Do­nald Trump, le mil­lion­naire du peuple

Se­ra-t-il un idéo­logue ou un prag­ma­tique? Per­sonne ne sait quel genre de pré­sident se­ra Do­nald Trump. Mais se­lon ses proches, ce se­rait une er­reur de croire qu’il n’a pas l’in­ten­tion de te­nir ses pro­messes les plus ra­di­cales

L'Obs - - Sommaire - De PHI­LIPPE BOU­LET GERCOURT notre cor­res­pon­dant aux Etats-Unis

LE CHOC TRUMP

ils vien­dront en masse, bra­vant le froid mor­dant, les heures d’at­tente et les con­trôles de sé­cu­ri­té. Une foule com­pacte, blanche pour l’es­sen­tiel, qui re­gar­de­ra sur les écrans géants cet homme blond à la sil­houette im­po­sante, cos­tume bleu nuit et cra­vate rouge vif, po­sant une main sur la Bible pour prê­ter serment. Ce 20 jan­vier 2017, l’« Amé­rique si­len­cieuse », chère à Nixon, vien­dra sa­luer son hé­ros, son dieu : Do­nald Trump. Et le monde en­tier re­tien­dra son sou e : que di­ra le 45e pré­sident des Etats-Unis ? Va-t-il, comme l’es­pèrent cer­tains, ap­pe­ler l’Amé­rique à pan­ser ses plaies, à se ras­sem­bler? Lan­ce­ra-t-il des bouées à cette moi­tié des Amé­ri­cains qui de­puis son élec­tion a l’im­pres­sion de se noyer ? Et s'il n’avait plus l’in­ten­tion d’abro­ger l’Oba­ma­care, la ré­forme de l’as­su­rance-ma­la­die dont bé­né­fi­cient 20 mil­lions d’Amé­ri­cains, mais de la mo­di­fier ?

Et si l’Amé­rique en­tière se re­met­tait fi­na­le­ment au tra­vail grâce à un gi­gan­tesque plan d’in­fra­struc­tures qui plaît à tous (y com­pris aux ré­pu­bli­cains du Congrès qui ne vou­laient pas en en­tendre par­ler sous Oba­ma) ? Et si le ve­nin, le pes­si­misme noir, la hargne dis­pa­rais­saient des dis­cours du pré­sident Trump ? Et si la pla­nète avait eu tort de pa­ni­quer ?

Don­ner une chance au 45e pré­sident des Etats-Unis ? Ce n’est pas Sa­rah Pa­lin, ex-égé­rie du Tea Par­ty qui le de­mande au­jourd’hui, mais Ni­cho­las Kris­tof, édi­to­ria­liste du « New York Times », ex­pli­quant : « Trump est in­ex­pé­ri­men­té et il tient des pro­pos ex­trêmes, mais il n’est pas idéo­lo­gique », il « n’a pas de noyau dur. C’est un op­por­tu­niste ». Un homme qui a chan­gé cinq fois de par­ti entre 1999 et 2012 et dont une des phrases fa­vo­rites est : « Tout est né­go­ciable. » Un « prag­ma­tique à la Rea­gan », confie Ro­ger Stone, un proche.

Les jour­na­listes se­raient pour­tant mal­ve­nus de faire des pro­nos­tics sur le vé­ri­table pro­gramme du pré­sident Trump après s’être aus­si roya­le­ment plan­tés sur le ré­sul­tat du 8 no­vembre, fai­sant confiance à des son­dages dé­faillants. Comme le ti­trait le « Washington Post » la se­maine der­nière, « per­sonne n’a la moindre idée du genre de pré­sident que se­ra Do­nald Trump ». Plu­tôt que de lire dans le marc de ca­fé, mieux vaut s’en te­nir à ce qui est connu du pré­sident élu Do­nald Trump, à sa­voir sa vie. Il se dit im­pré­vi­sible, met­tant de ma­nière ob­ses­sion­nelle l’ac­cent sur ses ta­lents de né­go­cia­teur. « Je l’ai connu toute ma

vie et je ne peux pas le si­tuer », a dit un jour Liz Smith, l’ex-doyenne des po­tins au « New York Post ». Mais si Trump est pro­téi­forme et sou­vent in­at­ten­du, il n’y a au­cun « se­cret Trump », en­core moins une « énigme Trump ». « Il n’y a pas d’homme pri­vé Trump », es­time To­ny Sch­wartz, l’homme qui a écrit « The Art of the Deal », l’au­to­bio­gra­phie de Trump qui a ci­men­té sa po­pu­la­ri­té à 38 ans. S’il était une re­cette de cui­sine, elle au­rait le mé­rite de la sim­pli­ci­té – au­cune sauce se­crète mais deux in­gré­dients es­sen­tiels : un sens ai­gu de la com­pé­ti­tion et un ego sur­di­men­sion­né.

Il est né dans une fa­mille de bat­tants, une dy­nas­tie ob­sé­dée par le suc­cès, ca­pable de toutes les fi­lou­te­ries pour par­ve­nir à ses fins. Frie­drich, le grand-père émi­gré d’Al­le­magne, fils de vi­gne­rons et coif­feur de for­ma­tion, qui fit sa pe­lote avec les sa­loons et la ruée vers l’or ; Fred, le père fru­gal et dis­cret, qui bâ­tit une for­tune à Brook­lyn et dans le Queens new-yor­kais en ex­ploi­tant toutes les en­tour­loupes lé­gales et as­tuces fis­cales pos­sibles et ima­gi­nables; et Do­nald, em­pe­reur de l’au­to­pro­mo­tion. « Toute l’his­toire de la fa­mille Trump a été de se fo­ca­li­ser sans re­lâche sur la vic­toire, de faire tout ce qui est pos­sible pour ar­ri­ver en tête », note Gwen­da Blair, au­teur d’une his­toire de la fa­mille, « The Trumps ».

Cette soif de la « gagne », le jeune Do­nald en hé­rite tôt. Il la cultive, elle en fait un per­son­nage à part. Un so­li­taire. « Il n’était vrai­ment proche de per­sonne, confie­ra Ted Le­vine, son ca­ma­rade de cham­brée en pre­mière an­née à la New York Mi­li­ta­ry Aca­de­my. Les gens l’ai­maient bien mais il ne se liait avec per­sonne. Je crois que c’est parce qu’il était trop at­ta­ché à la com­pé­ti­tion et, avec les amis, vous n’êtes pas tou­jours en concur­rence. Il y avait comme un mur dé­fen­sif au­tour de lui et il ne lais­sait per­sonne trop s’ap­pro­cher. Il ne se mé­fiait pas des gens, mais il n’avait pas non plus confiance en eux. » Ce Trump-là a peu chan­gé : on ne lui connaît pas de vé­ri­table ami­tié, de com­pa­gnons par­ta­geant le meilleur et le pire de la vie.

Sa car­rière est in­dis­so­ciable de son père. Do­nald Trump a réus­si à vendre l’image d’un self-made-man qui au­rait seule­ment re­çu un prêt mo­deste du pa­ter­nel. En réa­li­té, ce­lui-ci l’a ai­dé avant même qu’il n’en­tame sa car­rière dans l’im­mo­bi­lier. Di­plô­mé de Ford­ham Uni­ver­si­ty, Trump est ad­mis à la pres­ti­gieuse Whar­ton School de l’Uni­ver­si­té de Penn­syl­va­nie. Le res­pon­sable des ad­mis­sions est un co­pain d’en­fance de Fred Trump et le fis­ton se re­trouve dans une pe­tite classe taillée sur me­sure pour les re­je­tons des ma­gnats de l’im­mo­bi­lier. Plus tard, Fred l’ai­de­ra fi­nan­ciè­re­ment et po­li­ti­que­ment à dé­mar­rer sa car­rière, se por­tant co­si­gna­taire de contrats et prê­tant 7,5 mil­lions de dol­lars à son fils pour ou­vrir un ca­si­no à At­lan­tic Ci­ty. Il ten­te­ra même d’ai­der son fils en dé­pê­chant un avo­cat char­gé d’ache­ter pour 3,5 mil­lions de dol­lars de je­tons de ca­si­no !

Ce père qui l’aide… et lui fait de l’ombre. D’où sa dé­ci­sion de ten­ter sa chance à Man­hat­tan. La car­rière du « Do­nald » est un par­cours de mon­tagnes russes, pa­vé d’in­tui­tions réelles (l’ac­qui­si­tion du site pour la Trump To­wer, l’émis­sion « The Ap­pren­tice ») et

d’échecs cin­glants (At­lan­tic Ci­ty), de cré­di­teurs non payés, d’ar­naques fis­cales en tout genre et de dis­cri­mi­na­tions ra­ciales dans la ligne de celles qu’avait pra­ti­quées son père. Un mau­vais es­prit a cal­cu­lé que Trump se­rait aus­si riche au­jourd’hui, voire plus, s’il avait pla­cé l’ar­gent de son père dans l’in­dex S&P 500, qui suit les grandes va­leurs de la Bourse. Il s’est dé­cla­ré en ban­que­route à quatre re­prises et, pour le moins, son gé­nie des af­faires est dis­cu­table… Mais sa car­rière pré­sente deux traits qui illu­minent à la fois son par­cours de can­di­dat et son suc­cès au­près d’une mi­no­ri­té sub­ju­guée. Le pre­mier est son rap­port à l’ar­gent. Trump est un cré­sus de bande dessinée, un « mil­lion­naire du peuple » : il a tou­jours conser­vé des ma­nières brutes, non raf­fi­nées, qui lui ont épar­gné la ré­pu­ta­tion, fa­tale en po­li­tique, d’être un snob à la John Ker­ry ou un hé­ri­tier à la Jeb Bush.

L’autre trait de ca­rac­tère dont il fait preuve, dans ses af­faires comme dans sa vie, est un nar­cis­sisme sans li­mites. Il se fie à son « très bon in­tel­lect », ne lit pas ou peu, ayant « beau­coup de sens com­mun », et ne fait pas confiance aux ex­perts, « in­ca­pables de dis­tin­guer les arbres de la fo­rêt ». Dans un livre de 2004, il écrit : « Les gens sont sur­pris de la vi­tesse à la­quelle je prends de grandes dé­ci­sions, mais j’ai ap­pris à suivre mes ins­tincts et ne pas ré­flé­chir à l’ex­cès. Le jour où j’ai réa­li­sé qu’on pou­vait être in­tel­li­gent en étant su­per­fi­ciel a consti­tué, pour moi, une ex­pé­rience pro­fonde. »

Pre­mier co­rol­laire : Trump dit gé­né­ra­le­ment ce qu’il pense, une qua­li­té qui se ré­vé­le­ra pré­cieuse pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle. « Tou­jours pro­vo­ca­teur, Trump sait at­ti­rer l’at­ten­tion en ex­pri­mant des pen­sées brutes de dé­cof­frage plu­tôt que des ré­flexions nuan­cées, ex­plique Mi­chael D’An­to­nio, un autre bio­graphe. [Il] a nié les faits que d’autres ac­ceptent et re­pous­sé les li­mites de la conve­nance tout au long de sa vie longue et hy­per­ac­tive. Dans la mai­son de ses pa­rents, à l’école et dans les mondes de la po­li­tique et des af­faires, il a conti­nû­ment af­fir­mé sa su­pé­rio­ri­té presque sans la moindre once de doute. Rien n’est peu­têtre plus vo­race, dans la na­ture, que l’ap­pé­tit de cet homme pour la ri­chesse, la cé­lé­bri­té et le pou­voir. » Se­cond co­rol­laire : il n’aime pas la contra­dic­tion. « Il était re­dou­table. Tout le monde crai­gnait ses ti­rades et (…) pour l’in­fluen­cer, il fal­lait être une com­bi­nai­son de Ma­chia­vel et Mike Ty­son », rap­porte un col­la­bo­ra­teur à la fin des an­nées 1980, alors que Trump est au faîte de sa car­rière de bu­si­ness­man.

« Cette ex­tra­or­di­naire force d’es­prit pou­vait fonc­tion­ner comme une sorte de bou­clier, per­met­tant à Do­nald d’igno­rer les at­taques ou les dis­trac­tions et de se concen­trer sur son ob­jec­tif, ajoute Gwen­da Blair, sa bio­graphe. Mais elle fai­sait aus­si fonc­tion d’oeillères et de bou­chons d’oreilles, lais­sant à l’écart l’in­for­ma­tion qu’il de­vait en­tendre. Sur les ques­tions mi­neures, c’était re­gret­table; sur les plus im­por­tantes, ce­la se ré­vé­le­rait ca­tas­tro­phique. » « Le pro­blème avec Do­nald est qu’il ne sait pas ce qu’il ignore », ré­sume un ré­pu­bli­cain ano­nyme ayant le sens de la for­mule.

Mais son nom­bri­lisme est aus­si ce qui en fait un maes­tro in­éga­lé de l’au­to­pro­mo­tion, de­ve­nue le coeur et le mo­teur de ses af­faires. La ques­tion de sa­voir si le nar­cis­sisme com­pul­sif de Trump est ou non une ma­la­die men­tale ne se­ra sans doute ja­mais tran­chée ; Pe­ter Freed, psy­chiatre à Co­lum­bia Uni­ver­si­ty, es­time que « ce n’est pas une ma­la­die » mais

« une stra­té­gie évo­lu­tive qui peut être in­croya­ble­ment cou­ron­née de suc­cès ». To­ny Sch­wartz, le « nègre » de « The Art of the Deal », a rme pour sa part que, s’il pou­vait re­bap­ti­ser le livre, il l’in­ti­tu­le­rait « le So­cio­pathe »… L’es­sen­tiel est ailleurs. S’il y a un « gé­nie » de Trump ap­pli­cable à son suc­cès du 8 no­vembre, c’est un gé­nie ac­ci­den­tel – l’adé­qua­tion d’une époque nou­velle à un homme qui, lui, n’a pas chan­gé : « Fa­ce­book, Twit­ter, Ins­ta­gram et même les mil­lions de sel­fies qui fleu­rissent sur in­ter­net ex­priment tous le genre d’au­to­pro­mo­tion que Trump a pra­ti­quée à son pro­fit pen­dant toute sa vie. La seule dif­fé­rence est qu’il a été le pre­mier à le faire, et sur une bien plus grande échelle », es­time Mi­chael D’An­to­nio, l’au­teur de la bio­gra­phie « Never Enough ».

Ce­la sou­lève des ques­tions fas­ci­nantes : Trump pré­sident se­ra-t-il ob­sé­dé par sa cote de po­pu­la­ri­té au­près du plus grand nombre? Ou bien s’at­ta­che­ra-t-il à plaire à ceux qu’il sé­duit? « Ce que Trump com­prend, écrit D’An­to­nio, c’est que les gens qu’il pour­rait o en­ser en trai­tant Oba­ma de psy­cho­pathe l’ont re­je­té de­puis long­temps, et ceux qui l’aiment se rap­prochent de lui quand il sort ce genre de trucs. Dans une na­tion de 300 mil­lions d’ha­bi­tants, un nombre de sui­veurs ne dé­pas­sant pas 20% est un mar­ché tel­le­ment énorme qu’il n’a be­soin de per­sonne d’autre. » Vingt pour cent, c’est à quelques points près le pour­cen­tage de la po­pu­la­tion adulte en âge de vo­ter qui a co­ché son nom dans l’iso­loir, le 8 no­vembre…

Pour ar­ri­ver à ses fins, Trump est ca­pable d’épou­ser un men­songe utile. C’est en re­pre­nant et am­pli­fiant la ca­lom­nie ra­ciste des bir­thers, qui af­firment qu’Oba­ma n’est pas né aux Etats-Unis, qu’il est de­ve­nu un in­vi­té ré­gu­lier de « Fox News » et s’est po­si­tion­né pour la pré­si­den­tielle de 2016. Mais cette ca­pa­ci­té à dire tout et son contraire et à se fâ­cher, si be­soin est, avec la vé­ri­té oc­culte une autre réa­li­té : il ne s’éloigne ja­mais beau­coup de ses po­si­tions es­sen­tielles. A en croire Ro­ger Stone, un proche qui a pro­pa­gé les pires hor­reurs sur Oba­ma et les Clin­ton, ce se­rait une er­reur d’ima­gi­ner qu’il n’a pas l’in­ten­tion de te­nir ses pro­messes les plus ra­di­cales. Et son dis­cours apo­ca­lyp­tique (et fran­che­ment ra­ciste aux yeux de beau­coup) sur la condi­tion des Noirs fait écho à sa ré­ac­tion au viol d’une jog­geuse à Cen­tral Park en 1989. Trump avait alors ache­té une pleine page dans le « New York Times », de­man­dant de « ré­ta­blir la peine de mort » contre les jeunes ac­cu­sés d’avoir com­mis ce crime. Les­dits ado­les­cents ont fi­na­le­ment été for­mel­le­ment in­no­cen­tés grâce à l’ADN, après de longues an­nées der­rière les bar­reaux, mais ce­la n’a pas em­pê­ché Trump de ré­pé­ter en oc­tobre ses ac­cu­sa­tions : « Ils ont ad­mis qu’ils étaient cou­pables… »

Trump lais­se­ra-t-il sur le quai tous ces ba­gages pe­sants, tout ce pas­sé char­gé au mo­ment d’em­mé­na­ger à la Mai­son-Blanche ? On vou­drait le croire. On n’a pas le choix. C’est un mau­vais film, mais il nous faut es­pé­rer que Do­nald se­ra le re­make de Ro­nald (Rea­gan).

Do­nald Trump a une re­cette : un sens ai­gu de la com­pé­ti­tion et un ego sur­di­men­sion­né. Ici dans sa ré­si­dence à Mia­mi, de­vant son au­to­por­trait.

Le jeune Trump dé­cide de ten­ter sa chance à Man­hat­tan. Ici en 1976 à New York.

Père et fils en 1991. Fred Trump a ai­dé Do­nald à dé­mar­rer sa car­rière dans l’im­mo­bi­lier et en po­li­tique.

A l’Aca­dé­mie mi­li­taire de New York en 1964.

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