Le scrab­bleur fou

MAR­CHER DROIT, TOUR­NER EN ROND, PAR EM­MA­NUEL VE­NET, VERDIER, 124 P., 13 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JACQUES DRILLON

Ce splen­dide mo­no­logue, au titre be­cket­tien, est ce­lui d’un « ma­lade », at­teint du « syn­drome d’As­per­ger » : forme d’au­tisme qui voit co­ha­bi­ter une in­tel­li­gence in­tacte et des « di cultés re­la­tion­nelles ». Comme on le de­vine, tous les guille­mets s’im­posent : le nar­ra­teur, qui fait le por­trait des membres de sa fa­mille à l’oc­ca­sion d’un en­ter­re­ment, est peut-être plus fou qu’eux, mais il est moins con. Et moins men­teur, cu­pide, mé­chant, fourbe. Il est peut-être naïf, c’est peut-être un « Idiot », puis­qu’il voit le mal où il est ; mais il dit la vé­ri­té, comme un di­manche cet en­fant à la star de la té­lé­vi­sion: « Tu sens mau­vais ». L’au­teur, psy­chiatre, a l’in­tel­li­gence de sup­pri­mer les guille­mets : le nar­ra­teur est bel et bien ma­lade ; et le fou parle fol­le­ment. Ce nar­ra­teur, qui ne s’in­té­resse qu’au Scrabble et aux ac­ci­dents d’avion, parle de l’in­té­rieur de sa fo­lie, comme l’a fait Louis Wolf­son en son temps. Ses am­bi­tions de scrab­bleur, ses rêves d’amour idéal, sur­tout quand ils sont connec­tés (« Nous pas­se­rions le week-end à faire l’amour en rê­vant de po­ser “kiosque” ou “jo­ckey” sur mot compte triple ») le tra­hissent. Il sou re d’un mal qui est aus­si un bien, mais il sou re. Sa bulle trans­pa­rente le pro­tège, sa mo­rale ab­so­lue lui donne de la force, mais le lec­teur éta­blit ra­pi­de­ment son diag­nos­tic. La conscience qu’il a de son état (« elle au­rait à coeur de me re­mer­cier d’être at­teint du syn­drome d’As­per­ger, gage de fran­chise, de ré­serve et de pro­bi­té amou­reuse ») ne l’en gué­rit pas. Il voit la réa­li­té, mais la fuit : « J’aime les ca­tas­trophes aé­riennes parce qu’elles ré­pondent tou­jours à une lo­gique pré­cise qu’on peut dé­cou­vrir d’après des in­dices par­fois té­nus ; j’aime le Scrabble parce qu’il ra­vale à l’ar­rière-plan la ques­tion du sens des mots et per­met de faire au­tant de points avec “as­phyxie“qu’avec “oxy­gène”. » Il est in­adap­té parce que l’adap­ta­tion sup­pose la bê­tise et le men­songe. Il est le bou on, le seul à dire que le roi est nu. Il est un fou.

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