CORSE : LA PSY­CHOSE ISLAMISTE

L’île a bruis­sé, pen­dant la sai­son tou­ris­tique, de ru­meurs d’at­ten­tats ter­ro­ristes… Toutes se sont ré­vé­lées in­fon­dées

L'Obs - - Grands Formats - VIOLETTE LAZARD

La qua­si-chasse à l’homme au­rait pu très mal se ter­mi­ner. A la fin du mois de juillet, après la dis­pa­ri­tion d’un jeune homme d’ori­gine magh­ré­bine in­ter­né dans un hô­pi­tal psy­chia­trique d’Ajac­cio, des ha­bi­tants de l’île se sont en­flam­més sur les ré­seaux so­ciaux. « Si vous le croi­sez, ap­pe­lez im­mé­dia­te­ment le 17 », ont com­men­cé à re­layer cer­tains ha­bi­tants sur Twit­ter et Fa­ce­book, pu­bliant sa pho­to et son nom. Puis au fil de la ma­ti­née, les mots se sont dur­cis : « Il faut ab­so­lu­ment le neu­tra­li­ser », ont cette fois écrit cer­tains ha­bi­tants, le soup­çon­nant (à tort) d’être sur le point de com­mettre un at­ten­tat. A-t-il suf­fi de la fuite d’un homme, au nom à conso­nance magh­ré­bine et in­stable men­ta­le­ment, pour créer la psy­chose ? Les au­to­ri­tés ont en tout cas pa­ni­qué. « On s’est dit qu’il fal­lait qu’on le re­trouve vite, et les pre­miers, confie à “l’Obs” une source po­li­cière. Si­non, il au­rait pu se pas­ser des choses très graves. » En mi­lieu d’après-mi­di, l’homme est lo­ca­li­sé dans le hall de l’im­meuble de ses pa­rents et in­ter­pel­lé. Il n’a ja­mais pré­sen­té le moindre signe de ra­di­ca­li­sa­tion. N’a ja­mais pré­pa­ré le moindre at­ten­tat. Il avait fui l’hô­pi­tal pour ne pas être trans­fé­ré, la se­maine sui­vante, dans un éta­blis­se­ment si­tué sur le conti­nent.

La Corse est un vil­lage. Les nou­velles vont vite, et les ru­meurs ga­lopent à la vi­tesse de la lu­mière. Com­bien de fausses alertes ont ain­si agi­té l’île cet été ? « Le 10 août, nous avions dix ru­meurs d’at­ten­tats qui cou­raient sur l’île, ex­plique Eric Bouillard, le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique d’Ajac­cio. Elles se sont toutes ré­vé­lées in­fon­dées. Nous avons tout vé­ri­fié, évi­dem­ment, puis à chaque fois nous avons ten­té de désa­mor­cer. » Mais chaque per­qui­si­tion, chaque au­di­tion laisse une trace sur une île. Et ces fausses alertes ont contri­bué à créer un cli­mat dé­lé­tère et élec­trique entre les dif­fé­rentes com­mu­nau­tés, comme l’a mon­tré la vio­lente rixe de Sis­co (Haute-Corse) le week-end du 15 août.

L’une des ru­meurs es­ti­vales les plus te­naces agite d’ailleurs tou­jours les es­prits. Elle concerne un pro­jet d’at­ten­tat de grande am­pleur vi­sant Via Notte, la plus grande boîte de nuit de Corse si­tuée dans le Sud, à Por­to-Vec­chio. Dans une lettre ano­nyme en­voyée le 9 juin der­nier aux au­to­ri­tés, un mys­té­rieux in­for­ma­teur ex­plique avoir vu des armes, des ex­plo­sifs, de­vant ser­vir à at­ta­quer cette ins­ti­tu­tion fré­quen­tée par toute la jet-set en va­cances. Il ex­plique même que les « ter­ro­ristes » se sont pro­cu­ré les plans des lieux… Vé­ri­fi­ca­tions faites, au­cune de ces in­for­ma­tions n’est avé­rée. Le 11 juin, la boîte de nuit a donc ou­vert pour la sai­son comme pré­vu. « Il n’y a ja­mais eu le moindre pe­tit dé­but de com­men­ce­ment d’une pré­pa­ra­tion », in­dique une source po­li­cière haut pla­cée. Des pa­rents ont pour­tant in­ter­dit à leurs en­fants de fré­quen­ter la boîte tout l’été, et de nom­breux ha­bi­tants de l’île res­tent per­sua­dés qu’un at­ten­tat a été évi­té de jus­tesse grâce à la dé­non­cia­tion ano­nyme. Les au­to­ri­tés pensent au­jourd’hui avoir com­pris d’où est née cette ru­meur. Au prin­temps der­nier, un jeune homme un peu pau­mé est au­di­tion­né par les ser­vices de po­lice. Ses proches s’in­quiètent de son éven­tuelle conver­sion à l’is­lam (il est né dans une fa­mille ca­tho­lique). L’ado­les­cent n’est en fait ni dan­ge­reux, ni ra­di­ca­li­sé, ni même conver­ti, mais ex­plique avoir fré­quen­té un imam. Ce­lui-ci lui au­rait ex­pli­qué (entre autres choses) que les boîtes de nuit étaient un lieu de dé­bauche… Des in­ves­ti­ga­tions sont me­nées, l’imam en­ten­du, son do­mi­cile per­qui­si­tion­né, mais rien d’in­quié­tant n’est dé­cou­vert. L’af­faire est clas­sée. Reste cette pe­tite phrase concer­nant la « boîte de nuit »…qui a pro­ba­ble­ment fui­té. Puis dé­clen­ché la psy­chose es­ti­vale.

Tout au long de l’été, les boîtes de nuit de l’île se sont ré­gu­liè­re­ment re­trou­vées au centre de la ru­meur. A la mi-juillet, des fê­tards ont ain­si été pré­ve­nus de la pré­sence d’une cein­ture d’ex­plo­sifs dans une boîte du Nord. L’in­for­ma­tion s’est ré­vé­lée to­ta­le­ment fan­tai­siste. « On s’est éga­le­ment mis à ra­con­ter que des per­sonnes avec des plans des paillotes d’Ajac­cio avaient été ar­rê­tées à la sor­tie de l’avion, ra­conte une source po­li­cière. En­core une fois, c’était to­ta­le­ment faux. » La pré­sence sur l’île d’une fa­mille de Mo­len­beek, ve­nue rendre vi­site à des proches, a en­core ému la po­pu­la­tion…

« On est as­sis sur une Co­cotte-Mi­nute, conclut un ma­gis­trat, car une par­tie des Corses n’ont pas confiance dans les au­to­ri­tés. Ils sont per­sua­dés qu’ils doivent se pro­té­ger eux-mêmes. » A la fin juillet, un mou­ve­ment na­tio­na­liste clan­des­tin a ain­si res­sor­ti les ca­goules du pla­card pour pro­fé­rer des me­naces dé­nuées de toute am­bi­guï­té. En cas d’at­ten­tat sur l’île, le « FLNC du 22 oc­tobre » pré­vient que la ré­ponse des Corses se­ra « sans au­cun état d’âme ».

Ma­ni­fes­ta­tion après les rixes de Sis­co.

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