« NOUS AVONS BE­SOIN D’UN NOU­VEAU PLAN MAR­SHALL »

Un en­tre­tien ex­clu­sif avec l’his­to­rien bri­tan­nique Ian Ker­shaw et des ex­traits de son der­nier livre, « l’Eu­rope en en­fer. 1914-1949 »

L'Obs - - Le Sommaire - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL À MAN­CHES­TER, MAXIME LAURENT

L’his­to­rien Ian Ker­shaw nous re­çoit dans sa pai­sible ré­si­dence man­cu­nienne, faite comme il se doit de briques rouges et pro­lon­gée d’un jar­di­net so Bri­tish. Ce­lui que la reine fit che­va­lier en 2002 a pris quelque dis­tance avec ses mo­nu­men­tales bio­gra­phies de Hit­ler : pour écrire sa nou­velle somme, il a mis en évi­dence les forces po­li­tiques, éco­no­miques, so­ciales et cultu­relles qui, de 1914 à 1949, me­nèrent l’Eu­rope

du chaos à l’amorce de sa ré­sur­rec­tion. Fruit d’un in­tense tra­vail de do­cu­men­ta­tion et d’ana­lyse, ce livre donne aus­si à sir Ian Ker­shaw l’oc­ca­sion d’évo­quer les évé­ne­ments contem­po­rains, à com­men­cer par le Brexit qu’il ré­prouve au plus haut point. Vous in­sis­tez sur quatre « grands élé­ments im­bri­qués » qui, à la veille de 1914 et pen­dant l’entre-deux-guerres, me­nèrent l’Eu­rope à la ca­tas­trophe : crise de lé­gi­ti­mi­té de l’Etat, ex­plo­sion du na­tio­na­lisme eth­nique, acui­té des conflits de classe, crise pro­lon­gée du ca­pi­ta­lisme… On as­siste ces temps-ci à une ré­sur­gence de beau­coup de ces élé­ments, dont l’ex­pres­sion avait été la plus forte en Al­le­magne, ce qui ex­plique que le pays soit de­ve­nu dans les an­nées 1930 l’épi­centre du dé­clen­che­ment de la guerre et des des­truc­tions. Au­jourd’hui, cer­tains nous ex­pliquent que tout part à vau-l’eau, le na­tio­na­lisme, le ra­cisme et la xé­no­pho­bie montent, et l’Union eu­ro­péenne risque de s’e on­drer. Mais je suis op­ti­miste de na­ture : à la di érence des an­nées 1930, la dé­mo­cra­tie fait l’ob­jet d’un large consen­sus, quoique l’on puisse en dis­cu­ter à pro­pos de la Hon­grie ou de la Po­logne ac­tuelles. En­suite, nous vi­vons dans des so­cié­tés do­mi­nées par le pou­voir ci­vil, à l’in­verse de l’entre-deux-guerres, une pé­riode mar­quée par la puis­sance d’un pou­voir mi­li­taire for­te­ment mar­qué à droite, sauf en Union so­vié­tique. En­fin, un large éven­tail d’ins­ti­tu­tions et de ré­seaux in­ter­na­tio­naux s’est dé­ve­lop­pé après la guerre. Ce­lui-ci est fra­gile – on voit par exemple com­ment l’Union eu­ro­péenne va être hé­las trans­for­mée par le Brexit –, mais la si­tua­tion est sans com­mune me­sure avec les Etats vic­times de la Grande Dé­pres­sion, li­vrés à eux­mêmes et à leurs di­vi­sions. Vous mo­di­fiez nombre d’idées re­çues sur cer­taines dates consi­dé­rées comme char­nières… L’as­sas­si­nat de l’ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand, le 28 juin 1914, n’a par exemple pas été dé­ci­sif dans le dé­clen­che­ment de la guerre. Les gou­ver­ne­ments eu­ro­péens s’at­ten­daient plu­tôt à ce que l’Au­tri­cheHon­grie mène des re­pré­sailles contre la Ser­bie, mais le sou­tien sans condi­tion ac­cor­dé le 6 juillet par l’Al­le­magne à l’Au­triche – un vé­ri­table « chèque en blanc » – a ou­vert la porte à tout type d’at­taque. Le 23 juillet, les Au­tri­chiens étaient in­ci­tés par l’Al­le­magne à po­ser un ul­ti­ma­tum très dur à la Ser­bie, qui ne pou­vait l’ac­cep­ter. Or la Ser­bie était en­cou­ra­gée à la fer­me­té par la Rus­sie, elle-même sou­te­nue en ce sens par la France. Dans la se­maine sui­vant le 23 juillet, toutes les ini­tia­tives étaient blo­quées, et la mécanique guer­rière était ir­ré­mé­dia­ble­ment en­clen­chée par le « chèque en blanc ». L’idée se­lon la­quelle la Grande Guerre se­rait le fruit d’une res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive doit donc être nuan­cée. La théo­rie du « coup de poi­gnard dans le dos » n’était, écri­vez-vous, pas qu’une ques­tion de pres­tige pour l’armée al­le­mande. Etait-ce aus­si un moyen de pré­pa­rer le fu­tur ? En oc­tobre 1918, les dé­ser­tions ar­ri­vaient à un ni­veau in­édit dans l’armée al­le­mande. Dé­jà, en août, on en comp­tait 350000… La guerre était per­due, mais Lu­den­dor , ad­joint du com­man­dant en chef Hin­den­burg, re­fu­sait d’ac­cep­ter la dé­faite et re­je­tait la res­pon­sa­bi­li­té sur les lea­ders po­li­tiques, contraints d’ac­cep­ter l’ar­mis­tice, à com­men­cer par ceux de gauche et is­sus de la ré­vo­lu­tion. L’idée que l’armée al­le­mande n’avait pas per­du la guerre s’est alors di usée : le chan­ce­lier so­cia­liste Ebert lui-même ac­cueillit les troupes comme des « hé­ros in­vain­cus », confor­tant ain­si le point de vue des mi­li­taires. La po­pu­la­tion al­le­mande, elle, n’était pas pré­pa­rée à la dé­faite à cause de la pro­pa­gande, qui oeu­vrait à faire ac­cep­ter le com­bat… Dès lors, l’Al­le­mand type pou­vait se po­ser la ques­tion : « Pour­quoi a-t-on per­du ? » La théo­rie du « coup de poi­gnard dans le dos » o rait une ré­ponse fa­cile. Cette doc­trine a mi­né la gauche, mais aus­si la jeune dé­mo­cra­tie, et c’était bien le but de ses pro­mo­teurs. Le mo­ral des po­pu­la­tions, et en un sens la vic­toire, a-t-il été une a aire de lé­gi­ti­mi­té de l’Etat, de re­pré­sen­ta­ti­vi­té du peuple, et fi­na­le­ment de dé­mo­cra­tie ? Di­sons que la vic­toire a contri­bué à lé­gi­ti­mer ces formes de gou­ver­ne­ment, plus en­core lorsque le pré­sident Wil­son a pro­po­sé son plan en qua­torze points afin d’im­plan­ter des dé­mo­cra­ties li­bé­rales en Eu­rope, fon­dées sur la no­tion nou­velle d’« au­to­dé­ter­mi­na­tion » – uti­li­sée aus­si pour sa­tis­faire des am­bi­tions ter­ri­to­riales. On pour­rait ce­pen­dant se de­man­der ce qu’il se­rait ad­ve­nu en France ou en Grande-Bre­tagne si la guerre avait tour­né di érem­ment : les pays vain­cus ont vu leur ré­gime s’e on­drer, de l’Em­pire russe aux Em­pires aus­tro-hon­grois et ot­to­man, en pas­sant par l’Em­pire al­le­mand. Il a donc sem­blé lo­gique aux vain­queurs d’im­po­ser la dé­mo­cra­tie par­tout où c’était pos­sible, pen­sant qu’il s’agis­sait du meilleur moyen de sta­bi­li­ser l’Eu­rope. Entre pa­ren­thèses, nous avons vu cette idée bran­die par les par­ti­sans de la guerre d’Irak, en 2003… Dans bien des cas, ces ré­gimes se sont e on­drés au mi­lieu des an­nées 1930, voire avant, à l’image

de la Po­logne. J’ai été sur­pris, en écri­vant ce livre, de consta­ter que les deux tiers des Eu­ro­péens, sans même comp­ter l’URSS, vi­vaient en 1939 sous des ré­gimes au­to­ri­taires, qui avaient sup­plan­té les sys­tèmes po­li­tiques dé­mo­cra­tiques nés sur les cendres des an­ciens em­pires. On peut donc consta­ter que les trai­tés de Ver­sailles, de Saint-Ger­main et de Tria­non ne pré­pa­raient pas à la créa­tion de dé­mo­cra­ties viables, par­ti­cu­liè­re­ment dans le centre et l’est de l’Eu­rope. A la veille de la Se­conde Guerre mon­diale, la dé­mo­cra­tie n’avait fi­na­le­ment sur­vé­cu que dans le nor­douest de l’Eu­rope. La Pre­mière Guerre mon­diale ne s’est pas ache­vée en 1918. Sans même par­ler de la guerre ci­vile russe et de ses 7 mil­lions de vic­times et des ten­sions nées du « grand dé­pe­çage » de Ver­sailles, le conflit pè­se­ra long­temps sur les éco­no­mies de l’en­tre­deux-guerres… Avant 1914, l’éco­no­mie était dé­jà glo­ba­li­sée et re­la­ti­ve­ment stable. La guerre a dé­truit cet en­semble. Chaque pays im­pli­qué dans le conflit a su­bi une énorme pres­sion pour fi­nan­cer ses dé­penses mi­li­taires. Et chaque pays es­ti­mait qu’il ga­gne­rait la guerre et ré­sou­drait le pro­blème en exi­geant de lourdes ré­pa­ra­tions de la part des vain­cus. La ruine de l’éco­no­mie al­le­mande et

l’hy­per­in­fla­tion de 1923 étaient des consé­quences di­rectes du fi­nan­ce­ment de la guerre dou­blé de l’em­pres­se­ment du pou­voir de pro­fi­ter de l’in­fla­tion pour re­cons­truire son in­dus­trie. On connaît bien l’in­fla­tion ter­rible qu’a connue l’Al­le­magne, mais on ignore la si­tua­tion ca­tas­tro­phique vé­cue par bien des pays, à l’image de la Po­logne. On peut par­ler, pour l’après-1918, d’une crise in­fla­tion­niste mas­sive dont la ma­gni­tude ex­cep­tion­nelle est le contre­coup de la Grande Guerre. S’est en­sui­vie une crise du ca­pi­ta­lisme pen­dant la qua­si­to­ta­li­té de l’entre-deux-guerres, à l’ex­cep­tion d’un court in­ter­mède de pros­pé­ri­té entre 1925 et 1929-1930. En­fin, le krach de 1929 a été sui­vi d’une im­por­tante crise dé­fla­tion­niste qui a per­mis aux mou­ve­ments d’ex­trême droite de don­ner un écho à leur dis­cours dé­li­rant et leur a ou­vert les portes du pou­voir. Au fond, l’éco­no­mie sou­ligne, mieux que tout autre do­maine, la va­li­di­té du concept de « guerre de trente ans » entre 1914 et 1945. Le mo­ment ul­time pour ar­rê­ter Hit­ler était, se­lon vous, da­van­tage 1936 et la re­mi­li­ta­ri­sa­tion de la Rhé­na­nie que la confé­rence de Mu­nich, deux ans plus tard…

Les forces que Hit­ler avait mo­bi­li­sées pour re­mi­li­ta­ri­ser la Rhé­na­nie étaient très ré­duites. Si la puis­sante armée fran­çaise avait bou­gé, les troupes al­le­mandes au­raient été obli­gées d’opé­rer une re­traite. Mais ce ne sont-là que des consi­dé­ra­tions mi­li­taires : les Fran­çais n’étaient dis­po­sés à agir que si les Bri­tan­niques le fai­saient. Or les Bri­tan­niques ne sou­hai­taient pas agir pour la Rhé­na­nie. Le Pre­mier mi­nistre, Stan­ley Bald­win, es­ti­mait ain­si que Hit­ler re­tour­nait « dans son propre jar­din » – le même sen­ti­ment, soit dit en pas­sant, ex­pri­mé en Eu­rope lorsque Pou­tine a an­nexé la Cri­mée. Hit­ler, lui, était par­ve­nu à connaître cette po­si­tion grâce à ses ser­vices de ren­sei­gne­ment ac­tifs à Pa­ris. Mais, si la France et la Grande-Bre­tagne avaient bou­gé, Hit­ler au­rait en­gran­gé une grave dé­faite, et son pres­tige au­rait été en­ta­ché.

En 1938, le po­ten­tiel mi­li­taire al­le­mand était sur­éva­lué. On ima­gi­nait les villes ra­sées par la Luft­wa e, qui n’avait pour­tant pas en­core ces ca­pa­ci­tés de bom­bar­de­ment. L’armée al­le­mande, di­vi­sée sur l’op­por­tu­ni­té d’un conflit, n’était pas prête pour une guerre eu­ro­péenne, et la France comme le Royaume-Uni ac­cu­saient du re­tard. A comp­ter de cette date, jus­qu’à sep­tembre 1939, ces deux pays aug­men­tèrent leur pro­duc­tion d’armes dans des pro­por­tions su­pé­rieures à l’Al­le­magne, qui, ce­pen­dant, conser­vait, et même ac­crois­sait son avance. Il est donc très di cile de sa­voir s’il au­rait été pré­fé­rable de pas­ser à l’ac­tion en 1938 plu­tôt qu’en 1939. Cham­ber­lain était d’ailleurs convain­cu, à son re­tour de Mu­nich, que la guerre vien­drait. Vous ex­plo­rez les ra­cines de la Shoah, en évo­quant les gé­no­cides qui l’ont pré­cé­dée, et le ter­reau qu’ont consti­tué l’Eu­rope cen­trale et l’Eu­rope de l’Est, où, rap­pe­lez-vous, se si­tuent les « prin­ci­paux champs de tue­rie de la Se­conde Guerre mon­diale »… Hit­ler a évi­dem­ment eu un rôle dé­ci­sif, et seuls les Al­le­mands étaient ca­pables d’adap­ter des pro­cé­dures mo­dernes à leur pro­jet gé­no­ci­daire. Mais, pour com­prendre com­ment Hit­ler a pu rendre une telle hor­reur pos­sible, il faut se pen­cher sur la pro­fonde haine des juifs pré­sente en Eu­rope cen­trale et en Eu­rope de l’Est, en Rus­sie, et exa­mi­ner l’am­pleur des po­groms de la pé­riode tsa­riste, mais aus­si les mas­sacres qui se pro­dui­sirent à l’Est pen­dant la Grande Guerre, au sor­tir de la­quelle l’as­so­cia­tion « juif » et « bol­che­vique » al­lait de­ve­nir un leit­mo­tiv po­li­tique… Reste que dans l’Eu­rope des an­nées 1900, l’Al­le­magne n’ap­pa­rais­sait pas comme le lieu où les juifs étaient les plus me­na­cés. Quel a été le poids de la culture dans la construc­tion de l’opi­nion ? On a vu, peu après la Grande Guerre, se pro­pa­ger en Eu­rope la thèse se­lon la­quelle la ci­vi­li­sa­tion s’e on­drait. Par exemple, le livre d’Os­wald Spen­gler « le Dé­clin de l’Oc­ci­dent », pa­ru en 1918, a d’abord in­fluen­cé des cercles d’in­tel­lec­tuels al­le­mands. Mais il a im­pré­gné aus­si des jour­naux, des mi­li­tants po­li­tiques, et fi­na­le­ment des groupes d’in­di­vi­dus convain­cus que le monde chré­tien d’Eu­rope de l’Ouest était condam­né à dis­pa­raître. Au tour­nant du siècle der­nier, d’autres cou­rants avaient dé­jà vé­hi­cu­lé des idées sur tout le conti­nent, comme l’eu­gé­nisme, la sté­ri­li­sa­tion des han­di­ca­pés men­taux, ou leur eu­tha­na­sie… En cause, le pes­si­misme cultu­rel is­su de la Pre­mière Guerre mon­diale, se­lon le­quel les meilleurs étaient tom­bés, et les lourdes consé­quences sur le taux de na­ta­li­té mar­quèrent beau­coup la France, et plus en­core l’Al­le­magne : il fal­lait re­cons­truire la so­cié­té afin que celle-ci ne pro­duise que de bons élé­ments. Cette in­gé­nie­rie so­ciale mê­lant hy­gié­nisme et dé­ter­mi­nisme ra­cial ap­pa­rais­sait même dans les couches les plus pro­gres­sistes de la so­cié­té, par exemple en Grande-Bre­tagne. En 1916, l’Al­le­magne avait dé­jà mué en dic­ta­ture. Puis, sous la ré­pu­blique de Wei­mar, le chan­ce­lier Brü­ning gou­ver­na de fa­çon au­to­ri­taire entre 1930 et 1932. Dans quelle me­sure ces sé­quences ont-elles pré­pa­ré le ter­rain à Hit­ler ? Toutes ont de fac­to contri­bué à sa­per l’idée de dé­mo­cra­tie, jus­qu’à créer un es­pace po­li­tique que Hit­ler a oc­cu­pé. Dans les an­nées 1930, le pou­voir était confron­té à une crise de lé­gi­ti­mi­té cou­plée à une crise éco­no­mique… La vo­lon­té de gou­ver­ner par dé­cret de Brü­ning et von Pa­pen a ain­si ré­duit le sou­tien po­pu­laire à la dé­mo­cra­tie et a ac­cru le poids des par­ti­sans d’une so­lu­tion au­to­ri­taire. Le pro­blème des conser­va­teurs était qu’ils dis­po­saient d’une force ca­pable de dé­truire la dé­mo­cra­tie, mais pas d’im­po­ser leurs hommes, et eux seuls, à la tête du pays. Dès lors, Hit­ler, à la tête d’un mou­ve­ment de masse et fort du tiers des élec­teurs, pro­fi­tait du vide po­li­tique et de­ve­nait in­dis­pen­sable à ces mêmes conser­va­teurs. On connaît la suite… Com­ment ex­pli­quer la dé­faite de la gauche à l’échelle de l’Eu­rope du pre­mier e siècle ? La gauche des grands pays d’Eu­rope était di­vi­sée entre so­ciaux-dé­mo­crates im­pli­qués dans le sys­tème po­li­tique et com­mu­nistes pre­nant leurs consignes à Mos­cou. Cette di­vi­sion a pré­va­lu, sauf un temps en Es­pagne et en France où des « fronts po­pu­laires » as­so­ciant de fa­çon ex­cep­tion­nelle les deux ten­dances sont ar­ri­vés au pou­voir. En France, le Front po­pu­laire vit sa fin pré­ci­pi­tée par la si­tua­tion éco­no­mique. En Es­pagne, c’est une guerre ci­vile qui eut rai­son de l’ex­pé­rience. Par­tout, la gauche mar­xiste res­tait re­la­ti­ve­ment faible, et la gauche dans son en­semble s’est trou­vée dans une po­si­tion dé­li­cate quand la crise éco­no­mique a écla­té en 1930. L’an­née sui­vante, le Par­ti

tra­vailliste an­glais s’e on­drait et re­joi­gnait un gou­ver­ne­ment d’union na­tio­nale, qui res­tait fon­da­men­ta­le­ment conser­va­teur. En Au­triche, la gauche de­meu­rait beau­coup trop faible face à la droite na­tio­na­liste et ra­di­cale, et un pou­voir au­to­ri­taire était dé­jà en vi­gueur avant l’An­schluss. Par­tout en Eu­rope, la gauche res­tait sur la dé­fen­sive, faute de se trou­ver en po­si­tion de contre­car­rer la droite na­tio­na­liste. Im­plan­tée dans les grandes villes, la gauche ne fai­sait pas le poids face aux zones ru­rales, lar­ge­ment ac­quises aux conser­va­teurs. Dans chaque Etat, la gauche sem­blait ain­si iso­lée face à la droite ré­ac­tion­naire et au re­tour en force d’un pou­voir mi­li­taire. Ce syn­drome se ré­pé­tait presque par­tout. Mais il se­rait er­ro­né de blâ­mer la seule gauche pour cette si­tua­tion, dans la me­sure où la droite, dont de nou­veaux mou­ve­ments na­tio­na­listes et xé­no­phobes ob­te­naient le sou­tien de mi­li­taires et de riches in­dus­triels, avait sa part de res­pon­sa­bi­li­té dans le ma­rasme po­li­tique.

Pour­quoi avoir choi­si d’in­ter­rompre votre ré­cit en 1949 plu­tôt qu’en 1945 ? La Se­conde Guerre mon­diale a été tel­le­ment plus dé­vas­ta­trice que la Pre­mière – qui avait pour­tant at­teint des som­mets –, qu’elle a ren­du pos­sible un nou­veau dé­part, lui-même au centre de mes in­ter­ro­ga­tions : l’Eu­rope des an­nées 1945-1946 ne per­met­tait a prio­ri guère d’es­pé­rer des dé­cen­nies de pros­pé­ri­té et de sta­bi­li­té, même si de « dis­crètes tran­si­tions » sont dis­cer­nables dans l’entre-deux-guerres, alors que l’on s’ap­prê­tait pour­tant à re­plon­ger dans l’abîme. J’ai donc vou­lu com­prendre com­ment un conti­nent ra­va­gé avait pu re­naître de ses cendres, et les contours de l’Eu­rope d’après-guerre ne sont de­ve­nus vi­sibles qu’en 1949 : la des­truc­tion des am­bi­tions do­mi­na­trices al­le­mandes, e ec­tive en 1945, a évi­dem­ment joué. En­suite, la conquête so­vié­tique de l’est de l’Eu­rope a condam­né les peuples des pays concer­nés à vivre sous des dic­ta­tures, mais a aus­si en­ter­ré les conflits eth­niques – on a as­sis­té alors à de vastes trans­ferts de po­pu­la­tion, no­tam­ment vers l’Al­le­magne –, ter­ri­to­riaux et so­ciaux qui avaient op­po­sé ces pays dans la pre­mière par­tie du siècle. De plus, les po­li­ti­ciens na­tio­na­listes à l’Est et à l’Ouest, si dan­ge­reux dans l’entre-deux-guerres, étaient neu­tra­li­sés. Par ailleurs, une énorme crois­sance éco­no­mique, an­té­rieure au plan Mar­shall, a don­né nais­sance à l’Etat-pro­vi­dence, qui fai­sait tant dé­faut dans les an­nées 1930. En­fin, l’ex­plo­sion de la bombe ato­mique so­vié­tique en 1949, en­gen­drant un monde bi­po­laire ca­pable de s’au­to­dé­truire, a pa­ra­doxa­le­ment créé les condi­tions d’une re­la­tive sta­bi­li­té. Chaque his­to­rien écrit en fonc­tion du pré­sent, et ma dé­marche, pour ce livre, était d’abord per­son­nelle : j’avais be­soin de com­prendre la si­tua­tion d’une Eu­rope di­vi­sée, jadis ca­pable de se re­le­ver de fa­çon spec­ta­cu­laire d’un pre­mier e siècle apo­ca­lyp­tique. C’est le krach de 2008 et ses consé­quences qui m’ont in­ci­té à me pen­cher sur le su­jet… Le Royaume-Uni était ini­tia­le­ment très ré­ti­cent vis-à-vis de l’union doua­nière eu­ro­péenne. Vous rap­pe­lez que Chur­chill lui-même évo­quait les « Etats-Unis d’Eu­rope » sans y in­clure son pays, une nuance qui ré­sonne étran­ge­ment au­jourd’hui… Chur­chill était un homme po­li­tique vi­sion­naire, une es­pèce fort rare ces jours-ci. Après la guerre, il voyait l’Eu­rope comme beau­coup de po­li­ti­ciens eu­ro­péens, à l’image de Mon­net et Schu­man, do­tés d’une vraie vi­sion… L’in­verse d’une Mer­kel qui se montre d’abord une tac­ti­cienne prag­ma­tique en prô­nant une po­li­tique d’aus­té­ri­té court-ter­miste fa­tale à

l’Eu­rope. En par­lant des « Etats-Unis d’Eu­rope », Chur­chill ne pen­sait pas à une en­ti­té su­pra­na­tio­nale, mais plu­tôt à une fé­dé­ra­tion d’Etats­na­tions sus­cep­tible de ga­ran­tir la paix. Il en ex­cluait la Grande-Bre­tagne et son em­pire, qu’il sou­hai­tait plu­tôt an­crer dans une re­la­tion pri­vi­lé­giée avec l’al­lié amé­ri­cain. Cette prise de po­si­tion est à mon sens très di érente des par­ti­sans du Brexit, dont les lea­ders n’ont au­cun plan pour la suite, au­cune idée de là où nous al­lons. L’Eu­rope était par­ve­nue jus­qu’à ré­cem­ment à rap­pro­cher des Etats, dont la Gran­deB­re­tagne, au sein d’une or­ga­ni­sa­tion sans pré­cé­dent. La mon­dia­li­sa­tion, l’écart crois­sant entre les riches et les pauvres, la mul­ti­pli­ca­tion des ré­gions éco­no­mi­que­ment si­nis­trées, vic­times d’une po­li­tique d’aus­té­ri­té qui tue aus­si l’Eu­rope, ex­plique une bonne part du vote pour le Brexit (sauf ici, à Man­ches­ter, où le « re­main » est ar­ri­vé en tête). Cette co­lère a pu pro­fi­ter par le pas­sé à des mou­ve­ments d’ex­trême droite en Eu­rope, ou plus ra­re­ment à la gauche comme Po­de­mos ou Sy­ri­za ; de fait, les par­tis de l’es­ta­blish­ment perdent leurs sou­tiens, et le suc­cès d’un Trump re­lève de la même lo­gique. Mon pays tourne le dos à tout ce­ci sans connais­sance du pas­sé dans le­quel nous, Bri­tan­niques, sommes im­pli­qués. Nous fai­sons face à une crise po­li­tique sé­rieuse, in­dé­pen­dam­ment des consé­quences éco­no­miques. C’est une si­tua­tion ca­la­mi­teuse, et nous de­vons com­prendre le monde que nous sommes en train de quit­ter. D’un tiers à la moi­tié de la po­pu­la­tion de chaque Etat membre de l’UE est op­po­sée à ses orien­ta­tions ! Il existe une grave crise de lé­gi­ti­mi­té. De Ma­rine Le Pen à Vik­tor Orbán en pas­sant par la Po­logne, le pro­jet eu­ro­péen est en train de s’e lo­cher. Nous avons be­soin d’un nou­veau plan Mar­shall, ali­men­té par des fonds ve­nus des pays eu­ro­péens, pour dé­ve­lop­per de grands tra­vaux, mi­ser sur l’édu­ca­tion et l’en­sei­gne­ment, et re­don­ner en­fin de l’es­poir aux nou­velles gé­né­ra­tions. Je tra­vaille donc de l’in­té­rieur pour faire connaître cette his­toire de la construc­tion eu­ro­péenne, à la­quelle Chur­chill au­rait peut-être fi­ni par se ral­lier !

Ro­bert Schu­man signe le plan Mar­shall, le 17 oc­tobre 1948, en pré­sence de l’am­bas­sa­deur amé­ri­cain Ave­rell Har­ri­man (de­bout, à gauche).

IAN KER­SHAW, pro­fes­seur d’his­toire contem­po­raine à l’uni­ver­si­té de Shef­field, est l’au­teur d’une mo­nu­men­tale bio­gra­phie de Hit­ler (Flam­ma­rion, 1999 et 2000). Il a pu­blié au Seuil : « Choix fa­ti­diques. Dix dé­ci­sions qui ont chan­gé le monde » (2009) et « la Fin. Al­le­magne 1944-1945 » (2012). Il pu­blie cette se­maine chez le même édi­teur : « l’Eu­rope en en­fer. 1914-1949 ».

Emeute an­ti­serbe des par­ti­sans de la mo­nar­chie aus­tro-hon­groise, après l’as­sas­si­nat de l’ar­chi­duc Fran­çois -Fer­di­nand, à Sa­ra­je­vo, le 28 juin 1914.

Le pré­sident du Conseil Pierre Men­dès France ac­cueilli par le Pre­mier mi­nistre Wins­ton Chur­chill, en août 1954, après l’échec de la confé­rence des Six.

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