Les ef­fa­cés de la glo­ba­li­sa­tion

Trump, Brexit, FN… Ces mou­ve­ments marquent avant tout l’échec de po­li­tiques ins­pi­rées par la mon­dia­li­sa­tion li­bé­rale. Qui sau­ra pro­po­ser une vraie al­ter­na­tive?

L'Obs - - Sommaire - Par PAS­CAL RICHÉ

avec la pous­sée du FN fran­çais, la vic­toire du Brexit ou main­te­nant celle de Trump a sur­gi un nou­veau per­son­nage : « l’ou­vrier blanc lais­sé pour compte de la mon­dia­li­sa­tion ». Il n’a pas de di­plômes, son em­ploi est pré­caire, il est en co­lère. In­car­na­tion fa­cile du peuple, cette sil­houette com­mode coïn­cide, comme la clé dans la ser­rure, avec le mot de « po­pu­lisme » ac­co­lé aux mou­ve­ments qui bous­culent cette an­née les dé­mo­cra­ties oc­ci­den­tales.

La réa­li­té, bien sûr, est plus com­plexe. Ain­si, con­trai­re­ment à une idée re­çue, le re­ve­nu moyen des élec­teurs de Trump est su­pé­rieur à la moyenne amé­ri­caine, et le can­di­dat a fait de bons scores dans cer­taines ré­gions peu frap­pées par le chô­mage. Dans les mo­ti­va­tions des élec­teurs de Trump et des autres mou­ve­ments po­pu­listes se mêlent des consi­dé­ra­tions ré­ac­tion­naires so­ciales, mais aus­si cultu­relles.

Mais ce qui est aus­si cer­tain, c’est que ces mou­ve­ments aux slo­gans pa­ral­lèles, « Ame­ri­ca is back » (L’Amé­rique est de re­tour), « Let’s take back control » (Re­pre­nons le contrôle) ou « La France aux Fran­çais », pro­gressent parce qu’ils « mordent » sur un élec­to­rat dé­sta­bi­li­sé par les mu­ta­tions éco­no­miques. Trump n’a pas seule­ment ga­gné parce qu’il a su gar­der l’élec­to­rat ré­pu­bli­cain tra­di­tion­nel, mais parce qu’il a fait un car­ton dans la Rust Belt (l’an­cienne cein­ture in­dus­trielle du Nord-Est des EtatsU­nis), re­pre­nant le Wis­con­sin et la Penn­syl­va­nie aux dé­mo­crates. De même, le vote sur le Brexit a mis au jour les frac­tures so­ciales de la société bri­tan­nique avec des suc­cès im­por­tants dans les villes ou­vrières et les ar­rière-pays pau­pé­ri­sés. En France, le vote FN est par­ti­cu­liè­re­ment fort chez « tous ceux qui risquent de bas­cu­ler dans une forme ou une autre de pré­ca­ri­té », se­lon le dé­mo­graphe Her­vé Le Bras, qui se mé­fie de l’éti­quette trop simple de « vote ou­vrier ».

Tous ces mou­ve­ments réus­sissent à sé­duire des élec­teurs non di­plô­més vi­vant en de­hors des grandes mé­tro­poles. Des ci­toyens qui re­jettent l’ou­ver­ture des fron­tières et vivent très mal la mon­tée des iné­ga­li­tés. Trump, qui a bien com­pris ce lien, pro­met­tait à la fin de sa cam­pagne un « Brexit plus-plus-plus ».

Comme le constate l’éco­no­miste Tho­mas Por­cher, pro­fes­seur à la Paris School of Bu­si­ness, « ce que montrent ces mou­ve­ments, c’est que la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse qu’on a ven­due dans les an­nées 1990, et qui de­vait pro­fi­ter à tous grâce à la baisse des prix des biens de consom­ma­tion, ne marche pas. Pour un cer­tain nombre de gens, qui souffrent de la mise en concur­rence avec le tra­vail des pays du Sud, les in­con­vé­nients l’em­portent. Et il n’est pas éton­nant que ces mou­ve­ments pros­pèrent chez ceux qui étaient pré­sen­tés comme les bons élèves du li­bé­ra­lisme : Royaume-Uni, Etats-Unis, Hon­grie… »

Dans sa ver­sion 2016, le po­pu­lisme est l’en­fant de l’aven­ture « néo­li­bé­rale » en­ga­gée il y a un quart de siècle, après un autre trem­ble­ment de terre po­li­tique an­gloa­mé­ri­cain, l’élec­tion de Mar­ga­ret That­cher puis de Ro­nald Rea­gan. Avec la fin de la me­nace com­mu­niste (qui était re­pous­sée par les élites grâce à des avan­cées so­ciales ré­gu­lières), une nou­velle idéo­lo­gie a pu pros­pé­rer. Il s’agis­sait de pous­ser plus loin la li­ber­té du mar­ché : dé­ré­gle­men­ta­tion, pri­va­ti­sa­tions, libre-échange, li­bé­ra­tion des mou­ve­ments de ca­pi­taux, « ré­formes » des ser­vices pu­blics, as­sou­plis­se­ment des mar­chés du tra­vail, in­dé­pen­dance des banques cen­trales, ré­mu­né­ra­tions dé­bri­dées dans la fi­nance...

Les grandes ins­ti­tu­tions fi­nan­cières in­ter­na­tio­nales ont épou­sé avec fer­veur ce nou­veau cre­do, re­bap­ti­sé « consen­sus de Washington », siège du FMI, de la Banque mon­diale, et ca­pi­tale des EtatsU­nis. Les peuples ont été in­vi­tés à s’adap­ter : d’abord à la glo­ba­li­sa­tion puis à la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique. La gauche s’est ali­gnée sur ces dis­cours li­bé­raux. « Pro­tec­tion­nisme » était un gros mot. Ceux qui, par­mi les in­tel­lec­tuels ou les po­li­tiques, se ca­braient contre les ex­cès de ces ré­formes sor­taient du « cercle de la rai­son », pour re­prendre une ex­pres­sion d’Alain Minc, alors gar­dien fran­çais du nou­veau dogme. Ces ré­formes en­traî­naient-elles des iné­ga­li­tés? Pas grave, ré­pon­dait-on, puisque le sort de tous, riches comme pauvres, al­lait s’éle­ver.

Or il ne s’est pas éle­vé pour tous, loin de là. Et s’est dé­ve­lop­pé un conflit d’in­té­rêts de plus en plus vi­sible entre les tra­vailleurs qua­li­fiés, bé­né­fi­ciaires de la mon­dia­li­sa­tion, et les tra­vailleurs non qua­li­fiés, mis en concur­rence avec ceux des pays à bas coût du tra­vail. Ces der­niers ont vu leur monde s’ef­fon­drer, avec les dé­lo­ca­li­sa­tions, les pres­sions sur leurs sa­laires, les pertes d’em­plois… Une « France pé­ri­phé­rique », pour re­prendre l’ex­pres­sion du géo­graphe Ch­ris­tophe Guilluy (voir son in­ter­view, p. 74-75), est ap­pa­rue : celle des vic­times de la mon­dia­li­sa­tion, re­pous­sées en de­hors des grandes villes par la hausse des prix de l’im­mo­bi­lier. Aux Etats-Unis, la crois­sance s’est ac­cro­chée à quelques villes de la côte Est et de la côte Ouest, lais­sant le reste du ter­ri­toire dans un long ma­rasme. La carte de la vic­toire de Trump, flaque de rouge ré­pu­bli­cain entre deux bornes bleues dé­mo­crates, est élo­quente. Pen­dant la cam­pagne, les dé­mo­crates avaient beau van­ter la baisse du taux de chô­mage sous les 5%, ce chiffre ne pou­vait mas­quer, dans l’Amé­rique pro­fonde, une si­tua­tion éco­no­mique dé­té­rio­rée de­puis des an­nées, avec sa dés­in­dus­tria­li­sa­tion, ses sa­laires stag­nants, ses doubles bou­lots, ses « chô­meurs de l’ombre »

sor­tis des sta­tis­tiques. Ain­si, mal­gré la baisse du taux de chô­mage, le nombre d’Amé­ri­cains ayant re­cours aux bons ali­men­taires (Snap) a conti­nué de croître (voir gra­phique). « Aux Etats-Unis et en Eu­rope, ces po­pu­la­tions sont prises en te­nailles : elles sont vic­times de la mon­dia­li­sa­tion mais elles sont aus­si frap­pées de plein fouet par les coupes dans les dé­penses pu­bliques et so­ciales. Comment s’éton­ner qu’une par­tie se tourne vers des dis­cours ex­trêmes? » com­mente Tho­mas Por­cher.

La prise de conscience que le mo­dèle ne fonc­tionne plus est as­sez ré­cente. A par­tir des an­nées 2000, cer­tains grands ex­perts, comme Jo­seph Sti­glitz, éco­no­miste en chef de la Banque mon­diale entre 1997 et 2000, ont rom­pu les rangs du « consen­sus de Washington ». En 2003, un tan­dem de cher­cheurs fran­çais, Tho­mas Pi­ket­ty et Em­ma­nuel Saez, a ex­po­sé de fa­çon in­con­tes­table la mon­tée ver­ti­gi­neuse des iné­ga­li­tés aux Etats-Unis. « Avant, la gauche sou­le­vait le dé­bat, mais la droite igno­rait le pro­blème, ac­cu­sant ses ad­ver­saires de vou­loir ré­veiller la lutte des classes », té­moigne An­gus Dea­ton, No­bel d’Economie (voir « l’Obs » du 22 sep­tembre 2016, p. 38).

Puis la crise fi­nan­cière de 2008, avec ses consé­quences dé­vas­ta­trices, a ex­po­sé crû­ment la vio­lence du sys­tème : d’un cô­té, cer­tains peuples per­daient un tiers de leur pou­voir d’achat, de l’autre, on or­ga­ni­sait le sau­ve­tage à coups de mil­liards des banques fau­tives (« trop grosses pour tom­ber ») et de leurs di­ri­geants. En­fin, c’est au sein même du temple qu’est ve­nue la re­mise en ques­tion du dogme pâ­lis­sant : dans un ar­ticle ti­tré « Le néo­li­bé­ra­lisme est-il sur­ven­du ? », trois éco­no­mistes du FMI ont prô­né plus de ré­gu­la­tion et de re­dis­tri­bu­tion (1).

Qui peut pro­mettre au­jourd’hui de re­mettre la fi­nance au pas et bâ­tir plus de so­li­da­ri­té avant qu’il ne soit trop tard? Les par­tis amé­ri­cains sont pri­son­niers d’un fi­nan­ce­ment per­vers, qui donne énor­mé­ment de pou­voir aux grands groupes in­dus­triels et fi­nan­ciers. Sur le Vieux Con­tinent, les an­ciens par­tis sont lar­ge­ment dis­cré­di­tés, et l’Union eu­ro­péenne est en­gluée dans une crise in­ex­tri­cable.

Une ky­rielle de nou­veaux mou­ve­ments, sou­vent d’une gauche plus ra­di­cale que celle du « cercle de la rai­son », ont éclos sur les dé­combres de la crise de 2008 : les « in­di­gnés », Oc­cu­py, Sy­ri­za en Grèce, Po­de­mos en Es­pagne, Ber­nie San­ders… Ce qu’ils pro­posent n’a rien de ré­vo­lu­tion­naire, comme le constate dans une ré­cente in­ter­view à « l’Obs » (20 oc­tobre) l’éco­no­miste Tho­mas Pi­ket­ty : « Re­non­cer à la mise en concur­rence gé­né­ra­li­sée des ter­ri­toires ou des pays n’est pas une po­si­tion ex­trême. Sug­gé­rer de se dé­bar­ras­ser des dettes du pas­sé pour construire la crois­sance non plus : c’est ain­si que s’est construite l’Eu­rope dans les an­nées 1950. »

Mais au­cune de ces « pousses » n’a été en­cou­ra­gée. Pire : en Grèce, Sy­ri­za s’est im­mé­dia­te­ment heur­té au mur de la fa­meuse troï­ka (FMI, BCE, Com­mis­sion eu­ro­péenne), hé­ri­tière du consen­sus de Washington. « La ré­ponse pro­po­sée par ces mou­ve­ments [de gauche] n’est pas par­faite, pré­di­sait l’éco­no­miste, mais si on ne s’ap­puie pas sur elle, c’est la ré­ponse “trum­pienne” ou le­pé­niste qui risque de prendre la place. »

Vi­si­ble­ment, pour sé­duire, les par­tis xé­no­phobes ont plus de suc­cès. Ils par­viennent à at­ti­rer des mil­lions d’élec­teurs, d’« in­vi­sibles » qui en ont as­sez qu’on parle d’eux comme d’« as­sis­tés » ou de « la­men­tables » (dixit Hilla­ry Clin­ton), as­sez qu’on leur conseille de « créer leur en­tre­prise » ou « de­ve­nir mil­liar­daires » et qui, par les fe­nêtres de leurs cars Ma­cron, re­gardent pas­ser des TGV de­ve­nus hors de prix.

(1) « Neo­li­be­ra­lism : Over­sold ? », par Jo­na­than D.Os­try, Pra­kash Loun­ga­ni et Da­vide Fur­ce­ri, dans « Fi­nance & De­ve­lop­ment », juin 2016, vol. 53, no 2.

Pitts­burgh, au coeur de la Rust Belt. La « ville de l’acier » a ma­jo­ri­tai­re­ment vo­té pour Trump.

Mar­ga­ret That­cher (à g.) au 82e an­ni­ver­saire de Ro­nald Rea­gan, en 1993.

John et Sa­rah vivent à De­troit. Dans leur quar­tier, beau­coup de mai­sons sont en ruine.

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