MONDOVISION

L'Obs - - Le Sommaire - par Pierre Has­ki

S’il fal­lait dé­si­gner une « per­son­na­li­té de l’été » dans le monde, ce ne se­rait pas né­ces­sai­re­ment Re­cep Tayyip Er­do­gan, le pré­sident turc, qui fait les gros titres de­puis qu’il a sur­mon­té une ten­ta­tive de putsch le 15 juillet et re­pris le contrôle par une purge mo­nu­men­tale. Non, le titre de­vrait plu­tôt re­ve­nir à Vla­di­mir Pou­tine, qui n’a ces­sé d’avan­cer ses pions tout l’été. Tan­dis que Ba­rack Oba­ma pas­sait ses der­nières va­cances de pré­sident à Mar­tha’s Vi­neyard et dé­ployait son soft po­wer en ren­dant pu­blique sa play­list, son ho­mo­logue russe fai­sait du hard po­wer : il ren­con­trait le pré­sident turc, avec le­quel il était en froid po­laire, fai­sait bom­bar­der les po­si­tions re­belles dans le nord de la Sy­rie, dé­ployait des mis­siles de dé­fense an­ti­aé­rienne S-400 en Cri­mée an­nexée et me­na­çait l’Ukraine de re­pré­sailles après avoir ac­cu­sé Kiev de fo­men­ter des at­ten­tats, tout ce­la dans la même se­maine. Sans ou­blier le rôle qui lui est at­tri­bué dans les élec­tions amé­ri­caines : il suf­fit en tout cas de lire les mé­dias russes à des­ti­na­tion de l’étran­ger, comme Sput­nik ou RT, pour voir qu’ils font ou­ver­te­ment cam­pagne pour Do­nald Trump !

Cet ac­ti­visme du pré­sident russe est conforme à son style très per­son­nel, et cha­cun de ces actes est une pe­tite ou grande pro­vo­ca­tion en di­rec­tion des Oc­ci­den­taux, avec les­quels il s’est en­ga­gé dans un jeu com­plexe. Sa ren­contre de Saint-Pé­ters­bourg avec Er­do­gan consti­tue un vrai « coup » di­plo­ma­tique : la Tur­quie, membre de l’Otan, est l’al­liée his­to­rique des EtatsU­nis, et pour­tant c’est à Pou­tine qu’Er­do­gan ré­serve son pre­mier som­met post­coup d’Etat ; et il fau­dra at­tendre le 24 août pour qu’un contact de haut ni­veau ait lieu avec les Amé­ri­cains. Une ma­nière pour Er­do­gan de mon­trer sa mau­vaise hu­meur vis-à-vis des Etats-Unis, ac­cu­sés, au mi­ni­mum, d’am­bi­guï­tés dans le coup de force du 15 juillet, mais aus­si d’ex­pri­mer une in­dé­pen­dance stra­té­gique nou­velle de la part de ce pays clé de la ré­gion.

Mais c’est sur­tout en Ukraine que Pou­tine joue gros : il prend le risque de ral­lu­mer un conflit qui était maî­tri­sé de­puis les ac­cords de Minsk, si­gnés sous le double par­rai­nage fran­co-al­le­mand le 12 fé­vrier 2015. Il en­voie donc un si­gnal clair à Pa­ris et à Ber­lin sur le peu de poids qu’il leur ac­corde dans ce pro­ces­sus. En criant au loup, en dé­ployant ses forces, le pré­sident russe est-il en train de créer les condi­tions de « fi­nir le bou­lot » in­ter­rom­pu dé­but 2015, en jus­ti­fiant une par­ti­tion de l’Ukraine, voire en fai­sant chu­ter le pou­voir de Kiev ? Di cile de lire les in­ten­tions tac­tiques réelles de Vla­di­mir Pou­tine, il est cer­tain qu’il ne fait pas tout ça « gra­tui­te­ment », sans ar­rière-pen­sées.

De fait, il consti­tue un vé­ri­table casse-tête stra­té­gique pour les Eu­ro­péens et les Amé­ri­cains. L’évo­ca­tion d’une nou­velle guerre froide re­lève de la paresse in­tel­lec­tuelle tant le contexte est di érent, et l’am­bi­tion russe, sans com­mune me­sure avec celle de l’URSS. Pour au­tant, Pou­tine veut-il sim­ple­ment re­pla­cer la Rus­sie par­mi les « grands » ? re­créer un « es­pace vi­tal » sé­cu­ri­sé ? Ou a-t-il des am­bi­tions plus vastes en­core? La di culté est que, sur cer­tains dos­siers, comme la lutte contre le groupe Etat is­la­mique, il a les mêmes in­té­rêts que l’Oc­ci­dent, mais avec des al­liances dif­fé­rentes. Wa­shing­ton cherche les voies et moyens d’une co­opé­ra­tion sur ce dos­sier. Mais, en Sy­rie comme en Ukraine, Pou­tine ne fonc­tionne qu’au rap­port de force, et à ce jeu-là, il est pour le mo­ment le plus fort.

En criant au loup, en dé­ployant ses forces, le pré­sident russe est-il en train de créer les condi­tions de “fi­nir le bou­lot” in­ter­rom­pu dé­but 2015, en jus­ti­fiant une par­ti­tion de l’Ukraine, voire en fai­sant chu­ter le pou­voir de Kiev ?

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