LA MODE POUR TOUS

par So­phie Fon­ta­nel

L'Obs - - Le Sommaire - par SO­PHIE FON­TA­NEL

L’ar­rêt can­nois de cet été vi­sant à in­ter­dire le port du bur­ki­ni sur les plages de la ville dé­bute par ces mots : « L’ac­cès aux plages et à la bai­gnade est in­ter­dit […] à toute per­sonne n’ayant pas une te­nue cor­recte, res­pec­tueuse des bonnes moeurs et de la laï­ci­té. »

La Mode pour tous va lais­ser ici de cô­té tout l’as­pect laï­ci­té, si vous le vou­lez bien (il a dé­jà été com­men­té par­tout), pour se concen­trer sur un autre pan de cet ar­rê­té : le lien entre la te­nue ves­ti­men­taire et les bonnes moeurs. Les bonnes moeurs fi­laient dé­jà du pso­ria­sis à Bras­sens et à tant d’autres, mais il sem­ble­rait qu’elles aient pris le pas sur tout, ces temps-ci.

Par exemple, si, pour dé­fendre l’idée que cha­cun a le droit de s’ha­biller comme il veut à la plage, des mil­liers de gens dé­ci­daient sou­dain d’y al­ler à poil, ce­la crée­rait un scan­dale sans pré­cé­dent. L’at­teinte aux bonnes moeurs pour­rait bien d’ailleurs faire l’una­ni­mi­té.

Car on a ad­mis que le nu, c’est pas pos­sible. On l’a si fort ad­mis qu’on met main­te­nant des pas­tilles sur les seins des femmes quand on poste une pho­to sur Ins­ta­gram, sous peine de se voir ban­nir de ce ré­seau so­cial. Et les seins nus sont aus­si de moins en moins bien vus, si je puis dire, sur les plages de France, où ils ne cho­quaient ab­so­lu­ment per­sonne il y a en­core quinze ans.

Votre ser­vi­teuse au­ra pas­sé le mois d’août avec des ados, toutes achar­nées à plan­quer leurs seins et a olées quand une vague en fai­sait sor­tir un (un peu) du maillot. Les mêmes se re­ven­diquent as­sez re­belles, et le prouvent en fu­mant des clopes, no­tam­ment. Tête de ces ados quand votre ser­vi­teuse leur a ex­pli­qué que, dans les an­nées 1980, per­sonne ne son­geait à ache­ter un haut de maillot. Cer­taines bou­tiques d’ailleurs n’en ven­daient pas. A quoi ça au­rait ser­vi ?

Ce se­rait in­té­res­sant un « Con­cor­dance des temps » (Jean-Noël Jean­ne­ney, France Culture) sur le dé­ca­lage entre l’époque des seins nus et la nôtre. On y par­le­rait des contrées où le nu en pu­blic est en­core pos­sible.

En ce mo­ment, je suis au Por­tu­gal, où je me baigne nue. Le Por­tu­gal est un pays ca­tho­lique, pour le dire vite. Dans le vil­lage où je passe mes va­cances, l’église est pleine le di­manche. Et pour­tant, les gens ici ont un lé­gen­daire na­tu­rel face au na­tu­risme. Ici, si tu veux te foutre à poil sur la plage et sau­ter dans les rou­leaux d’écume (océan At­lan­tique) les par­ties au vent, tu peux. Ça n’agresse per­sonne, sauf quelques tou­ristes qui n’ont ja­mais vu ça et pou ent. Ça les oc­cupe.

Ici, il est ad­mis qu’à la plage, on fait ce qu’on veut. La pe­tite croix de la cha­pelle où l’on pour­rait confes­ser ses pé­chés scin­tille en haut de la fa­laise, mais en bas des corps nus gam­badent, ra­massent des cailloux, prouvent leur dou­ceur au monde, s’har­mo­nisent avec le pay­sage au point qu’une des ados qui m’ac­com­pa­gnaient n’a pu re­te­nir cette ré­flexion : « Tu as rai­son, au fond. » Voi­là pour­quoi rien n’est ja­mais per­du. Tout est une his­toire de cycles.

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