CO­RÉE

Au­jourd’hui, je vais à mon en­ter­re­ment

L'Obs - - Le Sommaire - DOAN BUI YELIM LEE/AFP

Ssa­me­di 13h : mes fu­né­railles. » Le bip de mon smart­phone me rap­pelle mon ren­dez-vous avec Hap­py Dying (Mou­rir avec bon­heur), une so­cié­té de Séoul qui or­ga­nise de fausses fu­né­railles. Faire sem­blant de mou­rir, c’est la der­nière mode en Co­rée, pays connu pour la cho­ré­gra­phie « Gan­gnam Style » et pour son stra­to­sphé­rique taux de sui­cides (les deux n’étant pas for­cé­ment liés, quoique). Les lo­caux de Hap­py Dying sont au pre­mier étage d’un temple boud­dhiste. M. Gi­ho Kim, le PDG, res­semble un peu au Pro­fes­seur Tour­ne­sol, la mous­tache en moins. Il m’ac­cueille, en plein dé­jeu­ner. « Vous en vou­lez aus­si ? Le temple pro­pose des pla­teaux gra­tuits ! » Je dé­cline, ça me semble peu digne de m’em­pif­frer juste avant de mou­rir. Au­jourd’hui, M. Gi­ho at­tend huit par­ti­ci­pants. « Trois d’entre eux sont vrai­ment très dé­pri­més, je me de­mande s’ils ne pensent pas au sui­cide », ajoute-t-il avec un air gour­mand. On se­ra donc en pe­tit co­mi­té. Tant mieux : par­fois, les « cer­cueils par­ties », sont beau­coup moins in­times. Hap­py Dying ac­cueille sou­vent des groupes de sa­la­riés en­voyés par leur en­tre­prise. Tout ce pe­tit monde se re­trouve dans un grand hô­tel, avec des cer­cueils en rang d’oi­gnons. Mou­rir avec ses col­lègues est, pa­raît-il, une fa­çon très ef­fi­cace de ci­men­ter l’es­prit « cor­po­rate ». « J’ai dé­jà eu 180 can­di­dats d’un coup ! Banques, com­pa­gnies d’as­su­rances… tout le monde adore !! » Pour faire face à la de­mande, M. Gi­ho stocke dans ses en­tre­pôts plus de 200 cer­cueils. Lui, pré­cise-t-il, n’or­ga­nise ja­mais de vraies fu­né­railles. Mou­rir, c’est un sa­cré tra­vail. « Nor­ma­le­ment, je de­mande à tous les par­ti­ci­pants pen­dant la se­maine qui pré­cède de faire le grand vide chez eux, de je­ter ou don­ner leurs af­faires. Ce n’est qu’après s’être dé­bar­ras­sé de tout qu’on peut faire le vide dans sa tête. La mort, c’est une re­nais­sance ! » s’en­flamme M. Gi­ho. Vu le fa­tras dans ma mai­son et mon bu­reau, c’est pas ga­gné. Les par­ti­ci­pants ar­rivent et s’ins­tallent dans la salle. Pro­fes­seur Gi­ho dis­tri­bue les co­pies. A nous de grat­ter main­te­nant. Nous de­vons écrire un ré­cit de notre vie. Et faire des listes : les trois per­sonnes qui ont le plus comp­té, les trois mo­ments les plus im­por­tants, les trois plus grands cha­grins, etc. Je sèche : la pers­pec­tive de faire un top 3 de quoi que ce soit me plonge dans les affres de l’in­dé­ci­sion. As­sis sa­ge­ment à nos bu­reaux, nous re­le­vons la tête quand M. Gi­ho com­mence la confé­rence et nous de­mande de nous pré­sen­ter. On se croi­rait dans une réunion des Al­coo­liques ano­nymes. Le jeune homme de­vant moi, qui ar­bore une ma­ri­nière à la Mon­te­bourg ex­plique qu’il a une « très mau­vaise es­time de lui », qu’il a l’im­pres­sion d’être « un ra­té ». En mou­rant pour de faux, il es­père ne pas avoir en­vie de mou­rir pour de vrai. Un autre, in­for­ma­ti­cien dans une so­cié­té d’as­su­rances, a des pro­blèmes avec ses su­pé­rieurs hié­rar­chiques : « Ma vie au bu­reau est un en­fer. Ça m’em­pêche d’avoir une re­la­tion sé­rieuse, de ren­con­trer quel­qu’un. Le mon­sieur au pre­mier rang, ma­rié et père de fa­mille, est lui aus­si stres­sé par son tra­vail. Tout comme son épouse. Le couple vou­lait ini­tia­le­ment ve­nir à deux, mais n’a pas trou­vé de ba­by­sit­ter pour les en­fants. Une jeune fille et un jeune homme bran­chés très (trop ?) sou­riants pour un jour de fu­né­railles sont ve­nus afin de « trou­ver leur moi in­té­rieur ». Il y a aus­si un pas­teur d’une soixan­taine d’an­nées qui avoue qu’il sent « l’échéance ar­ri­ver ». Des en­ter­re­ments, il en a cé­lé­bré beau­coup, mais bon, sur un su­jet tel que la mort, « on n’en sait ja­mais as­sez », pré­ci­set-il, prag­ma­tique.

L’as­sis­tante de M. Gi­ho nous de­mande de pas­ser de­vant l’ap­pa­reil pho­to. C’est pour le cli­ché qui or­ne­ra notre pierre tom­bale. Faut-il sou­rire, comme la jeune fille bran­chée, qui s’est re­coif­fée pour être belle sur sa pho­to mor­tuaire ? Moi, en tout cas, je dé­cide de prendre un air si­nistre. De toute fa­çon, peut-on vrai­ment re­laxer ses maxil­laires à la pen­sée d’être ré­duit en ap­port pro­téi­né pour les vers de terre ? J’en doute. L’as­sis­tante nous dis­tri­bue en­suite nos pho­tos, avec les­quelles elle a confec­tion­né une es­pèce d’au­tel fu­né­raire en car­ton. La touche fi­nale : une bou­gie éclaire de fa­çon fan­to­ma­tique nos por­traits fi­gés pour l’éter­ni­té. Je com­mence à stres­ser. Au ta­bleau, M. Gi­ho, le re­gard exal­té tel le Cha­pe­lier fou d’« Alice au pays des mer­veilles », ja­casse sans s’ar­rê­ter en fai­sant dé­fi­ler les slides Po­werPoint et les vi­déos : en vrac, on a droit à un dis­cours de Steve Jobs ré­pé­tant qu’il faut vivre chaque jour comme si c’était le der­nier, à plein de pho­tos de cé­lé­bri­tés qui se sont sui­ci­dées – cou­cou, Mi­chael Jack­son ! – puis à un dia­po­ra­ma d’ac­ci­dents di­vers et va­riés, at­ten­tats, crashs d’avion, tsu­na­mi. « La mort peut ar­ri­ver à n’im­porte quel mo­ment », as­sène notre gou­rou d’un ton ins­pi­ré. Avant de s’en­flam­mer sur une scène du film « Ma­trix » : « Ton moi in­té­rieur est un géant ! Fais le gran­dir !! Li­bère ton es­prit !! »

Je peine. Im­pos­sible de trou­ver une for­mule un peu chic à mettre sur ma tombe. Faut-il op­ter pour une vanne, fa­çon Woo­dy Al­len : « Je n’ai pas peur de la mort, mais quand elle se pré­sen­te­ra, j’ai­me­rais au­tant être ab­sent » ? Se la jouer in­tel­lo en ci­tant Clau­del : « La mort est le seul exa­men au­quel on ne soit pas re­ca­lé » ? Ou pa­ra­phra­ser Ma­rie-An­toi­nette, qui, juste avant de se faire guillo­ti­ner, mar­cha sur le pied du bour­reau et lais­sa échap­per un mi­gnon « par­don, je ne l’ai pas fait ex­près » ? Je me ra­bats sur un simple « On s’est bien amu­sés. ». Je n’ai pas non plus écrit ma lettre d’adieu à mes proches. Ça me dé­prime trop. M. Gi­ho vient me se­couer les puces : « Vous de­vez ex­pli­quer les cir­cons­tances de votre mort. Al­lez, écri­vez ! Ima­gi­nez que vous êtes morte dans un crash d’avion. Dé­cri­vez les dé­tails !! » La sug­ges­tion me semble as­sez an­xio­gène, d’au­tant qu’un Séoul-Pa­ris m’at­tend, mais M. Gi­ho in­siste : « Si, si, c’est su­per un crash d’avion, c’est sou­dain, c’est dra­ma­tique !! Bon, si­non, vous pou­vez aus­si dire que vous êtes tom­bée d’une fa­laise. » J’en ai marre. Il fait hu­mide en ce dé­but d’été co­réen, c’est la mous­son, et ce­la fait trois heures que nous sommes en­fer­més dans cette salle. Les mous­tiques com­mencent à me gri­gno­ter. « Il est temps de mou­rir », abrège M. Gi­ho. C’est pas trop tôt.

Nous sor­tons de la salle à la queue leu leu dans un si­lence de mort, c’est le cas de le dire. Di­rec­tion le sous-sol. Nous en­trons dans la salle des cer­cueils, plon­gée dans une pé­nombre à peine éclai­rée par la lueur fan­tas­ma­go­rique des bou­gies. A cô­té du mien, une fleur, ma pho­to et mon au­tel en car­ton. On nous fait re­vê­tir l’ha­bit tra­di­tion­nel fu­né­raire en chanvre blanc, puis M. Gi­ho nous in­vite à al­ler nous-mêmes faire notre pe­tit dis­cours d’adieu. Le jeune bran­ché vient faire son dis­cours, en an­glais, bi­zar­re­ment : « Chers amis, je réa­lise à quel point vous al­lez tous me man­quer. La vie, c’est l’amour. Je vous aime. » C’est le mo­ment de s’étendre dans le cer­cueil. L’as­sis­tante de M. Gi­ho me li­gote les mains. Très fort. C’était ain­si que les ca­davres étaient jadis en­ter­rés en Co­rée, bras et mains noués. M. Gi­ho ex­plique en chu­cho­tant : « C’est une fa­çon de si­gni­fier que vous ne contrô­lez plus rien. Comme à l’heure de votre mort. » Ce sa­lo­pard avait pour­tant pré­ci­sé qu’en cas de crise de pa­nique, il suf­fi­sait de frap­per au cer­cueil pour qu’on vienne nous dé­li­vrer ! Je n’ai pas ma Ven­to­line sur moi. Je pa­nique sé­rieu­se­ment. Je re­pense au for­mu­laire que j’ai si­gné, dé­char­geant Hap­py Dying de toute res­pon­sa­bi­li­té en cas de mort ac­ci­den­telle. J’en­tends M. Gi­ho re­fer­mer les cer­cueils de mes ca­ma­rades. Puis les clouer. Qu’est-ce que je fous là ? Quand l’as­sis­tante de M. Gi­ho ar­rive, je me dé­file et l’im­plore : « No, no, no close, no close… » Mais M. Gi­ho sur­git. Il ferme le cou­vercle. « Bet­ter ex­pe­rience !! » Et tape sur mon cer­cueil pour le clouer.

IM.l fait noir. A mon grand sou­la­ge­ment, une pe­tite fente a été mé­na­gée dans la boîte pour res­pi­rer. Le cer­cueil n’est pas in­con­for­table. « Votre coeur s’est ar­rê­té, votre sang se fige », pré­cise

Gi­ho. Je ferme les yeux. Le jet­lag fait son ef­fet. Je sombre dans le som­meil. Au bout d’une de­mi-heure, nos cou­vercles sont re­le­vés. Je note qu’il n’y a pas de traces de clous : le clouage, c’était « pour de faux ». « Vous avez sen­ti votre moi in­té­rieur, votre géant ?! La vie, c’est comme “Ma­trix” ! » s’en­thou­siasme M. Gi­ho. Les autres par­ti­ci­pants ac­quiescent. Re­mon­tés dans la salle de cours, tout le monde cligne des yeux sous la lu­mière crue des néons. « Tout est plus clair ! » dit le jeune bran­ché. « Sa­me­di pro­chain, j’em­mène ma femme et mon beau-frère », as­sure, en­thou­siaste, le père de fa­mille. M. Gi­ho a dé­jà re­çu des étu­diants et des élèves en sor­tie sco­laire, la plus jeune par­ti­ci­pante étant une col­lé­gienne : « Ça en­lève le stress, de pen­ser à la mort ! Et, chez nous, les élèves sont très stres­sés… » A 45 eu­ros le sé­mi­naire – cinq heures de confé­rence, mé­di­ta­tion dans le cer­cueil com­prise –, le rap­port qua­li­té­prix de Hap­py Dying est im­bat­table, et M. Gi­ho est per­sua­dé qu’il change les vies. Il se rap­pelle ain­si cette mère de fa­mille dé­pres­sive qui pen­sait à se sup­pri­mer pour de vrai. « La se­maine d’avant, elle s’était dé­bar­ras­sée de tous ses ha­bits. Elle est ve­nue en che­mise de nuit. Pen­dant qu’elle écri­vait son tes­tament, elle a pleu­ré, pleu­ré. Et puis dans le cer­cueil, elle a réa­li­sé quel était le sens de sa vie. » La dame a tel­le­ment ap­pré­cié ses fu­né­railles qu’elle a com­men­cé à suivre par­tout M. Gi­ho, de cer­cueil en cer­cueil. « Et puis elle aus­si, elle a vou­lu mon­ter ses propres confé­rences. Tout le monde me co­pie… » Même les vé­ri­tables so­cié­tés de pompes fu­nèbres, qui ont trou­vé là de quoi ren­ta­bi­li­ser leurs stocks de cer­cueils. « Je les ai at­ta­quées pour vio­la­tion de co­py­right. Ils m’ont co­pié ! C’est moi qui ai in­ven­té les fausses fu­né­railles ! » s’of­fusque M. Gi­ho. Mort, ton uni­vers im­pi­toyable.

On nous a ti­ré le por­trait (fu­né­raire).

M. Gi­ho veut que je ra­conte ma mort : « Un crash d’avion, c’est su­per ! ».

S’al­lon­ger dans un cer­cueil : je suis vam­pire, je suis « Twi­light ».

Adieu la vie !

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.