Le royaume de Su­dek

L'Obs - - Critiques - JO­SEF SU­DEK. LE MONDE À MA FE­NÊTRE, JEU DE PAUME, PA­RIS-8e, JUS­QU’AU 25 SEP­TEMBRE; WWW.JEUDEPAUME.ORG BER­NARD GÉNIÈS

C’est un film d’une di­zaine de mi­nutes qui est mon­tré dans l’une des salles de cette ex­po­si­tion. Il a été tour­né en 1963 et il montre un homme aux che­veux blancs, mar­chant dans les rues de Prague et dans des sous-bois. Les che­veux blancs, le dos voû­té, il porte sur son épaule une lourde chambre pho­to­gra­phique. Au dé­tour d’une sé­quence, on réa­lise que cet homme est man­chot. C’est Jo­sef Su­dek (1896-1976), un des plus grands pho­to­graphes tchèques. Né dans une pe­tite ville de l’Em­pire aus­tro­hon­grois, il a per­du son bras droit lors de com­bats sur le front ita­lien. A l’aube des an­nées 1920, il s’ins­talle à Prague, ville où il va en­ta­mer sa car­rière de pho­to­graphe.

A ses dé­buts, comme on le voit ici dans la pre­mière salle, Su­dek est ten­té par le pic­to­ria­lisme, ce cou­rant qui am­bi­tionne de rap­pro­cher la pho­to­gra­phie de la pein­ture. Les images de cré­pus­cules, d’arbres so­li­taires, ou celles de l’in­té­rieur de la ca­thé­drale Saint-Guy sur­gissent de ma­nière spec­trale, par­fois lé­gè­re­ment floues. Mais, peu à peu, Su­dek s’en­gage dans une pra­tique où l’image va ga­gner en pré­ci­sion. Son royaume ? Ce se­ront les rues de Prague et, sur­tout, son ate­lier. Il pho­to­gra­phie les ob­jets qui l’en­tourent, com­po­sant alors des na­tures mortes aux contours dé­li­mi­tés avec une pré­ci­sion et une fi­nesse ex­trêmes. A tra­vers la fe­nêtre, il prend éga­le­ment des vues de son jar­din. Ce sont là ses plus belles réa­li­sa­tions. Au fil des sai­sons, il cap­ture les vues spec­trales ou lu­mi­neuses d’un arbre, d’un ta­pis de neige, de fleurs fraî­che­ment écloses. Du­rant la Se­conde Guerre mon­diale, Su­dek voit son uni­vers se ré­duire plus en­core: alors, à l’heure du couvre-feu, il pho­to­gra­phie les rares lu­mières qui percent l’obs­cu­ri­té de la ville, lu­cioles d’un es­poir fu­gi­tif.

Mal­gré quelques ami­tiés (on ver­ra ici les por­traits de plu­sieurs de ses proches, dont ce­lui, ma­gni­fique, de la dan­seuse et ac­trice Mi­le­na Vil­dová), Su­dek n’en reste pas moins un so­li­taire dans son tra­vail. A par­tir des an­nées 1950, il ex­plore toutes les pos­si­bi­li­tés tech­niques qui s’o rent à lui, pre­nant des vues pa­no­ra­miques des en­vi­rons de Prague, réa­li­sant des ti­rages contact à par­tir de plaques de verre de grand for­mat, ou en­core pro­cé­dant à des mon­tages sur di­vers sup­ports. Mais, plus que tout, ce que l’on re­tien­dra de cette très belle ex­po­si­tion, c’est la vi­sion poé­tique d’un tout pe­tit monde où chaque chose, chaque lu­mière, chaque forme, pa­raît sou­dain mi­ra­cu­leuse.

« Rue de Prague », 1924.

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