren­contre. Il y a par­lé de ses fic­tions. Mais, cet après-mi­di, de­vant nous, sa voix se casse étran­ge­ment lors­qu’il parle de « l’homme au car­ton ». Les sou­ve­nirs sont in­tacts, comme un pro­cès-ver­bal. Le dé­bit se fait ra­pide pour ra­con­ter ces mois abo­mi­nables du­rant les­quels le som­meil était de­ve­nu une chose ac­ces­soire.

Des se­maines en­tières se passent sans une seule at­taque. Puis celles-ci re­prennent : qua­tor­zième cas, quin­zième cas, sei­zième cas… Une nou­velle pause dure quatre mois. Peut-être s’est-il ar­rê­té pour de bon ? est-il mort ? Au­rait-il quit­té la France ? Est-ce un ma­rin re­par­ti sur un car­go ? un voya­geur ? un mer­ce­naire ? « Tout ça nous ob­sède », ra­conte Sou­vi­ra sans des­ser­rer les dents. A l’époque, il n’a pas en­core pu­blié ses ro­mans noirs. Mais de cette pé­riode date une ha­bi­tude qui ne le quit­te­ra plus : pla­cer un ca­le­pin sur sa table de nuit pour no­ter un point mal ex­plo­ré, un doute, une idée qui jaillit : « Ce sont des af­faires qu’on ne laisse ja­mais au bu­reau. Elles nous suivent, dans la voi­ture, le soir, le week-end. En­quê­teur en po­lice ju­di­ciaire, si on consi­dère ce­la uni­que­ment comme un tra­vail, on a lou­pé le mé­tier… »

L’af­faire rend dingue. Brus­que­ment, les agres­sions re­prennent en sé­rie, ir­ra­tion­nelles. Les in­dices sont si maigres que des agents de son équipe s’em­portent un jour contre des col­lègues de po­lice-se­cours qui, ap­pe­lés sur l’un des viols, ont cru bien agir en re­fai­sant le tra­jet avec la fillette abu­sée. Ils l’ont ac­com­pa­gnée dans la rue, puis de l’école jus­qu’à son im­meuble et sont al­lés jus­qu’à l’as­cen­seur. Vo­lon­taires mais ter­ri­ble­ment mal­adroits, ils ont po­sé leurs mains là où le vio­leur avait sans doute lais­sé ses em­preintes. Les hommes de la bri­gade de pro­tec­tion des mi­neurs déses­pèrent : « C’est ter­rible : il faut se pré­mu­nir contre tout le monde. » En plus des sor­ties d’école à 16h30 à la re­cherche de leur proie, voi­là le groupe obli­gé d’or­ga­ni­ser une tour­née de tous les com­mis­sa­riats pa­ri­siens. A chaque ap­pel, à chaque re­lève – il y en a trois par jour –, ils sont là pour jouer les maîtres d’école. « Les au­to­ma­tismes s’étaient

per­dus. Tout le monde pense que la scène de crime se li­mite au lieu du crime, mais il ne faut pas ou­blier le che­mi­ne­ment qui a pré­cé­dé. Sur­tout ici : l’es­ca­lier, l’as­cen­seur… On fait un rap­pel ba­sique mais es­sen­tiel : ne tou­chez à rien ! » ra­conte Sou­vi­ra.

A ce stade du cau­che­mar, le com­mis­saire et ses trois groupes de quinze hommes, crou­lant sous cin­quante autres dos­siers, en viennent à une conclu­sion qui les em­pêche dé­fi­ni­ti­ve­ment de dormir : ils ne le trou­ve­ront ja­mais. Les cernes se creusent, les es­to­macs se nouent. D’au­tant que l’homme in­vi­sible va s’en­har­dir. Nous sommes quelques jours après une ren­trée de sep­tembre. Met­tant ses pas dans ceux d’une col­lé­gienne, il ré­pète son stra­ta­gème, mais la jeune fille dans l’as­cen­seur ap­puie sur le nu­mé­ro de son étage, et la ca­bine y file di­rec­te­ment. Elle entre chez elle, ferme sa porte. L’agres­seur hé­site. Puis sonne. Il de­mande un verre d’eau. Quand il a bu, il at­taque sa proie. Pour la tren­te­qua­trième fois au moins, le ter­ri­fiant ri­tuel s’en­clenche, quand le père de la jeune fille rentre à son tour. Le bruit ef­fraie l’homme in­vi­sible, qui part aus­si­tôt.

UNE DER­NIÈRE NUIT BLANCHE

« Cette fois, on est ap­pe­lés tout de suite. On tra­verse Pa­ris. On ar­rive su­per vite », se sou­vient Sou­vi­ra. On de­vine que, sous sa veste, son coeur fait en­core des bonds. Le com­mis­saire mime presque l’ar­ri­vée de ses en­quê­teurs dans l’ap­par­te­ment, l’in­tru­sion dans l’en­trée, la chambre, la cui­sine… La fa­mille, si­dé­rée, leur ra­conte som­mai­re­ment l’his­toire. Ils la se­couent presque. « On de­mande à voir le verre dans le­quel il a bu. Où est-il ? Vous l’avez mis dans la ma­chine à la­ver ? A-t-elle tour­né ? » Le li­mier se sou­vient en­core qu’il s’agis­sait d’un verre can­ne­lé. Un Du­ra­lex sans doute, avec ses cô­tés droits sur les­quels, es­père-t-il, l’agres­seur a lais­sé de belles em­preintes. « Ne tou­chez à rien! » Sou­la­ge­ment. Il y a bien des traces pa­pil­laires. Le fi­chier au­to­ma­ti­sé des em­preintes di­gi­tales, en re­vanche, n’en re­con­naît au­cune. Il faut toute l’éner­gie d’un fonc­tion­naire de l’iden­ti­té ju­di­ciaire pour re­prendre les der­ma­to­glyphes de l’homme au car­ton. Il cherche des points de conver­gence avec des sus­pects dé­jà connus. Et il trouve. Les em­preintes fi­nissent par res­sem­bler à celles de quinze fiches, puis de trois, et en­fin d’une seule : celle d’un dé­te­nu, condam­né pour le viol d’une per­sonne âgée.

Sou­dain, tout s’em­boîte. Le sus­pect, en fin de peine, avait droit à des per­mis­sions de sor­tie qui – stu­peur – cor­res­pondent aux jours des agres­sions. Comme « le gars, pour sa ré­in­ser­tion, fai­sait des stages dans des en­tre­prises de meubles à dif­fé­rents en­droits de Pa­ris », l’énigme de la lo­ca­li­sa­tion des agres­sions est éga­le­ment le­vée. La pri­son fixait le ca­len­drier; les stages, les ter­ri­toires cri­mi­nels.

Il est 21 heures quand les groupes d’en­quête re­cons­ti­tuent le puzzle in­fer­nal de leurs dix-huit mois de chasse à l’homme. Plus ques­tion de dormir. Jean-Marc Sou­vi­ra lève les deux doigts en l’air comme s’il don­nait des ordres à droite et à gauche. « On ap­pelle par­tout. On fait ré­veiller des gens. On était un peu ten­dus, voyez­vous… » Vers 22 heures, ils ont l’adresse. Un stu­dio dans le Val-de-Marne. Très vite, des di­zaines de fonc­tion­naires sont en­voyés plan­quer tout au­tour. Une der­nière nuit blanche et, à 6 heures, la pe­tite troupe va « pé­ter la porte ». Dans le lit, un homme est as­sis, muet. Les yeux dans le vide. Fixes. Sou­vi­ra le tire dou­ce­ment par le bras pour qu’il des­cende. Le re­gard de l’homme au car­ton dit tout. Pas d’émo­tion. Les ex­perts psy­chiatres écri­ront quelques se­maines plus tard qu’il est un per­vers, mul­ti­ré­ci­di­viste, peu adap­table. Sa propre soeur avait peur de lui. « Il n’avait pas la no­tion du bien et du mal. Il était dans son tun­nel », dé­taille Sou­vi­ra, qui l’a lon­gue­ment in­ter­ro­gé, a re­cueilli ses aveux, sans ja­mais per­cer sa vé­ri­table per­son­na­li­té. « J’ai com­pris en re­vanche pour­quoi les fillettes res­taient face à lui to­ta­le­ment gla­cées, fi­gées, té­ta­ni­sées. Même nous, après l’ar­res­ta­tion, étions sur le qui-vive. Il nous re­gar­dait de biais. On était in­quiets. On se de­man­dait ce qu’il al­lait faire. »

Une phase pé­nible de l’en­quête reste à ve­nir. L’iden­ti­fi­ca­tion de l’agres­seur par les vic­times. Les po­li­ciers le placent der­rière une vitre sans tain au mi­lieu de sept autres hommes de la même taille et du même âge. Tous ont une pan­carte au­tour du cou avec un nu­mé­ro. Ce­la s’ap­pelle un ta­pis­sage. Les fillettes, de­ve­nues à leur tour in­vi­sibles, doivent ob­ser­ver les vi­sages et dé­si­gner le sus­pect. « Trois ou quatre d’entre elles s’éva­nouissent avant même d’avoir pro­non­cé le nu­mé­ro. Lui reste mu­tique, plan­té sur ses jambes, in­ex­pres­sif. »

DES DES­SINS D’EN­FANTS, TRISTES TRO­PHÉES

La traque ter­mi­née, les po­li­ciers du groupe de JeanMarc Sou­vi­ra re­çoivent des mots des pa­rents ou des des­sins d’en­fants. Tristes tro­phées. Dans les af­faires de ban­di­tisme ou dans les gros dos­siers fi­nan­ciers, les li­miers de la PJ aiment plus que tout sa­vou­rer leurs vic­toires avec un pot, un mot du pa­tron et, pour­quoi pas, une nuit blanche qui fait du bien. « Là, dit Sou­vi­ra, on est res­tés une heure en­semble. On a dé­cro­ché du mur un grand sché­ma qu’on avait des­si­né avec toutes les agres­sions et on est ren­trés chez nous. Sans ef­fu­sions. » Entre eux, plus tard, ils ont cher­ché, des jours et des jours, leurs propres failles : « Au­rait-on pu le cho­per avant? Exis­tait-il un moyen de le ser­rer dès les pre­mières agres­sions? Avait-on ou­blié quelque chose? En fait, non. Là, c’était juste fi­ni. Je pense que l’on n’au­rait ja­mais pu se re­mettre d’une af­faire pa­reille si elle n’avait pas été ré­so­lue. » Pen­sif, Sou­vi­ra ex­plique sim­ple­ment qu’au­jourd’hui, avec les ca­mé­ras de sur­veillance qui se sont mul­ti­pliées, celles de la ville de Pa­ris, celles des com­merces, on au­rait pu le trou­ver plus tôt.

De­vant la cour d’as­sises de Pa­ris, à huis clos, « l’homme au car­ton » a pris trente ans. Chez les po­li­ciers de la bri­gade des mi­neurs, le quo­ti­dien du crime a peu à peu re­pris ses droits. Ils ont lais­sé le ré­ci­di­viste à sa pri­son et à ses in­cer­taines in­jonc­tions de soins. Jean-Marc Sou­vi­ra a même un peu de mal à se sou­ve­nir spon­ta­né­ment de son nom. Les pré­noms des « ga­mines », en re­vanche, sont en­core là. La liste ne ces­sait de s’al­lon­ger au fil des mois. Elles ont dû cons­truire leurs propres vies, faire avec. Sou­vi­ra sou­pire. « Nous, on a re­trou­vé le som­meil. Elles, non. »

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