Pas­sé/pré­sent De Ni­nive à Mos­soul li­bé­rée ?

La li­bé­ra­tion de la deuxième ville d’Irak est en cours. Mais la par­tie s’an­nonce com­pli­quée car la ci­té as­sy­rienne, en­core sous l’em­prise de Daech, a tra­ver­sé trois mille ans d’une his­toire pour le moins agi­tée…

L'Obs - - Sommaire - Par FRAN­ÇOIS REYNAERT

Une de­vi­nette. Ci­tez un lieu qui réunit le tom­beau d’un pro­phète bi­blique, une toile cé­lèbre de De­la­croix, le nom d’une étoffe fort pri­sée de la haute cou­ture et les an­goisses d’ac­tua­li­té de la moi­tié des états-ma­jors du monde. Vous sé­chez ? La ré­ponse est pour­tant dans les jour­naux tous les jours : Mos­soul. Rares sont les Oc­ci­den­taux qui en ont conscience. Il est peu d’en­droits sur la pla­nète qui réunissent un tel concen­tré d’his­toire.

Pour tâ­cher de la bros­ser som­mai­re­ment, il faut se pro­je­ter trois mil­lé­naires en ar­rière, pour se re­trou­ver dans cette même ville, qui porte son pre­mier nom : Ni­nive. Nous sommes alors vers la fin de la ci­vi­li­sa­tion mé­so­po­ta­mienne – du grec me­so po­ta­mos, entre les deux fleuves, le Tigre et l’Eu­phrate – aux alen­tours des xe-viiie siècles avant notre ère, à l’apo­gée de la do­mi­na­tion as­sy­rienne. Comme leur nom l’in­dique, les As­sy­riens viennent d’As­sur (éga­le­ment au nord de l’Irak ac­tuel), mais ont éta­bli leur ca­pi­tale dans cette riche ci­té de la rive droite du Tigre. Grâce à leur re­dou­table ca­va­le­rie – une nou­veau­té – ils réus­sissent à étendre leur em­pire jus­qu’à l’Egypte, vas­sa­li­sant au pas­sage le pe­tit royaume de Ju­da, où vivent les Hé­breux. Ce qui ex­plique pour­quoi l’en­droit est si sou­vent ci­té dans la Bible, et ra­re­ment en bien : le pro­phète Jo­nas lui­même n’est-il pas char­gé par Dieu d’al­ler an­non­cer à la mé­chante ville son im­mi­nente des­truc­tion ? Le mal­heu­reux fi­nit par y mou­rir lui-même. Jus­qu’au plas­ti­quage de l’édi­fice par Daech, on trou­vait à Mos­soul son tom­beau, sous la mos­quée qui porte son nom arabe, Yu­nus.

Le plus grand, et le der­nier, des em­pe­reurs as­sy­riens est As­sur­ba­ni­pal (règne de 669 à 626 av. J.-C.). On sait au moins de lui qu’il était fort culti­vé : son pa­lais ni­ni­vite contient plus de 20 000 ta­blettes. Les Grecs, qui dé­testent les Orien­taux, le campent bien plus tard en des­pote las­cif et ef­fé­mi­né. C’est ain­si que, sous son nom hel­lé­ni­sé de Sar­da­na­pale, le mal­heu­reux ar­rive jus­qu’à notre époque ro­man­tique,

qui n’aime rien tant que les dé­ca­dents en­tur­ban­nés : d’où une pièce de By­ron, et une fa­meuse toile de De­la­croix (« la Mort de Sar­da­na­pale », 1827).

Lais­sons pas­ser une paire de nou­veaux maîtres qui en­terrent peu à peu la glo­rieuse Mé­so­po­ta­mie an­tique – in­va­sion par les Perses de Cy­rus le Grand (539 av. J.-C.) ; conquêtes par Alexandre le Grand (331 av. J.-C.), puis par les Parthes, puis les Ro­mains et de nou­veau d’autres Perses. Nous voi­là vers les ive-ve siècles de notre ère, quand le chris­tia­nisme, de­ve­nu re­li­gion of­fi­cielle de Rome, par­fait son dogme lors de grands conciles où l’on dis­cute des graves questions du mo­ment : Ma­rie est-elle mère de Dieu ou mère du Ch­rist (con­cile d’Ephèse, 431) ? Le Ch­rist est-il seule­ment dieu, ou homme et dieu à la fois (Chal­cé­doine, 451) ? Chaque fois, après de vio­lentes dis­putes, les mi­no­ri­taires claquent la porte et consti­tuent leurs propres Eglises, qui forment la mo­saïque de ce que l’on nomme « les chré­tiens d’Orient ». La plu­part de celles sur les­quelles viennent de s’achar­ner les fa­na­tiques du « ca­li­fat » sont is­sues de cette his­toire, tout en étant liées à la pré­cé­dente : la plu­part des chré­tiens d’Irak se font ap­pe­ler « As­sy­riens » et disent leur li­tur­gie en sy­riaque, fils de l’ara­méen, la grande langue sé­mi­tique de l’An­ti­qui­té.

viie siècle. Nou­velle rup­ture. Les conquêtes arabes. Ni­nive prend son nom arabe d’Al-Maw­sil, Mos­soul. Elle est fort bien pla­cée sur les routes com­mer­ciales et doit sa pros­pé­ri­té à l’in­dus­trie d’un tis­su pré­cieux que l’on vend jus­qu’en Oc­ci­dent : la mous­se­line. Epar­gnons au lec­teur les nou­veaux sou­bre­sauts d’une his­toire com­pli­quée – dé­clin du ca­li­fat ab­bas­side, pe­tits Etats turcs et autres in­va­sions mon­goles – et sau­tons di­rec­te­ment au xvie siècle, quand la ré­gion est conquise par So­li­man le Ma­gni­fique, sul­tan ot­to­man. Mos­soul, Bag­dad et Bas­so­rah de­viennent alors de calmes chefs-lieux de pro­vince. La mo­saïque eth­ni­co-re­li­gieuse n’y est pas simple : aux juifs et aux chré­tiens se sont ajou­tées évi­dem­ment les deux branches de l’is­lam, les sun­nites et les chiites, aux­quels il faut ad­joindre les Kurdes, peuple mu­sul­man mais non arabe. Comme Rome avant lui, l’Em­pire ot­to­man sait, pen­dant des siècles, gé­rer la di­ver­si­té. Avec son dé­clin, au xixe siècle, les cris­pa­tions se font sen­tir. Avec son ef­fon­dre­ment, elles ex­plosent.

Pa­riant sur la dé­faite des Turcs, dès 1916, Fran­çais et An­glais s’étaient par­ta­gé leurs pro­vinces arabes : ce sont les fa­meux ac­cords Sykes-Pi­cot. Se­lon ceux-ci, Mos­soul re­ve­nait aux Fran­çais. A la fin de la guerre, les sol­dats an­glais y sont pré­sents et les chan­cel­le­ries s’ar­rangent : elle va aux An­glais. Après Bag­dad et Bas­so­rah, elle de­vient le troi­sième mor­ceau d’un pays que le Fo­rei­gn Of­fice crée de toutes pièces : l’Irak. Il a consis­té à mettre en­semble quelques puits de pé­trole et des tas de gens qui n’avaient guère plus en­vie de vivre en­semble, des Arabes, des Kurdes, des chré­tiens, des juifs, des chiites et des sun­nites, pour en faire un royaume qu’on don­ne­rait en ca­deau à leur ex-al­lié, un type ve­nu d’ailleurs, Fay­çal, fils du ché­rif de La Mecque et ami de La­wrence d’Ara­bie. Quelques di­plo­mates sup­pu­taient dé­jà que c’était ris­qué.

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