Mon père, ce bou­let

TO­NI ERDMANN, PAR MAREN ADE. CO­MÉ­DIE AL­LE­MANDE, AVEC PE­TER SIMONISCHEK, SAN­DRA HÜLLER, MI­CHAEL WITTENBORN (2H42).

L'Obs - - Critiques - PAS­CAL MÉRIGEAU

Pro­fes­seur de mu­sique sans guère d’élèves, Win­fried ne sert à rien, si­non à faire des blagues au fac­teur et à veiller sur sa mère et sur son vieux chien, l’une et l’autre mal en point. Pour sa fa­mille, il est em­bar­ras­sant. Aux yeux d’Ines, sa fille unique, re­pré­sen­tante triom­phante de la mo­der­ni­té des so­cié­tés oc­ci­den­tales, il est même pro­ba­ble­ment dé­jà mort. A sa grande confu­sion, Ines, cadre su­pé­rieure ba­sée à Bu­ca­rest et char­gée d’éta­blir des plans de re­struc­tu­ra­tion (com­ment vi­rer le plus d’em­ployés pour s’en mettre en­core plus plein les fouilles), com­prend bien­tôt qu’il n’est pas en­core en­ter­ré : au len­de­main d’une fête fa­mi­liale qui leur a per­mis de consta­ter une fois de plus qu’ils n’avaient rien en com­mun, elle le voit s’in­vi­ter dans sa vie sans crier gare. C’est un nou­veau et très pré­vi­sible fias­co, mais le pa­ter­nel en­com­brant ne lâche pas l’af­faire : a ublé d’une per­ruque et de fausses dents, il s’in­vente en To­ni Erdmann, per­son­nage gro­tesque qui dé­boule à tout bout de champ, chi on rouge agi­té de­vant la blanche Ines, cous­sin pé­teur po­sé sous ses fesses d’exe­cu­tive wo­man prête à tout ava­ler, jus­qu’au pe­tit-four sur le­quel son amant s’est au préa­lable mas­tur­bé. Alors, oui, c’est drôle, et en ce­la c’est un évé­ne­ment : une co­mé­die al­le­mande qui ne fasse pas rire que les Al­le­mands, on n’avait pas vu ça de­puis Lu­bitsch, au­tre­ment dit pas de­puis une paille (ce­la po­sé, le film n’a rien de com­mun avec ceux du maître ber­li­nois, n’en dé­plaise à quelques ai­mables plai­san­tins que leurs va­peurs can­noises firent grim­per au co­co­tier des com­pa­rai­sons hâ­tives). Les fi­celles ti­rées par la scé­na­riste, pro­duc­trice et réa­li­sa­trice sont celles du vau­de­ville, genre dont l’e ca­ci­té n’est pas dou­teuse, quand il est ser­vi avec dis­cer­ne­ment et par la grâce de deux in­ter­prètes vir­tuoses : le san­guin Pe­ter Simonischek et San­dra Hüller, dont la car­na­tion, en ac­cord avec la pen­sée chi­rur­gi­cale de son per­son­nage, conduit à dou­ter de la na­ture du li­quide qui coule dans les veines d’Ines. Comme elle le dit elle-même, Ines ne sup­por­te­rait rien de ces épreuves si elle était fé­mi­niste, et sans doute n’ac­cep­te­rait pas sa mis­sion pro­fes­sion­nelle si elle avait conser­vé en elle un gramme d’hu­ma­ni­té. Cette hu­ma­ni­té que son bou on de père ré­veille en elle, voi­là bien un ar­gu­ment propre à sé­duire, tout mo­ral qu’il est. Du coup, on ose à peine sug­gé­rer que, mon­té plus éner­gi­que­ment, le film n’au­rait pas été moins convain­cant.

La réa­li­sa­trice, Maren Ade, et l’ac­teur prin­ci­pal, Pe­ter Simonischek.

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