Le sys­tème Es­tro­si

La po­lé­mique sur la sé­cu­ri­té qui a sui­vi l’at­ten­tat sur la pro­me­nade des An­glais l’a mon­tré : le pré­sident de la ré­gion Pa­ca reste le vrai pa­tron de la 5e ville de France, même s’il n’en est of­fi­ciel­le­ment plus le maire

L'Obs - - Le Som­maire - NA­THA­LIE FU­NÈS, EN­VOYÉE SPÉCIALE À NICE, ET VIO­LETTE LA­ZARD

L ’avis de re­cherche a été pu­blié sur les ré­seaux so­ciaux dans les jours qui ont sui­vi le mas­sacre de la pro­me­nade des An­glais. « Alerte en­lè­ve­ment!!! Phi­lippe Pra­dal, 53ans, 1mètre71, 93 ki­los, maire de Nice par pro­cu­ra­tion. » Des­sous, la pho­to de l’in­té­res­sé. Crâne dé­gar­ni, barbe gri­son­nante, lunettes rec­tan­gu­laires, l’air sé­rieux… Cer­tains in­ter­nautes ont même osé un « il est mort dans l’at­ten­tat? ». L’homme, ex­pert-comp­table, est pour­tant bien as­sis dans le fau­teuil de maire de la cin­quième ville de France, mais per­sonne ou presque ne le re­con­naît dans la rue. C’est son pre­mier ad­joint et pré­dé­ces­seur à ce poste, l’om­ni­pré­sent Ch­ris­tian Es­tro­si, qui conti­nue de lui vo­ler la ve­dette. Quelles que soient les cir­cons­tances. Il a été l’un des pre­miers à an­non­cer l’at­ten­tat du 14 juillet sur son compte Twit­ter : « Chers Ni­çois, le chauf­feur d’un ca­mion semble avoir fait des di­zaines de morts. Res­tez pour le mo­ment à votre do­mi­cile. » On l’a vu en­suite bon­dir de pla­teau de té­lé­vi­sion en stu­dio de ra­dio. « J’ai en­ten­du des cris, un bruit énorme, et j’ai vu un mou­ve­ment de foule qui par­tait dans tous les sens », a-t-il ré­pé­té in­las­sa­ble­ment aux mi­cros ten­dus.

On ne pré­sente plus Ch­ris­tian Es­tro­si: 61ans, pe­tit-fils d’im­mi­grés ita­liens ve­nus de l’Om­brie, na­tif de Nice, où il a gran­di en face de la gare, le che­veu brun, l’al­lure spor­tive (il a été cham­pion de France de moto à quatre re­prises), tom­bé dans la mar­mite po­li­tique il y a trente-trois ans, de­puis ce jour de 1983 où il est de­ve­nu l’ad­joint aux Sports de Jacques Mé­de­cin, le maire de l’époque. Au­jourd’hui, il est l’homme fort éti­que­té LR (Les Ré­pu­bli­cains) de Pa­ca (Pro­vence-Alpes-Côte d’Azur), « la » per­son­na­li­té de la troi­sième ré­gion la plus riche de France en re­ve­nu par ha­bi­tant, le VRP in­fa­ti­gable du coin. Il col­lec­tionne les pré­si­dences (conseil ré­gio­nal, mé­tro­pole Ni­ceCôte d’Azur). Et il ne lâche pas la moindre par­celle de pou­voir. Il a dû dé­mis­sion­ner de l’As­sem­blée na­tio­nale, pour cause de cu­mul des man­dats, mais est res­té sup­pléant de la dé­pu­tée Ma­rine Bre­nier, dans la 5e cir­cons­crip­tion des Alpes-Ma­ri­times. Il lui a fal­lu aus­si cé­der la mai­rie de Nice, mais il en est de­ve­nu le pre­mier ad­joint sur­puis­sant, avec une liste de dé­lé­ga­tions longue comme un jour sans pain : sé­cu­ri­té, res­sources hu­maines, fi­nances, trans­ports, tra­vaux, voi­rie et sta­tion­ne­ment. « Le bou­lot de quatre ad­joints, ré­sume Patrick Al­le­mand, 55 ans, conseiller mu­ni­ci­pal et mé­tro­po­li­tain so­cia­liste. Lors du der­nier conseil, il a conti­nué à mo­no­po­li­ser la pa­role. On l’a da­van­tage en­ten­du que Phi­lippe Pra­dal. » Ch­ris­tian Es­tro­si a conser­vé tous les atours de son pou­voir de maire: la ligne di­recte avec les mé­dias, mais aus­si son an­cien bu­reau Art dé­co, ce­lui oc­cu­pé par les Mé­de­cin, père et fils, des dé­cen­nies du­rant. Il a suf­fi il y a quelques mois d’une dé­li­bé­ra­tion ano­dine pour trans­fé­rer le siège de la mé­tro­pole Nice-Côte d’Azur à la mai­rie et pour que le bu­reau de l’édile de­vienne ce­lui du pa­tron de la struc­ture in­ter­com­mu­nale.

« Voi­là ré­su­mé le sys­tème Es­tro­si, com­mente Oli­vier Bet­ta­ti, 47 ans, adhé­rent au RPR à 15 ans, an­cien ad­joint à l’hô­tel de ville de Nice, dé­bau­ché par Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen pour conduire la liste Front na­tio­nal dans les Alpes-Ma­ri­times lors des élec­tions ré­gio­nales en dé­cembre 2015. Qui peut croire que Phi­lippe Pra­dal di­rige la mai­rie ? C’est Ch­ris­tian Es­tro­si qui est en­core à la ma­noeuvre. Nice est une ville très par­ti­cu­lière, sans in­dus­trie, sans bour­geoi­sie, sans contre-pou­voirs. L’homme qui tient les col­lec­ti­vi­tés lo­cales [le pre­mier em­ployeur, NDLR] a toutes les ma­nettes en main. Il suf­fit en­suite de ré­cu­pé­rer les prin­ci­paux ré­seaux et le­viers : les pieds-noirs [25 000 ex­pa­triés se sont ins­tal­lés à Nice après l’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie, NDLR], l’of­fice de tou­risme, la chambre de com­merce, l’of­fice HLM, et vous êtes in­tou­chable… Es­tro­si a bien re­te­nu les le­çons de Jacques Mé­de­cin. »

Il n’y a pas que l’an­cien maire de Nice qui cu­mule les fonc­tions. On re­trouve les mêmes noms à la mai­rie, à la mé­tro­pole, au dé­par­te­ment et à la ré­gion, les ma­ris et les épouses, et les amis d’amis. Anthony Bor­ré, 31ans, est di­rec­teur de ca­bi­net à l’hô­tel de ville, à la mé­tro­pole, et conseiller spé­cial à la ré­gion. Pre­mier fi­dèle par­mi les fi­dèles, il tra­vaille aux cô­tés de Ch­ris­tian Es­tro­si de­puis 2008 et l’avait même ac­com­pa­gné au mi­nis­tère de l’In­dus­trie en 2009. A Nice, sa femme, Vé­ro­nique Bor­ré, s’oc­cupe de la sé­cu­ri­té et de la po­lice, et est éga­le­ment char­gée de mis­sion à la ré­gion. Et puis, il y a bien sûr Do­mi­nique Es­tro­si Sas­sone, 57ans, an­cienne épouse du pré­sident de la ré­gion, avec le­quel elle a eu deux filles. La dame est qua­trième ad­jointe en charge du lo­ge­ment, de la ré­no­va­tion ur­baine et de la proxi­mi­té, conseillère mé­tro­po­li­taine et sé­na­trice des Alpes-Ma­ri­times. Elle a no­tam­ment la main­mise sur les très re­cher­chés HLM de la ville. Elle fai­sait même par­tie de la short list pour rem­pla­cer son ex-ma­ri à l’hô­tel de ville, avant que le poste ne re­vienne à Phi­lippe Pra­dal.

Mais la bou­li­mie de pou­voir de Ch­ris­tian Es­tro­si ne lui per­met pas de suivre tous les dos­siers. Ain­si, le pre­mier ad­joint au maire n’a pas as­sis­té aux réunions pré­pa­ra­toires au feu d’ar­ti­fice du 14-Juillet… Une ab­sence qui ne l’a pas em­pê­ché, quelques heures après la tue­rie, de dé­non­cer un dis­po­si­tif de sé­cu­ri­té in­adap­té. Ce der­nier avait pour­tant été éla­bo­ré et va­li­dé par des re­pré­sen­tants de la pré­fec­ture des Alpes-

“Ce n’est pas votre ville, c’est ma ville. Les Ni­çois, c’est moi qui leur parle.” Ch­ris­tian Es­tro­si à Ber­nard Ca­ze­neuve

Ma­ri­times, de la Di­rec­tion dé­par­te­men­tale de la Sé­cu­ri­té pu­blique (DD­SP) et de la ville. Cham­pion du tout-sé­cu­ri­taire, Ch­ris­tian Es­tro­si a-t-il eu du mal à ac­cep­ter que sa ville soit à son tour tou­chée par le ter­ro­risme? A-t-il eu peur d’être at­ta­qué sur son ter­rain de pré­di­lec­tion ? Les corps des vic­times du ca­mion fou se trou­vaient en­core sur la pro­me­nade des An­glais quand l’élu s’est lan­cé dans la ba­taille contre le gou­ver­ne­ment… « Vous vou­lez men­tir aux Ni­çois ? J’en prends acte ! » a-t-il dé­cla­ré à Ber­nard Ca­ze­neuve dans la nuit du 14 au 15 juillet, alors que ce der­nier ve­nait d’at­ter­rir à Nice, et cher­chait dé­jà à sa­voir com­bien de po­li­ciers se trou­vaient sur le ter­rain cette nuit-là. « Ce n’est pas votre ville, c’est ma ville. Les Ni­çois, c’est moi qui leur parle », a-t-il dé­cla­ré, éner­vé, alors que le mi­nistre de l’In­té­rieur lui avait de­man­dé de quit­ter une réunion avec les ser­vices de po­lice et le pro­cu­reur.

Les jours sui­vants, Es­tro­si ne ces­se­ra de se dé­doua­ner en ren­voyant la res­pon­sa­bi­li­té vers le mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Ses dé­trac­teurs, eux, rap­pellent que les me­sures ul­tra-sé­cu­ri­taires adop­tées par l’ex-maire de Nice quand il a pris les ma­nettes de la ville, en 2008, n’ont pas per­mis d’em­pê­cher un at­ten­tat. Ce der­nier a en ef­fet mis en place un ré­seau de « Voi­sins vi­gi­lants » et fait de la com­mune la cham­pionne de France en nombre de ca­mé­ras de vi­déo­sur­veillance (1257 au to­tal) et de po­li­ciers mu­ni­ci­paux (378). Le 19 jan­vier 2015, après la tue­rie de « Char­lie Heb­do » et de l’Hy­per Ca­cher de la porte de Vin­cennes, en plein conseil mu­ni­ci­pal, il avait même osé fan­fa­ron­ner : « Si Pa­ris avait été équi­pé du même ré­seau [de vi­déo­sur­veillance, NDLR] que le nôtre, les frères Koua­chi n’au­raient pas pas­sé trois car­re­fours sans être neu­tra­li­sés et in­ter­pel­lés. » Le ca­mion blanc de 19 tonnes est pour­tant res­té ga­ré trois jours dans les rues de Nice et a ef­fec­tué plu­sieurs al­lers-re­tours de re­pé­rage sur la pro­me­nade des An­glais les 12, 13 et 14 juillet, alors qu’un ar­rê­té in­ter­dit la cir­cu­la­tion de tels vé­hi­cules. « Il s’en moque, il fonce. Il peut dire tout et son contraire, lan­cer une po­lé­mique pour en tuer une autre, l’im­por­tant, c’est de ne pas se faire dé­pas­ser, ré­sume Be­noît Kan­del, an­cien pre­mier

“Il peut dire tout et son contraire. L’im­por­tant, c’est de ne pas se faire dé­pas­ser.” Un ex-pre­mier ad­joint

ad­joint, des­ti­tué après avoir été mis en cause dans la ges­tion de la Se­miacs, les par­kings de la ville, au­jourd’hui conseiller mu­ni­ci­pal DVD (di­vers droite). Il a gar­dé sa men­ta­li­té de pi­lote de moto. Pour lui, la po­li­tique est un sport in­di­vi­duel. »

Et tous les coups sont per­mis. Dix jours après l’at­ten­tat, dans une in­ter­view au « Jour­nal du Di­manche », San­dra Bertin, chef du centre de su­per­vi­sion ur­bain de Nice (le CSU, lieu où sont re­trans­mises les images de vi­déo­pro­tec­tion), ex­plique avoir été vic­time de pres­sions de la part de Beau­vau pour ré­di­ger son rap­port. Elle ac­cuse même le mi­nis­tère d’avoir vou­lu ca­viar­der ou mo­di­fier ses écrits… Une en­quête est en cours suite à une plainte en dif­fa­ma­tion dé­po­sée par Ber­nard Ca­ze­neuve, mais les do­cu­ments aux­quels « l’Obs » a pu avoir ac­cès montrent que le rap­port n’a pas été mo­di­fié et que le mi­nis­tère n’a ja­mais dé­pê­ché d’émis­saire au CSU de Nice. San­dra Bertin a-t-elle été en­voyée au front par la mu­ni­ci­pa­li­té? « Ma cliente a sim­ple­ment pré­ve­nu sa hié­rar­chie », ex­plique son avo­cat, Me Adrien Ver­rier.

« Nous n’avons ma­ni­pu­lé per­sonne, ré­torque de son cô­té Anthony Bor­ré, le di­rec­teur de ca­bi­net d’Es­tro­si. Ni moi-même ni Ch­ris­tian Es­tro­si ne sa­vions pré­ci­sé­ment quelles pres­sions San­dra Bertin avait su­bies. » Sol­li­ci­té par « l’Obs » à plu­sieurs re­prises, l’ex-maire de Nice a re­fu­sé de nous ré­pondre, pour ne pas ali­men­ter les « po­lé­miques ». Pré­sident LR du conseil dé­par­te­men­tal des Alpes-Ma­ri­times et… ex-di­rec­teur de ca­bi­net d’Es­tro­si, Eric Ciot­ti est beau­coup moins vi­ru­lent: « Le mi­nistre de l’In­té­rieur a par­lé trop tôt, trop vite, il s’est mis en dif­fi­cul­té tout seul, mais je n’ai pas eu le sen­ti­ment qu’il ait cher­ché à nous men­tir. » Pour­quoi Ch­ris­tian Es­tro­si conti­nue-t-il alors à ac­cu­ser le gou­ver­ne­ment ? Pour pré­pa­rer la suite? Après son élec­tion à la tête du conseil ré­gio­nal grâce aux voix de la gauche, il avait pris ses dis­tances avec Ni­co­las Sar­ko­zy. De­puis les at­ten­tats, il s’en est à nou­veau rap­pro­ché. An­cien se­cré­taire d’Etat, deux fois mi­nistre, il rê­ve­rait, dit-on, d’une nou­velle car­rière na­tio­nale, pour­quoi pas place Beau­vau…

En at­ten­dant, le « vrai » maire de Nice, Phi­lippe Pra­dal, tente ti­mi­de­ment d’im­pri­mer sa marque. Fin juillet, il a dé­cro­ché son té­lé­phone pour as­su­rer les re­pré­sen­tants de l’Etat que « per­sonne n’a[vait] failli », pre­nant le contre-pied de son pré­dé­ces­seur. Lors­qu’on lui de­mande pour­quoi il a sem­blé to­ta­le­ment ab­sent des ra­dars après l’at­ten­tat alors que Ch­ris­tian Es­tro­si se dé­mul­ti­pliait, l’édile ré­pond : « Cha­cun a été là où il es­ti­mait de­voir être pour les Ni­çois. Je n’al­lais pas faire un plan mé­dia sur 85 ca­davres. »

Nice, dans la nuit du 14 au 15 juillet. Ch­ris­tian Es­tro­si sous le feu des pro­jec­teurs, quelques heures après l’at­ten­tat qui a coû­té la vie à 85 per­sonnes. A sa droite, dans l’ombre, le maire de la ville, Phi­lippe Pra­dal.

Le 23 juillet, une se­maine après le drame, le cham­pion du tout-sé­cu­ri­taire ex­prime son sou­tien à la po­lice mu­ni­ci­pale.

En haut : l’ex-cham­pion de France de moto et an­cien maire de Nice Jacques Mé­de­cin, en 1988. C’est au­près de lui que Ch­ris­tian Es­tro­si a fait ses armes en po­li­tique comme ad­joint aux Sports en 1983.

En bas : aux cô­tés de Ber­nard Ca­ze­neuve, le 15 juillet. De­puis, l’ex-maire de Nice ac­cuse le mi­nistre de l’In­té­rieur de men­tir à pro­pos du dis­po­si­tif de sé­cu­ri­té mis en place le soir de l’at­ten­tat.

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