“L’IMA­GI­NAIRE DU COM­PLOT MON­DIAL”

Spé­cia­liste des croyances col­lec­tives, le so­cio­logue Gé­rald Bron­ner ana­lyse la si­gni­fi­ca­tion po­li­tique du conspi­ra­tion­nisme qui « jus­ti­fie les idéo­lo­gies les plus ex­trêmes »

L'Obs - - Grands Formats - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR SYL­VAIN COU­RAGE

La théo­rie du com­plot est-elle tou­jours une croyance ? Non, il ne faut pas éva­cuer l’exis­tence de com­plots dans l’his­toire. Pour ex­pli­quer la po­li­tique, il se­rait ab­surde d’écar­ter, par prin­cipe, l’hy­po­thèse d’une ma­chi­na­tion. Les com­plo­tistes re­ven­diquent le droit de dou­ter d’une vé­ri­té re­çue. En ce­la, ils font preuve de l’es­prit cri­tique qui ca­rac­té­rise toute dé­marche cog­ni­tive. Mais ils en font un usage dé­voyé quand ils ré­cusent tous les faits connus et éta­blis de ma­nière concluante. Par des pro­cé­dés rhé­to­riques – l’ac­cen­tua­tion d’un dé­tail, le mille-feuille ar­gu­men­ta­tif, le délire in­ter­pré­ta­tif, la fal­si­fi­ca­tion… – les com­plo­tistes ne font qu’af­fir­mer une pos­ture de contes­ta­tion a prio­ri et in­voquent une « cau­sa­li­té dia­bo­lique » à l’ori­gine de tous les maux. Leur my­tho­lo­gie, conçue pour s’exo­né­rer de l’exa­men des faits, re­lève alors du pur aveu­gle­ment et en au­cun cas de la connais­sance.

A quoi sert la théo­rie du com­plot ? Elle jus­ti­fie tou­jours les idéo­lo­gies les plus ex­trêmes. A l’ex­trême droite, le po­li­to­logue Jé­rôme Ja­min a dé­mon­tré que le na­tio­na­lisme, la xé­no­pho­bie, le ra­cisme et l’an­ti­sé­mi­tisme, la dé­non­cia­tion des élites, les dis­cours an­ti-im­mi­grés, mais aus­si l’au­to­ri­ta­risme, l’an­ti­par­le­men­ta­risme et l’an­ti­com­mu­nisme en­tre­tiennent tous à des de­grés di­vers un rap­port fon­da­men­tal avec un « ima­gi­naire du com­plot mon­dial » cen­sé ex­pli­quer l’his­toire et la po­li­tique. Mais il existe aus­si un conspi­ra­tion­nisme d’ex­trême gauche qui pour­suit le même ob­jec­tif : at­ti­rer des in­di­vi­dus dans des com­bats dé­ma­go­giques et so­cia­le­ment des­truc­teurs. A l’évi­dence, le fon­da­men­ta­lisme re­li­gieux, quel que soit son culte d’ori­gine, re­pose sur la dé­non­cia­tion d’un com­plot. Mais l’éco­lo­gisme ra­di­cal de la « deep eco­lo­gy » peut aus­si bas­cu­ler dans le conspi­ra­tion­nisme. En ré­su­mé, la théo­rie du com­plot est l’ar­gu­ment ul­time pour com­battre la dé­mo­cra­tie. Quelles sont les ca­té­go­ries so­ciales les plus en­clines à s’y ré­fé­rer ? Tout le monde peut se lais­ser ga­gner par la théo­rie du com­plot. Des in­tel­lec­tuels, des ci­néastes, des co­mé­diennes re­mettent en cause les at­ten­tats du 11-Sep­tembre… Mais on constate que les mi­no­ri­tés et tous ceux qui sont vic­times – ou qui se consi­dèrent comme vic­times – de la so­cié­té sont les plus ex­po­sés. Le com­plo­tisme four­nit une ex­pli­ca­tion aux frus­tra­tions so­ciales et au sen­ti­ment de re­lé­ga­tion. Dans cer­tains cas, un faible ni­veau d’études pré­dis­pose à la croyance. Mais les adeptes du com­plot ne sont ni fous ni idiots. La jeu­nesse qui s’in­forme sur in­ter­net et croit ce qu’elle y lit est la plus ré­cep­tive. Elle se dé­fie de l’au­to­ri­té – école, fa­mille, mé­dias, Etat… – et se fie au lien di­rect des ré­seaux so­ciaux. In­ter­net joue un rôle clé dans la pro­pa­ga­tion de la théo­rie du com­plot… C’est évident. Nous vi­vons dans un mar­ché dé­ré­gu­lé de l’in­for­ma­tion. Le for­mi­dable es­sor des ré­seaux so­ciaux a comme consé­quence per­verse la dis­sé­mi­na­tion du com­plo­tisme. Dans notre so­cié­té pré­ten­du­ment par­ti­ci­pa­tive, les dis­tances so­ciales n’ont pas été abo­lies pour au­tant. Cer­tains, hy­per­ac­tifs sur les ré­seaux so­ciaux, votent mille fois pour orien­ter les choix col­lec­tifs et d’autres beau­coup moins. D’où l’at­trait de la ra­di­ca­li­té pour ceux qui ne se sentent pas écou­tés et re­pré­sen­tés. Pour évi­ter qu’ils ne bas­culent dans l’ivresse du « com­plot », une re­fon­da­tion dé­mo­cra­tique où cha­cun de­vrait prendre sa place est né­ces­saire. Com­ment com­battre la re­dou­table rhé­to­rique du com­plot ? C’est de­ve­nu un de­voir ci­toyen d’op­po­ser in­las­sa­ble­ment les faits à la ma­ni­pu­la­tion, en dé­mon­tant les faux-sem­blants. Les ar­gu­ments d’au­to­ri­té et les condam­na­tions mo­rales ne sont pas au­dibles. Au contraire, ces dis­cours condes­cen­dants ren­forcent les conspi­ra­tion­nistes dans la cer­ti­tude qu’on veut leur faire ad­mettre une ver­sion of­fi­cielle à la­quelle ils pré­tendent ré­sis­ter. La théo­rie du com­plot les conforte dans leur dif­fé­rence : ils sont des af­fran­chis. Et les autres, qui gobent ce qu’on leur dit, ne sont que des as­ser­vis. C’est toute la dif­fi­cul­té du tra­vail des en­sei­gnants qui ne doivent pas cé­der à la pro­vo­ca­tion et éveiller l’es­prit mé­tho­dique, seule ex­pres­sion réelle de la pen­sée cri­tique.

Pro­fes­seur de so­cio­lo­gie à l’uni­ver­si­té Pa­ris-Di­de­rot, Gé­rald Bron­ner tra­vaille sur les croyances col­lec­tives, les er­reurs de rai­son­ne­ment et leurs consé­quences so­ciales. Der­nier ou­vrage pa­ru : « la Pla­nète des hommes. Réen­chan­ter le risque », PUF, 2014.

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