Etes-vous Gal­li­mard, Lat­tès ou Tri­pode ?

A chaque mai­son d’édi­tion ses ma­rottes : les unes pré­fèrent les grands ro­mans so­cio-his­to­riques, d’autres l’au­to­fic­tion ou les ré­cits bi­zar­roïdes. Sui­vez le guide

L'Obs - - Le Sommaire - DA­VID CAVIGLIOLI ET GRÉ­GOIRE LEMÉNAGER

Chaque été, le ma­ga­zine « Livres Heb­do » fait le plus dur bou­lot : il épluche les pro­grammes et compte les ro­mans à pa­raître pen­dant la ren­trée lit­té­raire. Cette an­née, ils se­ront 560, sor­tis d’un coup (ou presque), dis­po­sés pêle-mêle (ou presque) sur les tables des li­braires. Com­ment se re­pé­rer dans ce dé­luge ? Un bon moyen est de re­gar­der qui les édite. Chaque mai­son a des ma­rottes, qu’on par­tage ou pas. Voi­ci donc un pe­tit guide à l’usage du cha­land pres­sé, édi­teur par édi­teur, for­cé­ment sub­jec­tif et in­com­plet. L’oc­ca­sion de feuille­ter le pro­gramme 2016.

GAL­LI­MARD, LA MA­CHINE À PRIX

Le la­bel « qua­li­té fran­çaise ». Sol­lers l’ap­pelle « la banque cen­trale ». Ro­mans réa­listes, sé­rieux, li­sibles, avec une pré­di­lec­tion pour les grands su­jets so­cio-his­to­riques. Cou­ver­tures blanc crème, la cou­leur du bon goût. Ma­chine à prix : près de 130 de­puis 1911. Mais elle sort de quatre ans sans Gon­court. De mé­chantes langues pré­tendent que « la Blanche », col­lec­tion de Cé­line et Mo­dia­no, ne se­rait plus ce qu’elle était. Qu’elle se se­rait ven­due à Foen­ki­nos. Cette an­née, elle ac­cueille pour­tant beau­coup d’au­teurs ré­pu­tés (Phi­lippe Fo­rest, Ca­the­rine Cus­set, Be­noît Du­teurtre, Jean-Bap­tiste Del Amo). Mais pas d’évé­ne­ment. Les suc­cès pour­raient ve­nir des grosses ma­chines de To­ni­no Be­nac­quis­ta et Ka­rine Tuil, prise à Gras­set après « l’In­ven­tion de nos vies ». Cô­té jeu­nesse, suivre Leï­la Sli­ma­ni, qui a fait des dé­buts pro­met­teurs en 2014, et Alexandre Pos­tel, Gon­court du pre­mier ro­man en 2013.

ON DI­RAIT LE SUD

On re­con­naît le livre Actes Sud à son illustration ocre-sé­pia et à son for­mat hy­per­ver­ti­cal, peu pra­tique. A l’in­té­rieur, les textes sont char­nus, ly­riques, épiques, éru­dits, avec un tro­pisme mar­qué pour le pour­tour mé­di­ter­ra­néen. L’an der­nier, Ma­thias Enard et sa « Bous­sole » orien­ta­liste avaient char­mé les ser­pents du Gon­court. Cette an­née, Laurent Gau­dé dé­laisse la sa­ga ita­lienne (« le So­leil des Scor­ta ») pour Bey­routh. Ma­gyd Cher­fi, le Tou­lou­sain de Zeb­da, ra­conte sa jeu­nesse. Sal­man Ru­sh­die pu­blie un conte où des djinns en­va­hissent New York. On re­père tout de même une ten­dance au pa­ri­sia­nisme avec Oli­vier Py (« les Pa­ri­siens ») et Eric Vuillard, qui ra­conte la prise de la Bas­tille dans « 14 Juillet ».

MI­NUIT PILE

Fon­dées en 1941, les Edi­tions de Mi­nuit sont un ré­seau de ré­sis­tance qui n’a ja­mais bais­sé les armes. Après avoir por­té le Nou­veau Ro­man et la pen­sée an­ti­co­lo­niale, Mi­nuit a sou­vent ac­cou­ché de jeux lit­té­raires sa­vants (Jean Eche­noz, Eric Che­vil­lard...) ou de ro­mans mi­ni­ma­listes. Cette ren­trée, un seul titre, presque un slo­gan : « Conti­nuer », de Laurent Mau­vi­gnier, qui semble avoir pour mis­sion de rap­por­ter une mé­daille dans cette mai­son où Be­ckett cô­toie Tous­saint.

SAINT P.O.L

Le temple du chic bat pa­villon blanc. Ici, rien ne pré­cise s’il s’agit d’un ro­man ou de poèmes épar­pillés fa­çon puzzle. On ne vé­nère qu’une idole : la lit­té­ra­ture, va­li­dée par les ini­tiales du pa­tron (Paul Ot­cha­kovs­ky-Lau­rens), connu pour pu­blier les ma­nus­crits tels qu’on les lui en­voie, avec leurs

dé­fauts et leurs ex­cès, quand il les aime. Par­mi ses grands prêtres : Em­ma­nuel Car­rère, Ma­rie Dar­rieus­secq, Jean Ro­lin. Cette an­née, San­tia­go H. Ami­go­re­na cé­lèbre ses « Pre­mières Fois », Ma­thieu Ber­mann confesse des « Amours sur me­sure » à trois, et Ch­ris­tine Mon­tal­bet­ti monte au ciel avec quatre spa­tio­nautes dans la « der­nière na­vette ha­bi­tée ».

LAT­TÈS, LA MAL AI­MÉE

Mal ai­mée, elle est la mal-ai­mée. Di­ri­gée par les en­fants de Ro­bert La ont, mai­son de « Cin­quante Nuances de Grey » et du « Da Vin­ci Code », cé­lèbre pour son flair com­mer­cial, JC Lat­tès manque de re­con­nais­sance chez les cri­tiques et les li­braires. L’an der­nier, Del­phine de Vi­gan lui a va­lu son pre­mier Re­nau­dot. Cet au­tomne, Ni­na Bou­raoui, chi­pée à Stock et Flam­ma­rion, se­ra char­gée de trans­for­mer l’es­sai.

UN SA­CRÉ VERDIER

Faites confiance à la marque jaune. Fon­dée en 1979, cé­lèbre pour sa phi­lo­so­phie soixante-hui­tarde et ses textes sur la spi­ri­tua­li­té juive, la mai­son Verdier est ré­pu­tée, no­tam­ment chez les étu­diants en lettres, pour l’exi­gence d’un ca­ta­logue où fi­gurent Pierre Mi­chon et Ma­thieu Ri­bou­let. Sou­vent, on ignore les noms de leurs au­teurs avant de les voir sur ces ja­quettes jaune-orange vif, qui donnent aux livres une sym­pa­thique al­lure de trai­tés uni­ver­si­taires. De la lit­té­ra­ture pour mor­dus.

VER­TI­CALES, LE LABO

Le la­bo­ra­toire de Gal­li­mard. De la fic­tion concep­tuelle, du ro­man com­po­site, de l’in­clas­sable. Comme dit son pa­tron Yves Pa­gès : « On aime re­ce­voir un ma­nus­crit et se dire “Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?” » Une mé­thode qui a pro­fi­té à May­lis de Ke­ran­gal, Oli­via Ro­sen­thal et Fran­çois Bé­gau­deau, qui re­vient cette an­née au ro­man avec « Mo­lé­cules ».

STOCK OPTIONS

Il y a quelques an­nées, les au­teurs de la col­lec­tion bleu nuit de Stock étaient sou­vent de jo­lies jeunes femmes brunes, avec un goût ma­ni­feste pour l’in­ti­misme au­to­bio­gra­phique. De­puis que Ma­nuel Car­cas­sone a quit­té Gras­set pour pi­lo­ter cette mai­son tri­cen­te­naire, la di­ver­si­fi­ca­tion du stock est en marche avec du do­cu­men­taire nar­ra­tif (Ber­nard Cham­baz ra­conte la mort d’Ayr­ton Sen­na) et de la fic­tion sty­lée (voir le pa­vé cé­li­nien de Luc Lang). Du cô­té des dé­bu­tants, après les ré­cents suc­cès d’Adrien Bosc et de notre col­la­bo­ra­teur Chris­tophe Bol­tans­ki, sur­veillez les pre­miers ro­mans de Cé­dric Gras et de Line Pa­pin, 19 ans (une jeune femme brune, tiens).

L’OLI­VIER SORT DU­BOIS

Car­ver, Fran­zen, McCar­thy… L’Oli­vier, c’est le pied-à-terre pa­ri­sien des monstres amé­ri­cains. Mais la mai­son loge quelques Fren­chies qui mé­ri­te­raient leur green card. Cette an­née, faites place au re­tour de JeanPaul Du­bois, au­teur de « Ken­ne­dy et moi ». Comme il a été grand re­por­ter au « Nou­vel Ob­ser­va­teur » dans une vie an­té­rieure, on se gar­de­ra de dire que sa « Suc­ces­sion » mé­rite un grand prix, mais on le pense. Cô­té étran­ger : Ben Ler­ner, jeune Amé­ri­cain très re­mar­qué, ins­talle son ré­cit dans un New York en plein ou­ra­gan.

ZULMA EN COU­LEURS

Jo­lies ja­quettes géo­mé­triques et ba­rio­lées, conçues par le gra­phiste Da­vid Pear­son. Zulma est une cos­mo­po­lite qui ac­cueille les Haï­tiens, les Rou­mains, les In­diens, les Co­réens, avec une pré­di­lec­tion pour la fic­tion su­crée, le sur­réa­lisme, la ma­gie douce. Cette ren­trée se­ra fran­çaise avec Mar­cus Malte, is­lan­daise avec un ro­man d’Auður Ava Olaf­sdót­tir plein de rhu­barbe et de mys­tère, et sou­da­naise avec une épo­pée en­voû­tante d’Ab­de­la­ziz Ba­ka­ra Sa­kin.

RE­TOUR DE FLAM

Les cou­ver­tures blanc-crème de Flam­ma­rion lui donnent l’air d’une cou­sine de Gal­li­mard (qui l’a ré­cem­ment ra­che­tée), mais la mai­son de Mi­chel Houel­le­becq et de Ch­ris­tine An­got a tra­di­tion­nel­le­ment moins de chance avec les prix. Son sens d’une lit­té­ra­ture soi­gnée mais ac­ces­sible lui per­met pour­tant d’ali­gner de sé­rieux can­di­dats au box-o ce. Comp­ter ici avec le réa­lisme amou­reux de Serge Jon­cour, l’his­pa­no­phi­lie ba­roque de Vé­ro­nique Oval­dé, un cer­tain Da­niel Gre­nier qui a car­ton­né au Qué­bec, et le pre­mier vrai ro­man de notre plus cé­lèbre dra­ma­turge : Yas­mi­na Re­za (voir p. 62).

GRAS­SET PU­BLIE JAUNE

La ri­vale his­to­rique de Gal­li­mard, sa vé­né­neuse Né­mé­sis, chez qui Proust, Mal­raux et Gio­no ont fait leurs dé­buts. Mai­son ger­ma­no­pra­tine, dont les édi­teurs sont écri­vains (Charles Dant­zig, Jean-Paul En­tho­ven, Chris­tophe Ba­taille…). Ja­dis, on la com­pa­rait à une ma­fia, parce que ses au­teurs étaient sou-

vent jour­na­listes. C’est un peu fi­ni. Elle ac­cueille des écri­vains très di­vers (Sorj Cha­lan­don, Da­ny La­fer­rière, Vir­gi­nie Des­pentes, Laurent Bi­net). Cette an­née, Chris­tophe Don­ner et Clau­die Hun­zin­ger parlent de sexe, Si­mon Li­be­ra­ti ra­conte le meurtre de la femme de Po­lans­ki, pen­dant que Léo­no­ra Mia­no et Gaël Faye (« Pe­tit Pays », pre­mier ro­man pro­met­teur) nous conduisent en Afrique.

L’ART DIS­CRET DE FAYARD

Plus d’un siècle et de­mi d’ac­ti­vi­té chez Fayard, mais mal­gré de sa­crées dé­cou­vertes (García Már­quez, Sol­jé­nit­syne), la lit­té­ra­ture est comme noyée dans son image gé­né­ra­liste de BHV de l’édi­tion. Dom­mage. On y trouve les livres fi­ne­ment do­cu­men­tés d’au­teurs sin­gu­liers comme Thier­ry Beins­tin­gel, qui ré­vèle ce que se­rait de­ve­nu Rim­baud s’il n’était pas mort à 37 ans, ou Phi­lippe Vas­set, qui fouine au Va­ti­can pour ra­con­ter la fa­brique des saints.

RIVAGES DÉGAINE

La mai­son fon­dée en 1984 était connue pour ses po­lars (James Ell­roy, no­tam­ment), sa « bi­blio­thèque étran­gère » (Da­vid Lodge, Bill Bry­son), et son goût pour le ro­man an­glo­phone. Elle a lan­cé une col­lec­tion fran­çaise en 2013, très vite re­pé­rée pour son goût du mys­tère, du fan­tas­tique, du ro­man de genre. Cé­line Mi­nard, sa star, avait épa­té avec un wes­tern pur et dur (« Faillir être flin­gué »). Elle sort « le Grand Jeu ». Sur­veillez ces ja­quettes bleu-mauve à titres orange : elles cachent sou­vent de belles sur­prises.

LE TRI­PODE SÉ­LEC­TIF

Jeune en­seigne fon­dée par un qua­dra bar­bu qui aime les livres aty­piques. Cette fois, le Tri­pode a dé­go­té un Es­to­nien, An­dreï Iva­nov, qui ra­conte sa vie dans un camp de ré­fu­giés au Da­ne­mark, et un mo­no­logue étrange écrit en fran­çais par un Co­mo­rien de 27 ans, Ali Za­mir (« An­guille sous roche »).

BON­JOUR JUL­LIARD

An­cien temple du best-sel­ler étran­ger (le Car­ré, Gri­sham, Tom Wolfe), fi­nan­ciè­re­ment sou­te­nue par Marc Le­vy et par son rayon es­sais/docs, Ro­bert La ont tra­verse une crise iden­ti­taire, criante dans sa col­lec­tion fran­çaise. Elle peut néan­moins comp­ter sur Jul­liard, sa branche BCBG, lan­cée dans les an­nées 1950 par le suc­cès de Fran­çoise Sa­gan, qui per­pé­tue avec Fran­çois Weyer­gans ou Phi­lippe Jae­na­da la tra­di­tion d’une lit­té­ra­ture sobre, lé­gère, ni trop éso­té­rique, ni trop aca­dé­mique. Elle pu­blie cette an­née un ro­man au­to­bio­gra­phique de Lio­nel Du­roy (« l’Ab­sente »), mais aus­si Fouad La­roui, qui suit une fa­mille confron­tée au dji­ha­disme, et l’in­usable Yas­mi­na Kha­dra, qui ex­plique pour­quoi « Dieu n’ha­bite pas à La Ha­vane ».

MTL LE MAU­DIT

Mi­cro­mai­son sise à Bor­deaux, spé­cia­li­sée dans le rat­tra­page de chefs-d’oeuvre étran­gers mau­dits, Mon­sieur Tous­saint Lou­ver­ture a connu un énorme suc­cès en 2012 avec « Ka­roo » de Steve Te­sich et ex­hume cette fois « Wa­ter­ship Down », clas­sique an­glais des an­nées 1970 ven­du à 50 mil­lions d’exem­plaires, dont presque au­cun chez nous.

TENTEZ LE DIABLE VAU­VERT

Mai­son dia­blo­tine créée en 2000 dans le Gard, à Vau­vert. Goût cer­tain pour le ro­man pop, le mé­lange des genres. Beau­coup de lit­té­ra­ture an­glo-saxonne, mais de plus en plus de Fran­çais tentent le Diable. Ré­gis de Sá Mo­rei­ra y pu­blie un ro­man en­tiè­re­ment dia­lo­gué. Et Joëlle Win­tre­bert ima­gine une so­cié­té ma­triar­cale qui se re­pro­duit in vi­tro. Des ro­mans pour pe­tits ma­lins.

SEUIL, LA DÉFROQUÉE

Bap­ti­sées par un ab­bé dès leur nais­sance (en 1935), les Edi­tions du Seuil ne sont plus très ca­tho­liques. Elles sou­tiennent cette an­née une dic­ta­ture fé­mi­niste conçue par la très païenne Ch­loé De­laume dans « les Sor­cières de la Ré­pu­blique », et ac­cueillent les « Can­ni­bales » de Ré­gis Jau ret (lire la cri­tique de Jé­rôme Gar­cin p. 74). Le struc­tu­ra­lisme est pas­sé par là. Dans la mai­son de Barthes et Fou­cault, qui a ré­cem­ment pro­pul­sé Edouard Louis, la lit­té­ra­ture se ré­par­tit entre deux col­lec­tions : l’une, avec son élé­gant cadre rouge, dé­fend une lit­té­ra­ture chic et ac­ces­sible ; l’autre, « Fic­tion & Cie », se veut plus avant-gar­diste. Mais ces fron­tières-là se font floues.

AL­BIN MI­CHEL, TOUT PU­BLIC

Fon­dée en 1900, elle est éti­que­tée « TF1 de la lit­té­ra­ture » grâce à Amé­lie No­thomb, Eric-Em­ma­nuel Sch­mitt, Ber­nard Wer­ber, Pierre Le­maitre, Maxime Chat­tam, Jean-Chris­tophe Gran­gé (et… Eric Zem­mour). Mais cette vieille ins­ti­tu­tion sait sor­tir des au­teurs plus sur­pre­nants. Cette an­née : Sté­phane Ho mann, doux dingue à la Mar­cel Ay­mé, ou Jean-Mi­chel Gue­nas­sia, qui avait char­mé avec son « Club des in­cor­ri­gibles op­ti­mistes ». On note aus­si un pre­mier ro­man de Fré­dé­ric Gros, phi­lo­sophe spé­cia­liste de Fou­cault, et de Jean-Yves Lacroix, cham­pion de Scrabble, tra­duc­teur de Mel­ville, et au­teur d’une bio­gra­phie ex­pé­ri­men­tale d’Omar Khayyam. Comme quoi.

La li­brai­rie De­la­main, rue Saint-Ho­no­ré, la plus an­cienne de Pa­ris.

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