Can­ni­bale lec­teur

CAN­NI­BALES, PAR RÉ­GIS JAUF­FRET, SEUIL, 208 P., 18 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

Ré­gis Jau ret (pho­to) a tou­jours eu la dent dure. C’est un car­ni­vore, à qui les 600 pages d’« Uni­vers, uni­vers » ne su saient pas pour cuire un gi­got do­du comme « un nou­veau-né as­sou­pi ». De­puis plus de trente ans, avec un flegme in­quié­tant, il fait ré­chau er les mi­cro­fic­tions, mâche jus­qu’à la nau­sée des frag­ments de la vie des gens, dé­chi­quette au pas­sage quelques viandes ava­riées (Edouard Stern, Jo­sef Fritzl, DSK), broie la jeu­nesse et vo­mit la vieillesse. Cet écri­vain ra­pace que la bon­té exas­père et qui tient la mé­chan­ce­té pour une preuve de grande san­té – « Elle em­pêche, dit-il, de se ra­mol­lir » –, nous convie au­jourd’hui aux sa­vants pré­pa­ra­tifs d’un fes­tin an­thro­po­pha­gique.

Le plat prin­ci­pal s’ap­pelle Geo rey. Oui, comme Jauf­fret. C’est un ar­chi­tecte de 52 ans qui a du suc­cès et d’ap­pé­tis­santes, de per­sillées ron­deurs. Les deux femmes qui en­vi­sagent de l’abattre pour le mi­ton­ner n’ont pas le ta­lent d’Hé­lène Dar­roze ou d’Anne-So­phie Pic, mais elles ont da­van­tage de per­ver­si­té et, dans la mi­san­drie, de sa­vante cruau­té. Noé­mie, 24 ans, ar­tiste peintre, est l’ex-pe­tite amie de Geo rey, qu’elle a lar­gué. Et Jeanne, Ca­bour­geaise de 85 ans, est sa mère. Une mère sha­kes­pea­rienne et co­caï­no­mane qui en­vi­sage de don­ner à son fils, en guise de ci­tron­nade, du Des­top. La re­la­tion entre les deux dia­blesses est ex­clu­si­ve­ment épis­to­laire. Elles com­mu­nient dans la haine de leur vic­time et s’échangent des lettres qui res­semblent par­fois à des re­cettes pa­léo­li­thiques : faut-il griller Geo rey à la broche au-des­sus d’un feu de sar­ments et de bois d’oli­vier? Mon­ter en mous­se­line la moelle de ses os? Sai­sir ses fesses au beurre dans une poêle pro­fonde ? Le cuire en daube ? De rares mis­sives de Geo rey, qui ne com­prend rien à rien, se glissent entre les deux bour­relles, dont les échanges sont de plus en plus har­gneux, dé­li­rants, exal­tés et sa­laces. L’écri­ture les sti­mule, les mé­ta­phores les en­ivrent, La Poste les ex­cite : ja­mais le ju­bi­lant au­teur d’« Asiles de fous », dont l’oeuvre est peu­plée de psy­cho­pathes et de my­tho­manes, n’a mieux dé­mon­tré que si la lit­té­ra­ture obéit à des règles strictes, elle n’a ni li­mites ni ta­bous. Cou­cher ses idées noires sur le pa­pier, c’est la pro­messe d’in­ou­bliables cau­che­mars. Ecrire, c’est ru­gir et ap­prendre à mou­rir.

A mi-che­min entre « les Liai­sons dan­ge­reuses » et « le Si­lence des agneaux », ce ro­man, qui ré­con­ci­lie la Mar­quise de Mer­teuil et Han­ni­bal Lec­ter, est sa­vou­reux de fé­ro­ci­té, onc­tueux de pré­cio­si­té (on ne compte plus les mots an­ciens, de « comp­tée » à « sou­ventes fois », de « hoi­rie » à « fa­quin ») et dé­li­cieux d’ab­sur­di­té. Bref, un Jau ret aux pe­tits oi­gnons. A ser­vir brû­lant. Vé­gé­ta­liens, s’abs­te­nir.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.