LE COM­PLO­TISME EN TROIS LE­ÇONS

Quelle est la vé­ri­table his­toire des Il­lu­mi­na­ti, des “Pro­to­coles des sages de Sion” et de l’as­sas­si­nat de JFK? La réa­li­té est plus pro­saïque que les élu­cu­bra­tions conspi­ra­tion­nistes

L'Obs - - Grands Formats - FRAN­ÇOIS REYNAERT

Comme les chan­sons po­pu­laires, les mul­tiples théo­ries du com­plot peuvent prendre des formes di­verses au cours des temps, mais elles tournent tou­jours au­tour de quelques grands sché­mas har­mo­niques. Ten­tons un tour ra­pide de trois tubes qui, de­puis le xviiie siècle, ont fait les suc­cès du conspi­ra­tion­nisme. Ils per­mettent de don­ner une idée du genre dans son en­tier.

LE FA­BU­LEUX DES­TIN DES IL­LU­MI­NA­TI

Même dans les plus éle­vés de ses rêves phi­lo­so­phiques, le mal­heu­reux Adam Wei­shaupt pou­vait-il se dou­ter de son im­pro­bable pos­té­ri­té ? Ho­no­rable pro­fes­seur de droit ca­no­nique d’In­gol­stadt, en Ba­vière, l’homme est aus­si, plus dis­crè­te­ment, un libre-pen­seur dé­ci­dé à s’en prendre au pou­voir de l’Eglise. La pe­tite fra­ter­ni­té qu’il fonde en 1776, les « il­lu­mi­na­ti », c’est-à-dire les éclai­rés, n’est qu’une par­mi toutes celles qui fleu­rissent du­rant ce siècle et elle a les mêmes ca­rac­té­ris­tiques : elle est se­crète bien sûr – com­ment ne pas l’être en un temps où toute cri­tique de la re­li­gion est sé­vè­re­ment pros­crite ? – un peu ver­sée dans l’oc­cul­tisme – c’était la mode – et sur­tout, comme l’in­dique son nom, fille des Lu­mières.

Neuf ans à peine après sa créa­tion, en 1785, elle est dé­jà in­ter­dite, et au­rait sans doute dis­pa­ru tout aus­si vite des mé­moires sans l’éton­nant ap­pui d’un en­ne­mi achar­né des idées qu’elle dé­fen­dait. En 1797-1798, un cer­tain ab­bé Bar­ruel, obs­cur jé­suite que les per­sé­cu­tions an­ti­re­li­gieuses à l’oeuvre en France ont contraint à émi­grer à Londres, y pu­blie les pre­miers vo­lumes d’un livre ap­pe­lé à avoir un grand écho. Ses « Mé­moires pour ser­vir à l’his­toire du ja­co­bi­nisme » sont une ch­ro­nique du bou­le­ver­se­ment en cours à Pa­ris, étayée par une seule et même ob­ses­sion: le brave peuple chré­tien n’a pu se re­bel­ler de lui-même contre son bon roi et ses prêtres. La Ré­vo­lu­tion fran­çaise est donc l’oeuvre de Sa­tan et de ses al­liés, c’est-à-dire les sectes ma­çon­niques, par­mi les­quelles il compte en pre­mière ligne nos fa­meux Il­lu­mi­na­ti.

La thèse fait flo­rès dans les mi­lieux ul­tras, le livre de­vient un des long-sel­lers de l’ex­trême droite et, grâce à lui, la pe­tite so­cié­té de Wei­shaupt connaît une gloire post­hume qui ne cesse de croître et de trans­for­mer la réa­li­té de dé­part. Peu à peu, on en vient à af­fir­mer que la secte n’a ja­mais été dis­soute, qu’elle existe tou­jours et qu’elle contrôle le monde, comme le montrent les sym­boles qu’elle laisse ici et là, des yeux dans des tri­angles, des py­ra­mides comme celles qu’on voit sur les billets amé­ri­cains, etc. Avec « Anges et Dé­mons », Dan Brown lui-même, M. Da Vin­ci Code, fait de tout ce folk­lore un best-sel­ler mon­dial : c’est vous dire s’il a des bases scien­ti­fiques.

LES FAUX “PRO­TO­COLES DES SAGES DE SION”

La haine des juifs est, en Oc­ci­dent, une plaie qui re­monte au Moyen Age. Elle re­trouve une se­conde jeu­nesse à par­tir de la deuxième moi­tié du xixe siècle. C’est à la fin de cette pé­riode qu’est conçu le livre qui, pour­rait-on dire, va de­ve­nir sa bible. En pré­sen­tant les comptes ren­dus sup­po­sé­ment au­then­tiques de réunions se­crètes de vieux sa­vants juifs, l’ou­vrage en­tend mon­trer ce qui, se­lon les an­ti­sé­mites, re­pré­sente la seule quête du peuple dé­tes­té: « ils » veulent di­ri­ger le monde. Dans les faits, le li­belle ne doit rien à au­cun vieux sage que ce soit, mais tout au goût de la ma­chi­na­tion d’un grand pa­ra­noïaque d’ex­trême droite. Au tour­nant du siècle,

pous­sé dans le dos par l’Oc­ci­dent, le tsar Ni­co­las II songe à mettre en sour­dine la vieille po­li­tique de per­sé­cu­tion des juifs qui est, en Rus­sie, l’arme clas­sique du pou­voir. Un des chefs de l’Okh­ra­na, sa re­dou­table po­lice se­crète, est prêt à tout pour le faire re­non­cer à ces idées im­pies. Alors qu’il est en poste à Pa­ris, il a l’idée de payer un plu­mi­tif en mal d’argent pour lui faire écrire de toutes pièces le livre qui mon­tre­ra au monde en gé­né­ral, et à SaintPé­ters­bourg en par­ti­cu­lier, ce qu’il convient de pen­ser des juifs.

Pu­blié en Rus­sie, l’ou­vrage connaît d’abord une car­rière peu spec­ta­cu­laire. Mais il re­bon­dit après la Pre­mière Guerre. Hit­ler lui-même, qui le tient évi­dem­ment pour au­then­tique, le cite dans «Mein Kampf ». Puis, après 1945, il connaît une nou­velle jeu­nesse dans le contexte très di érent du Proche-Orient : on re­trouve les «Pro­to­coles» dans de nom­breux pays arabes, où il ali­mente la haine d’Is­raël, très sou­vent confon­due avec la haine des juifs. Les ten­sions ne s’apai­sant pas, les deux ne cessent d’en­fler, et le thème gé­né­ral d’un vaste com­plot juif sou­te­nu par les EtatsU­nis, ce grand mé­chant mo­derne, se re­trouve au­jourd’hui à l’oeuvre dans de nom­breux sites conspi­ra­tion­nistes.

On no­te­ra tou­te­fois que les dé­lires hai­neux ne sont pas l’apa­nage d’un camp. Ré­pon­dant comme en écho aux dé­li­rants qui voient par­tout la main des juifs, les sites liés aux néo­con­ser­va­teurs amé­ri­cains ou à l’ex­trême droite is­raé­lienne n’hé­sitent ja­mais à soup­çon­ner un vaste com­plot an­ti­sé­mite à l’oeuvre der­rière tout ce qui va à l’en­contre de leur vi­sion du monde. On re­mar­que­ra aus­si que dans ce que l’on ap­pelle la « fa­cho­sphère » oc­ci­den­tale, le mu­sul­man a le plus sou­vent pris la place qu’oc­cu­pait jadis le juif : dé­sor­mais c’est lui qui, de fa­çon mé­tho­dique et se­crète, cherche à prendre le pou­voir et à écra­ser la vieille ci­vi­li­sa­tion chré­tienne. A notre connais­sance, cette nou­velle pa­ra­noïa n’a pas en­core don­né nais­sance à son vrai-faux best-sel­ler…

LE BA­NAL AS­SAS­SI­NAT DE KEN­NE­DY

Le conspi­ra­tion­niste aime les agen­ce­ments com­plexes et se mé­fie des vé­ri­tés trop simples. Le 22 no­vembre 1963, alors qu’il pa­rade dans les rues de Dal­las à bord d’une voi­ture dé­ca­po­table, le pré­sident amé­ri­cain Ken­ne­dy est abat­tu par trois balles ti­rées de la fe­nêtre d’un im­meuble qui se trou­vait sur le par­cours. En quelques heures, la po­lice réus­sit à ar­rê­ter le ti­reur, Lee Har­vey Os­wald, un an­cien ma­rine, em­ployé dans le dé­pôt de livres d’où sont par­tis les coups de feu. Ex­tra­or­di­naire re­bon­dis­se­ment, deux jours après son ar­res­ta­tion, alors que l’as­sas­sin pré­su­mé est sor­ti de sa pri­son pour être conduit dans une autre, il est lui-même abat­tu à bout por­tant par Jack Ru­by, un pa­tron de boîte qui se trou­vait dans la pe­tite foule ve­nue as­sis­ter au trans­fert.

De­puis plus d’un de­mi-siècle, toutes les en­quêtes et contre-en­quêtes sé­rieuses char­gées d’éclai­rer ces évé­ne­ments ont abou­ti au même ré­sul­tat: Os­wald était un dingue so­li­taire qui a agi parce qu’il se cher­chait un « rôle his­to­rique », et Ru­by en était un autre, aus­si cin­tré et pa­ra­noïaque, qui en vou­lait au pre­mier d’avoir des­cen­du un pré­sident qu’il croyait être sur Terre pour le pro­té­ger per­son­nel­le­ment. De­puis un de­mi-siècle, tous les conspi­ra­tion­nistes du monde (et une ma­jo­ri­té d’Amé­ri­cains) re­fusent de croire ces faits presque dé­ce­vants: al­lons, on ne nous la fait pas, c’est for­cé­ment la Ma­fia, la CIA, les ser­vices se­crets, les Russes, les ex­tra­ter­restres et tut­ti quan­ti. Con­ten­tons-nous d’ob­ser­ver l’his­toire dans sa lon­gueur pour leur sug­gé­rer d’es­sayer de pas­ser en­fin à autre chose. Dans un pays sur­ar­mé comme les Etats-Unis, l’as­sas­si­nat de Ken­ne­dy n’a rien de si ex­tra­or­di­naire. Avant lui, trois autres pré­si­dents sont dé­jà morts de ma­nière vio­lente en cours de man­dat : Lin­coln en 1865, Gar­field en 1881 et McKin­ley en 1901. Et tous ses suc­ces­seurs jus­qu’à au­jourd’hui ont été la cible de ten­ta­tives d’as­sas­si­nat. Lyn­don John­son est la seule ex­cep­tion à cette règle: six ans de man­dat (1963-1969) et pas un pe­tit com­plot, pas une pe­tite bombe, rien. Se­rait-on conspi­ra­tion­niste, c’est à son pro­pos qu’on en vien­drait à se po­ser des ques­tions.

« L’oeil de la py­ra­mide » fi­gu­rant en haut des billets amé­ri­cains de 1 dol­lar.

Ja­ckie Ken­ne­dy, pa­ni­quée, es­ca­lade la voi­ture dans la­quelle son ma­ri vient d’être as­sas­si­né.

La cou­ver­ture des « Pro­to­coles des sages de Sion » réa­li­sée par un faus­saire russe an­ti­sé­mite en 1900.

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