At­ten­tats : la nou­velle vague

Com­ment sor­tir, après les tra­gé­dies de “Char­lie” et du Ba­ta­clan, un film de fic­tion où sont com­mis des at­ten­tats dans Pa­ris ? Ré­ponses de Ber­trand Bo­nel­lo et de son dis­tri­bu­teur

L'Obs - - Culture - GUILLAUME LOI­SON

Une équipe de jeunes, bien co­or­don­née, in­fil­trée par­tout et unie par un idéal po­li­tique obs­cur (plu­tôt d’ex­trême gauche) se­coue la France de Ma­nuel Valls en fai­sant brû­ler si­mul­ta­né­ment plu­sieurs lieux sym­bo­liques : le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, les lo­caux d’une mul­ti­na­tio­nale, une sta­tue de Jeanne d’Arc. Tels sont les in­gré­dients qui com­posent l’ima­gi­naire de « Noc­tu­ra­ma », le nou­veau film de Ber­trand Bo­nel­lo, qui sort le 31 août. Le ci­néaste de « l’Apol­lo­nide » et de « Saint Laurent » va avoir du mal à plai­der la conco­mi­tance fâ­cheuse entre les images d’at­ten­tats qu’il a in­ven­tées et celles, bien réelles, qui rem­plissent nos jour­naux té­lé­vi­sés de­puis deux ans. « Je n’ai pour­tant au­cune di culté à dis­so­cier les jeunes ré­vo­lu­tion­naires de mon film des ter­ro­ristes de Daech », dit-il. La preuve, se­lon lui : c’est en 2010, bien avant la ré­sur­gence des at­ten­tats is­la­mistes, qu’il a dé­ve­lop­pé pour la pre­mière fois son su­jet. La vi­sion du film ne laisse, elle, au­cun doute : le dji­had n’est pas évo­qué ici, ni de près ni de loin. Mais l’en­semble (as­saut du GIGN, ex­plo­sions ré­per­cu­tées en boucle par les chaines d’in­fo) a tout de même pro­duit son lot d’in­com­pré­hen­sions. Si, à l’ori­gine, Bo­nel­lo a convain­cu un pro­duc­teur et un dis­tri­bu­teur, il n’a pas ob­te­nu l’avance sur re­cette avant réa­li­sa­tion, cette aide pré­cieuse dé­li­vrée par le CNC (700 000 eu­ros maxi­mum) à de nom­breux films d’au­teur et dont il a bé­né­fi­cié pour ses pré­cé­dents longs-mé­trages. « Notre dos­sier a été exa­mi­né le 10 jan­vier 2015, trois jours après les at­ten­tats de “Char­lie Heb­do”, se sou­vient-il. Evi­dem­ment, l’am­biance était as­sez sen­sible. La com­mis­sion m’a re­pro­ché une cer­taine am­bi­guï­té mo­rale… »

Sur­vient en­suite la tra­gé­die du 13 no­vembre 2015. Dé­jà fi­nan­cé et tour­né, le film se nom­mait jusque-là « Pa­ris est une fête ». Pour pa­rer à tout mal­en­ten­du, Bo­nel­lo et ses par­te­naires tombent d’ac­cord pour re­non­cer au titre du ro­man de He­ming­way, le­quel est de­ve­nu, au len­de­main des at­ten­tats, un sym­bole de ré­sis­tance pour les Pa­ri­siens. Sous un nou­veau titre, « Noc­tu­ra­ma » (« Comme l’es­pace ré­ser­vé aux ani­maux noc­turnes dans les zoos », pré­cise le ci­néaste), le film est pro­po­sé aux di érentes sé­lec­tions du Fes­ti­val de Cannes, où ce ci­néaste de 47 ans a pré­sen­té la plu­part de ses long­smé­trages. Or le dé­lé­gué gé­né­ral du fes­ti­val, Thier­ry Fré­maux, qui aime fi­dé­li­ser ses réa­li­sa­teurs en re­te­nant cha­cune de leurs nou­velles pro­duc­tions, fait une ex­cep­tion pour « Noc­tu­ra­ma ». Lors de la confé­rence de presse, il sous-en­tend que son co­mi­té de sé­lec­tion ne l’a pas vu et, un mois plus tard, ex­plique au « Fi­ga­ro » qu’il a dit ça « pour pro­té­ger le film, car un re­fus can­nois peut a ec­ter une ré­pu­ta­tion ».

Ber­trand Bo­nel­lo mise dé­sor­mais sur le pro­chain Fes­ti­val de To­ron­to, dont il fe­ra l’ou­ver­ture le 8 sep­tembre, pour vendre le film à l’étran­ger, car « tous les ache­teurs se­ront là-bas ». Et son dis­tri­bu­teur, Thier­ry La­caze (DG de Wild Bunch), ap­pelle dé­sor­mais à la « sé­ré­ni­té ». L’a che du film (pho­to, ci-des­sus) et sa bande-an­nonce pré­fèrent d’ailleurs le mys­tère sur le choc. Seule­ment voi­là : le même La­caze, quand il a choi­si le 31 août pour la sor­tie de « Noc­tu­ra­ma », n’avait pas pré­vu les 85 vic­times de la pro­me­nade des An­glais et l’as­sas­si­nat du père Ha­mel à Saint-Etienne-du-Rou­vray. Or il sait que tous les films ré­cents met­tant en scène des at­ten­tats ont connu des pro­blèmes d’ex­ploi­ta­tion. Der­nier en date, « Bas­tille Day », un thril­ler amé­ri­cain avec une at­taque ter­ro­riste à Pa­ris le 14 juillet, a été re­ti­ré des salles trois jours après sa sor­tie, le 13 juillet, à la de­mande de son dis­tri­bu­teur, Stu­dio­ca­nal. Il tente néan­moins de désa­mor­cer la po­lé­mique : « “Noc­tu­ra­ma”, qui n’a rien à voir avec “Bas­tille Day”, évoque une autre co­lère et montre d’autres per­son­nages que les ter­ro­ristes qui frappent la France. Et puis c’est un film d’au­teur! » Il a pré­vu d’en dis­tri­buer 150 co­pies, soit plus que « l’Apol­lo­nide » (120), mais moins que « Saint Laurent » (200). Vise-t-il le même nombre d’en­trées : entre 200 000 et 400 000? La­caze et Bo­nel­lo ont re­fu­sé de ré­pondre à cette ques­tion… « Noc­tu­ra­ma », par Ber­trand Bo­nel­lo, en salles le 31 août.

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