“LES ISLAMOGAUCHISTES, ces char­la­tans !”

Dans l’en­tre­tien qu’il nous a ac­cor­dé à l’oc­ca­sion de la sor­tie de son livre “la Frac­ture”, Gilles Kepel ac­cuse une par­tie des in­tel­lec­tuels de gauche, idéo­logues utiles des is­la­mistes, de mi­ni­mi­ser le phé­no­mène dji­ha­diste. Une cé­ci­té criminelle, dé­nonce

L'Obs - - En Couverture - SA­RA DA­NIEL PRO­POS RE­CUEILLIS PAR

Dans votre livre, vous dé­non­cez vio­lem­ment « les au­truches de la pen­sée dé­né­ga­tion­niste », qui si­tuent la cause du mal ab­so­lu dans l’is­la­mo­pho­bie, no­tion que les is­la­mistes et leurs com­pa­gnons de route ont fi­ni par im­po­ser pour in­ter­dire, dites-vous, tout dé­bat sur la deuxième re­li­gion de France. A l’heure où le dé­bat po­li­tique sur l’is­lam n’en fi­nit pas de se cris­per, y avait-il ur­gence à dé­non­cer le fonc­tion­ne­ment de ceux que vous qua­li­fiez d’« is­la­mo-gau­chistes » ? Oui, car ces in­tel­lec­tuels té­ta­ni­sés par la culpa­bi­li­té post­co­lo­niale battent la cam­pagne mé­dia­tique. Ils font de l’is­la­mo­pho­bie le res­sort ex­clu­sif des grandes ma­ni­fes­ta­tions an­ti­ter­ro­ristes du 11 janvier… Pro­cla­mer « Je suis Char­lie », c’est pour eux faire acte d’is­la­mo­pho­bie ! Cette cé­ci­té les conduit à mi­ni­mi­ser le pé­ril dji­ha­diste de peur de déses­pé­rer Mo­len­beek comme les com­pa­gnons de route du Par­ti com­mu­niste s’in­ter­di­saient de dé­non­cer les exac­tions du sta­li­nisme de peur de « déses­pé­rer Billan­court ». Par-de­là l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste Daech, qui a frac­tu­ré la co­hé­sion rê­vée de la pa­trie, je crois que deux forces de dés­in­té­gra­tion sont à l’oeuvre dans la so­cié­té fran­çaise. D’une part, les mou­ve­ments com­mu­nau­ta­ristes, qui font pré­va­loir l’ap­par­te­nance re­li­gieuse et ses mar­queurs dans l’es­pace pu­blic. De l’autre, une concep­tion iden­ti­taire et étroite de la France, dont le fond est eth­no-ra­cial et xé­no­phobe. Mon livre est des­ti­né à nour­rir le grand dé­bat de so­cié­té qui doit ab­so­lu­ment pré­cé­der les élec­tions présidentielle et lé­gis­la­tives de 2017.

En tant qu’uni­ver­si­taire tra­vaillant sur ces en­jeux de­puis trois dé­cen­nies, je me livre à une ana­lyse sans dra­ma­ti­sa­tion mais sans com­plai­sance du dé­fi mor­tel que pose le dji­ha­disme à notre pays et que cherchent à oc­cul­ter une par­tie de nos in­tel­lec­tuels de gauche. Se­lon vous, la frac­ture cultu­relle et ci­vi­li­sa­tion­nelle de la so­cié­té fran­çaise ap­pa­raît à la fa­veur des at­ten­tats du 7 janvier ? Pré­ci­sé­ment, ce qui fait que, du point de vue dji­ha­diste, c’est l’at­ten­tat le plus réus­si. Pour­quoi ? Parce que les des­si­na­teurs de « Char­lie Heb­do » sont per­çus, dans une par­tie de la jeu­nesse mu­sul­mane eu­ro­péenne et fran­çaise, comme des gens qui l’ont bien cher­ché. De même qu’il y avait eu des mil­liers de like sur Fa­ce­book pour Me­rah, il y en a eu pour les frères Koua­chi, pour Cou­li­ba­ly, etc. Ce­la abou­tit à ce

« La Frac­ture », Gilles Kepel, Gal­li­mard, en li­brai­ries le 4 no­vembre.

cli­vage, qui est exa­cer­bé par toute cette mou­vance is­la­mo-gau­chiste dont Em­ma­nuel Todd se fait le porte-pa­role, sans doute in­cons­cient à l’époque, avec son livre « Qui est Char­lie ? ». Dans votre livre, vous re­vi­si­tez l’in­croyable en­chaî­ne­ment des faits de l’été 2016 : de l’at­ten­tat de Nice à l’ir­rup­tion de la ques­tion du bur­ki­ni dans le dé­bat pu­blic. L’at­ten­tat à Nice le 14 juillet tue 86 per­sonnes sur la pro­me­nade des An­glais, par­mi les­quels du reste plus du tiers sont des mu­sul­mans (30 per­sonnes). La cible est double. D’un cô­té, c’est le sym­bole de la « fête païenne » du 14-Juillet. La Ré­vo­lu­tion fran­çaise se pro­duit au même mo­ment que l’émer­gence du wah­ha­bisme en Ara­bie saou­dite, c’est-à-dire à la fin du xviiie siècle, et en est l’exact contraire. Une vic­toire de la laï­ci­té dé­tes­tée. En même temps, l’at­ten­tat sur­vient sur le lieu em­blé­ma­tique de l’hé­do­nisme mon­dia­li­sé. La pro­me­nade des An­glais, comme son nom l’in­dique, c’est in­ter­na­tio­nal, c’est connu dans le monde en­tier. La French Ri­vie­ra, la Côte d’Azur… Un at­ten­tat contre la ci­vi­li­sa­tion hé­do­niste eu­ro­péenne. Ce qui est fas­ci­nant, c’est que, du 14 juillet jus­qu’au 26 juillet (l’assassinat du père Ha­mel), la France est dé­peinte dans la presse in­ter­na­tio­nale et no­tam­ment an­glo-saxonne comme vic­time de la ter­reur. Elle est plainte, il y a de la com­mi­sé­ra­tion. Et sou­dain, à par­tir du mois d’août, lorsque ar­rivent les ar­rê­tés an­ti-bur­ki­ni des mu­ni­ci­pa­li­tés du lit­to­ral mé­di­ter­ra­néen, la vic­time va se trans­for­mer d’un jour à l’autre en bour­reau. Cette in­ver­sion pa­ra­doxale, qui est une im­pos­ture ex­cep­tion­nelle, est me­née en par­ti­cu­lier par un groupe qui s’ap­pelle le Col­lec­tif contre l’Is­la­mo­pho­bie en France (CCIF), or­ga­ni­sa­tion proche des Frères mu­sul­mans, qui va ti­rer pro­fit de la frus­tra­tion de jeunes mu­sul­mans qui en ont as­sez de de­voir rap­pe­ler qu’ils ne sont pas des ter­ro­ristes. Vous dites que se pro­duit alors un re­fou­le­ment psy­cha­na­ly­tique, qui est l’oc­cul­ta­tion des at­ten­tats ? Oui, ce qui me ra­mène à une ex­pé­rience per­son­nelle. Au mois de mai der­nier, j’ai été in­vi­té par le Bondy Blog à par­ti­ci­per à un dé­bat. J’ai beau­coup tra­vaillé sur la Seine-Saint-De­nis, à Cli­chy, Mont­fer­meil, et j’avais des contacts avec leurs journalistes. Des jeunes is­sus de l’im­mi­gra­tion qui étaient dans une lo­gique d’in­ser­tion so­ciale, qui vou­laient créer un jour­na­lisme al­ter­na­tif et ouvert. A ma stu­pé­fac­tion, les trois journalistes char­gés de m’in­ter­vie­wer m’ont ac­cu­sé pen­dant tout l’en­tre­tien d’être is­la­mo­phobe ! C’était juste avant que je sois condam­né à mort par La­ros­si Ab­bal­la dans sa vi­déo du 13 juin au soir. Mais ils ne par­laient ja­mais des at­ten­tats et uni­que­ment de l’is­la­mo­pho­bie : les femmes voi­lées traî­nées par terre, la so­cié­té fran­çaise is­la­mo­phobe, etc. J’ai com­pris de­puis lors que le Bondy Blog avait été to­ta­le­ment re­pris en main par cette frange fré­riste qui a fait de l’« is­la­mo­pho­bie » son prin­ci­pal slo­gan. Pour les Frères mu­sul­mans, dans la mou­vance de Ta­riq Ra­ma­dan, comme pour Mar­wan Mu­ham­mad (le di­rec­teur exé­cu­tif du CCIF), il y a une vo­lon­té ma­ni­feste de mo­bi­li­ser cette jeu­nesse mu­sul­mane en oc­cul­tant le phé­no­mène des at­ten­tats, en se re­fu­sant à le pen­ser. C’est la « for­clu­sion », comme on di­rait en psy­cha­na­lyse la­ca­nienne, des at­ten­tats, pour se fo­ca­li­ser sur une vic­ti­mi­sa­tion com­mu­nau­taire de la po­pu­la­tion concer­née. Ce que les dji­ha­distes ne par­viennent pas à faire, c’est-à-dire à mo­bi­li­ser, parce qu’ils font hor­reur, les Frères mu­sul­mans le réus­sissent en of­frant un re­grou­pe­ment de dé­fense iden­ti­taire. Les Frères mu­sul­mans ont été du­ra­ble­ment af­fai­blis en Egypte par le ré­gime du ma­ré­chal Sis­si, et beau­coup sont au­jourd’hui exi­lés en Tur­quie. Et c’est à par­tir de la Tur­quie que leur stra­té­gie de conquête de l’Eu­rope s’est construite, sou­te­nue par le Qa­tar. Le CCIF est le pro­duit de cette stra­té­gie.

Le CCIF s’adresse à cette jeu­nesse qui a fait des études (Mar­wan Mu­ham­mad a été tra­der, for­mé à l’uni­ver­si­té Léo­nard-de-Vin­ci de Charles Pas­qua) et qui se per­çoit en dis­si­dence cultu­relle avec la so­cié­té fran­çaise ; mais con­trai­re­ment aux sa­la­fistes – qui visent la hi­j­ra, c’est-à-dire la rup­ture cultu­relle, éven­tuel­le­ment le dé­part – et con­trai­re­ment aux dji­ha­distes qui veulent tuer tout le monde –, eux sont dans la lo­gique de construc­tion d’un lob­by com­mu­nau­taire. Qui est Mar­wan Mu­ham­mad ? C’est le di­rec­teur exé­cu­tif du Co­mi­té contre l’Is­la­mo­pho­bie, le CCIF. Il a fait la une du « New York Times » comme porte-pa­role de l’is­lam de France, avant que ce quo­ti­dien ne dé­peigne la France comme une sorte de gou­lag pour les mu­sul­mans, et dont la laï­ci­té tien­drait lieu de sta­li­nisme. Sou­ve­nez-vous de l’af­faire de Trem­blay-en-France, au cours de la­quelle deux jeunes femmes voi­lées, dans des cir­cons­tances qui res­tent en­core obs­cures, n’ont pas été ser­vies par un res­tau­ra­teur. Le len­de­main, le 28 août, Mar­wan Mu­ham­mad s’est ren­du à la mos­quée de Trem­blay. Là, il pro­nonce un dis­cours fon­da­men­tal pour com­prendre la stra­té­gie des Frères mu­sul­mans… Il dit la né­ces­si­té de ras­sem­bler les mu­sul­mans de France au­tour de ques­tions éthiques, et ce­la dans la pers­pec­tive de l’élection de

“DU POINT DE VUE DJI­HA­DISTE, L’AT­TEN­TAT CONTRE ‘CHAR­LIE HEB­DO’ EST LE PLUS RÉUS­SI.”

2017, où le CCIF dé­cer­ne­ra aux dif­fé­rents can­di­dats le la­bel « is­la­mo­phobe » ou « moins is­la­mo­phobe » : il s’agit donc clai­re­ment de construire un lob­by com­mu­nau­taire qui va mon­nayer po­li­ti­que­ment ses voix. Cer­tains po­si­tion­ne­ments par rap­port à l’af­faire du bur­ki­ni ont ain­si été condi­tion­nés par la pers­pec­tive des élec­tions lé­gis­la­tives de 2017. Se­lon vous, l’af­faire du bur­ki­ni a donc été ins­tru­men­ta­li­sée à la fois par les is­la­mistes au ser­vice d’une stra­té­gie de construc­tion iden­ti­taire et par les po­li­tiques par cal­cul élec­to­ral ? Oui, et aus­si, pour cer­tains po­li­ti­ciens, par idéo­lo­gie. Ain­si, les gau­chistes, qui sont en perte de vi­tesse idéo­lo­gique dans la so­cié­té, se sont mis à consi­dé­rer les en­fants d’im­mi­grés mu­sul­mans comme leur nou­veau pro­lé­ta­riat mes­sia­nique. Faire un bout de che­min avec les mu­sul­mans ex­ploi­tés contre la bour­geoi­sie de­ve­nait plus im­por­tant que de s’en te­nir à la ligne qui fai­sait de la re­li­gion l’opium du peuple du mar­xisme fon­da­men­tal. Ce qui est co­casse, c’est qu’on a, d’un cô­té, un is­lam du gau­chisme et, de l’autre cô­té, un com­mu­nau­ta­risme élec­to­ral por­té par la droite – qui va aus­si jus­qu’à l’ex­trême droite. D’ailleurs, dans un de vos livres pré­cé­dents, « Pas­sion fran­çaise », vous dé­cri­viez la pré­sence de can­di­dats so­ra­liens mu­sul­mans en ban­lieue aux élec­tions de 2012... Oui, ils s’in­ventent une vi­sion du monde com­mune et pa­ra­doxale sur la base d’une « al­liance an­ti­ca­pi­ta­liste et an­ti­sio­niste ». Lorsque Daech égorge des gens dans des vi­déos, So­ral et Dieu­don­né se gaussent de l’hor­reur que res­sent la so­cié­té en di­sant : mais, après tout, ça nous rap­pelle quelque chose, la « Ter­reur » n’était-elle pas le fon­de­ment de la Ré­vo­lu­tion ? Et la dé­mo­cra­tie, la laï­ci­té dont on se gar­ga­rise, sont bâ­ties sur la dé­ca­pi­ta­tion de Louis XVI. Ra­chid Kas­sim, qui tient les têtes des chiites qu’il a exé­cu­tés, avant de faire un slam qu’il adresse à Fran­çois Hol­lande, s’ins­cri­rait dans cette conti­nui­té. Comment ex­pli­quer l’om­ni­pré­sence de l’is­lam dans les dé­bats de la cam­pagne élec­to­rale ? Au­jourd’hui, le cli­vage entre la droite et la gauche sur le­quel était fon­dée la vie po­li­tique fran­çaise n’a plus de si­gni­fi­ca­tion. La so­cié­té com­porte ac­tuel­le­ment un néo­pro­lé­ta­riat dans les ban­lieues po­pu­laires, dans le­quel il y a beau­coup d’en­fants d’im­mi­grés qui n’ont plus ac­cès au mar­ché du tra­vail, non seule­ment à cause des dis­cri­mi­na­tions, mais

parce que notre sys­tème édu­ca­tif est dé­cou­plé des be­soins de l’éco­no­mie nu­mé­rique post­in­dus­trielle. Et c’est par­mi ceux qui vont à l’uni­ver­si­té que la mou­vance des Frères mu­sul­mans re­crute – alors que le sa­la­fisme touche des mi­lieux moins édu­qués. En même temps, il y a une mar­gi­na­li­sa­tion crois­sante de classes po­pu­laires, si j’ose dire, « de souche », qui sont confron­tées à des si­tua­tions de pré­ca­ri­té. A la lo­gique de clô­ture com­mu­nau­taire des uns s’op­pose la lo­gique de clô­ture iden­ti­taire des autres. C’est cet af­fron­te­ment qui est en train de de­ve­nir un des élé­ments struc­tu­rants du dé­bat po­li­tique fran­çais. La pe­tite bour­geoi­sie pé­ri­ur­baine, qui vo­tait à gauche, est en train de bas­cu­ler vers Ma­rine Le Pen. Ain­si, une par­tie des en­sei­gnants votent pour le Front na­tio­nal parce qu’ils sont confron­tés dans les col­lèges des ZEP et ailleurs à des élèves qui sont dans une telle lo­gique d’af­fir­ma­tion com­mu­nau­ta­riste qu’ils mettent en cause les en­sei­gnants qui, pour 2 000 eu­ros par mois en fin de car­rière, font un bou­lot ex­trê­me­ment dur, et ne sont pas sui­vis par leur hié­rar­chie qui ne veut pas faire de vagues. En 2012, les élec­teurs se dé­cla­rant mu­sul­mans ont vo­té ma­jo­ri­tai­re­ment à gauche. Et, en 2017, comment vont-ils vo­ter ? En 2012, Hol­lande a ga­gné avec une marge très faible. S’il n’y avait pas eu ce vote « mu­sul­man » mas­sif en sa fa­veur, il ne se­rait pas pas­sé. Or il le perd à par­tir du projet de ma­riage pour tous. Dès les élec­tions par­tielles de dé­cembre 2012, dans les cir­cons­crip­tions où le Con­seil consti­tu­tion­nel a in­va­li­dé les ré­sul­tats de juin, on voit que cer­tains quar­tiers po­pu­laires bas­culent vers des can­di­dats de droite, dont plu­sieurs m’ont dit leur stu­pé­fac­tion. Ils avaient vu des bu­reaux de vote « mu­sul­mans » qui leur avaient don­né moins de 10% des voix en juin 2012 leur confé­rer une large ma­jo­ri­té en dé­cembre. Pour­quoi ? Parce que l’imam en chaire le ven­dre­di pré­cé­dent avait ap­pe­lé à sanc­tion­ner dans les urnes les « so­cia­listes cor­rup­teurs sur la terre », qui avaient per­mis le ma­riage ho­mo­sexuel. Et c’est un en­jeu très im­por­tant, qui va se tra­duire par la par­ti­ci­pa­tion d’un cer­tain nombre d’as­so­cia­tions is­la­miques à la Manif pour tous. Ain­si Ca­mel Be­chikh de Fils de France, par ailleurs proche du Front na­tio­nal, est l’un des porte­pa­role du mou­ve­ment. La sanc­tion élec­to­rale la plus frap­pante a lieu en Seine­SaintDe­nis (mu­ni­ci­pales de 2014), où sur 40 com­munes 21 se­ront rem­por­tées par la droite et 19 par la gauche. C’est une ten­dance qu’a bien su ex­ploi­ter Jean­Chris­tophe La­garde (le pa­tron de l’UDI en Seine­Saint­De­nis). Ain­si, Bo­bi­gny, qui était com­mu­niste de­puis que le com­mu­nisme existe, va bas­cu­ler à droite. Les groupes is­la­mistes s’y allient aux po­li­ti­ciens conser­va­teurs au nom de re­ven­di­ca­tions si j’ose dire « éthiques », di­sons plu­tôt de mo­rale so­ciale contre l’hé­do­nisme. C’est la grande ques­tion qui dé­chire les spé­cia­listes de l’is­lam : le sa­la­fisme conduit-il au dji­ha­disme ? Peut-on dire qu’il est en ex­pan­sion en France ? Le mou­ve­ment sa­la­fiste émerge en France dans les an­nées 1990, après que beau­coup de jeunes mu­sul­mans de l’époque ont sou­te­nu Sad­dam Hus­sein contre l’Ara­bie saou­dite, qui pour­tant avait abon­dam­ment fi­nan­cé les mos­quées. Pour re­ga­gner les coeurs, les Saou­diens vont en­voyer de nom­breux pré­di­ca­teurs avec beau­coup d’ar­gent pour dé­ve­lop­per des al­lé­geances au sa­la­fisme en France. Ils ciblent les po­pu­la­tions fra­giles et en par­ti­cu­lier les en­fants de har­kis, que ceux du FLN stig­ma­tisent comme des agents de la France. Cer­tains jeunes des­cen­dants de har­kis, à ce mo­ment­là, vont voir dans l’exa­cer­ba­tion de l’iden­ti­té is­la­mique une oc­ca­sion de se dé­fendre contre les gosses du FLN en se dra­pant dans le man­teau du sa­la­fisme. Ce sa­la­fisme va se ré­pandre dans la jeu­nesse en même temps que la si­tua­tion so­ciale se dé­grade dans les quar­tiers po­pu­laires. Lorsque j’ai pu­blié en 1987 « les Ban­lieues de l’is­lam », les mar­queurs de la sa­la­fi­sa­tion (barbes, djel­la­bas et ni­qabs) étaient in­exis­tants. Un quart de siècle plus tard, ils sont mon­naie cou­rante. Les sa­la­fistes ne pré­co­nisent pas la vio­lence, puis­qu’ils sont liés au sys­tème saou­dien et que l’Ara­bie saou­dite n’a au­cune en­vie de faire la guerre avec ceux qui lui achètent son pé­trole. Mais il four­nit le socle de la frac­ture cultu­relle sur la­quelle se construi­ra as­sez ai­sé­ment le pas­sage à l’acte violent lorsque les dji­ha­distes le prê­che­ront.

“LES GROUPES IS­LA­MISTES S’ALLIENT AUX PO­LI­TI­CIENS CONSER­VA­TEURS AU NOM DE RE­VEN­DI­CA­TIONS, SI J’OSE DIRE, ‘ÉTHIQUES’, DI­SONS PLU­TÔT DE MO­RALE SO­CIALE CONTRE L’HÉ­DO­NISME.”

Oli­vier Roy ré­fute la thèse se­lon la­quelle le dji­ha­disme dé­coule d’une ra­di­ca­li­sa­tion re­li­gieuse, et vous ac­cuse de tout is­la­mi­ser… Oli­vier Roy, qui n’a plus fait de tra­vail de ter­rain de­puis des an­nées et qui ignore la langue arabe, s’ef­force de me « zem­mou­ri­ser ». Je les ren­voie l’un à l’autre : tel Ulysse, je m’ef­force de me­ner ma barque uni­ver­si­taire entre les si­rènes de ce Cha­rybde et de ce Scyl­la sur les­quelles la pen­sée ne peut que se fra­cas­ser… Lors­qu’il dit que j’is­la­mise tout, c’est de bonne guerre rhé­to­rique, mais c’est faux. J’es­saie sim­ple­ment de mon­trer quelles sont les stra­té­gies par les­quelles dji­ha­distes d’un cô­té, sa­la­fistes d’un autre, Frères mu­sul­mans d’un troi­sième s’ef­forcent de cap­ter la po­pu­la­tion mu­sul­mane de France, sans du reste y ar­ri­ver pour l’ins­tant. Je ne suis pas pes­si­miste. Je suis convain­cu que la laï­ci­té de la Ré­pu­blique, à condi­tion d’être pen­sée comme une laï­ci­té d’in­clu­sion et non pas une laï­ci­té de sé­pa­ra­tion, est por­teuse de l’ave­nir de notre pays. Main­te­nant, pré­tendre que la ten­ta­tion du dji­had dé­coule d’un nihilisme mortifère, d’une vo­lon­té de sui­cide qui au­rait re­vê­tu par ha­sard les ori­peaux de l’is­la­misme, c’est très in­suf­fi­sant. Les in­di­vi­dus qui sont prêts à sa­cri­fier leur vie le font parce qu’ils sont sûrs que leur mort va ame­ner la ré­demp­tion de l’hu­ma­ni­té. Ce qui n’a rien à voir avec le sui­cide ni­hi­liste. Je reste per­sua­dé qu’il faut re­ve­nir aux textes : lire les écrits de Daech. Si on n’ana­lyse pas la spé­ci­fi­ci­té du dji­ha­disme ac­tuel, si on ne l’ins­crit pas dans la re­la­tion avec le MoyenO­rient, avec l’Afrique du Nord, si on ne com­prend pas ce que ça si­gni­fie que, dans l’idéo­lo­gie du dji­ha­disme de troi­sième gé­né­ra­tion, l’Eu­rope soit iden­ti­fiée spé­ci­fi­que­ment comme le ventre mou de l’Oc­ci­dent… on passe à cô­té du phé­no­mène. Donc vous re­je­tez com­plè­te­ment la thèse qui ex­plique la ten­ta­tion dji­ha­diste par l’is­la­mi­sa­tion de la ra­di­ca­li­té d’une par­tie de la jeu­nesse, et dont le meilleur ar­gu­ment, semble-t-il, ré­side dans le constat de l’anal­pha­bé­tisme doc­tri­nal

des ter­ro­ristes ? Mais au nom de quoi les dji­ha­distes de­vraient-ils tous être des doc­teurs d’uni­ver­si­té !? Ça n’a ja­mais été le cas. Que cer­tains jeunes passent par la dé­lin­quance, et en­suite voient dans le dji­ha­disme une ré­demp­tion, c’est un fait. Mais pour ce­la, ils passent par la case men­tale du sa­la­fisme : la rup­ture cultu­relle. A par­tir du mo­ment où quel­qu’un comme vous ou moi est consi­dé­ré comme un in­fi­dèle, un blas­phé­ma­teur, la rup­ture est consom­mée. La condam­na­tion à mort par les dji­ha­distes s’en­suit ai­sé­ment. Je pense qu’il ne faut pas sous-es­ti­mer le pou­voir de l’idéo­lo­gie re­li­gieuse, telle qu’elle est ma­ni­pu­lée au­jourd’hui dans un monde où in­ter­net four­nit les imams nu­mé­riques, de mo­bi­li­ser les in­di­vi­dus. Faire l’im­passe là-des­sus, c’est consi­dé­rer que les ac­teurs so­ciaux sont to­ta­le­ment étran­gers à leur des­tin. Or ce n’est pas le cas. Si on ana­lyse les écoutes du té­lé­phone d’Adel Ker­miche, on com­prend que ce­lui-ci, pen­dant un an, en pri­son, a été ex­po­sé dans sa cel­lule à des pré­di­ca­teurs qui lui ont ap­pris l’arabe. J’ai vu la cas­sette de ser­ment d’al­lé­geance qu’il a faite. Son arabe n’est pas par­fait, il bute sur les mots, mais il est très cor­rect : la pri­son fran­çaise, c’est l’ENA du dji­had. D’autre part, pour­quoi est-il al­lé tuer un prêtre ? Parce que les chré­tiens re­pré­sentent le mal, les kouf­far (les mé­créants) qui ne se sont pas dis­so­ciés du bom­bar­de­ment de la coa­li­tion des croi­sés sur l’Etat is­la­mique. C’est bien au nom d’une vi­sion sa­la­fiste de frac­ture du monde. Comment com­battre cette ten­ta­tion dji­ha­diste ? En po­sant d’abord un diag­nos­tic juste sur ce qui se passe en France. Quand en 2012 Mo­ha­med Me­rah met en oeuvre les in­jonc­tions d’un pré­di­ca­teur, Abou Mous­sab al-Sou­ri (que lui-même les ait lues ou pas, ça n’a pas d’im­por­tance, le monde du tweet les tra­duit et les di­lue à l’in­fi­ni), au fond notre haute fonc­tion pu­blique et nos po­li­ti­ciens n’y com­prennent rien. Ils font de Me­rah un loup so­li­taire… Cinq ans après, le pro­cès n’a tou­jours pas eu lieu. Il y a re­cours contre re­cours. Au fond, l’af­faire Me­rah, c’est l’échec com­plet de la hié­rar­chie du ren­sei­gne­ment à ce mo­ment-là. Mais on est dans un monde py­ra­mi­dal, où la haute fonc­tion pu­blique est in­ca­pable de se re­mettre en ques­tion ; de ce point de vue, le quin­quen­nat de Fran­çois Hol­lande a été dé­sas­treux puisque l’uni­ver­si­té y a été mé­pri­sée, que les études arabes y ont été dé­truites. Au­jourd’hui, on est dé­mu­ni face à ce phé­no­mène, ce qui ex­plique la flo­rai­son d’« experts » bi­don, dont les construc­tions idéo­lo­giques se fondent sur l’igno­rance du ter­rain comme des textes. Le pos­tu­lat de l’is­la­mo-gau­chisme est : ce n’est pas la peine de connaître l’idéo­lo­gie dont se ré­clament les dji­ha­distes qui sont avant tout des ni­hi­listes. On songe aux beaux es­prits de la ré­pu­blique de Wei­mar, qui te­naient « Mein Kampf » à sa pa­ru­tion en 1925, pour les élu­cu­bra­tions exal­tées d’un peintre dé­nué de ta­lent… L’en­jeu, au­jourd’hui, c’est de po­ser le diag­nos­tic le plus juste pos­sible sur le phé­no­mène : bien évi­dem­ment ce­la est fait de contro­verses, c’est tout à fait lé­gi­time, à condi­tion que ce­la re­pose sur une vraie connais­sance de ce dont on parle. Et comme ce se­ra lar­ge­ment à l’élu(e) de 2017 de mettre en oeuvre la thé­ra­pie de la frac­ture, nos conci­toyens ont le droit d’être in­for­més pour se pro­non­cer en connais­sance de cause, et non de se faire ba­la­der par des char­la­tans…

“PRÉ­TENDRE QUE LA TEN­TA­TION DU DJI­HAD DÉ­COULE D’UN NIHILISME MORTIFÈRE, C’EST TRÈS IN­SUF­FI­SANT.”

La marche républicaine en mé­moire des vic­times des at­ten­tats, le 11 janvier 2015 sur la place de la Ré­pu­blique.

Mar­wan Mu­ham­mad, di­rec­teur du Co­mi­té contre l’Is­la­mo­pho­bie, après la dé­ci­sion du Con­seil d’Etat de sus­pendre l’ar­rê­té in­ter­di­sant le bur­ki­ni, le 26 août 2016.

La prière du ven­dre­di à la mos­quée de Trem­blayen-France (Seine-SaintDe­nis), le 21 mai 2010.

Ta­riq Ra­ma­dan, à un mee­ting de l’Union des Or­ga­ni­sa­tions is­la­miques de France, au Bour­get, en 2012.

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