HU­MEUR

L'Obs - - Critiques - par JÉ­RÔME GAR­CIN J. G.

C’est stu­pé­fiant. On pour­rait presque croire que le ci­né­ma avait dé­jà été in­ven­té en 1819, dans le pays de Caux, lorsque com­mence le ro­man de Mau­pas­sant. Sté­phane Bri­zé n’adapte pas « Une vie » (sor­tie le 23 no­vembre), il semble en ef­fet la fil­mer, sous la Res­tau­ra­tion et la mo­nar­chie de Juillet, en même temps qu’elle se dé­roule, lente et iné­luc­table, avec ses mo­ments or­di­naires, ses orages, ses dés­illu­sions, ses morts, par­fois ses meurtres, ses naissances, sa ruine et ses sou­pirs. Une lu­mière na­tu­relle – au jour ou à la bou­gie –, des vi­sages sans ma­quillage, des cos­tumes qui sentent le vieux, un son qu’on di­rait vo­lé et une image au for­mat car­ré : tout est âpre, dé­trem­pé, écaillé, pri­mi­tif, dans ce film poi­gnant dont seule la sim­pli­ci­té est spec­ta­cu­laire. L’his­toire est celle d’une jeune aris­to­crate nor­mande que ses pa­rents, qu’elle adore, ma­rient à un vicomte ave­nant. Jeanne, qui a été cou­vée et sort du couvent, va vite dé­cou­vrir que son ma­ri, pingre et ca­rac­té­riel, la trompe jusque sous leur toit. C’est le dé­but d’un long cal­vaire où elle va tout perdre, ceux qu’elle aime, les biens dont elle a hé­ri­té, ses rêves d’en­fance et même sa foi. Mais ja­mais son hon­nê­te­té. Jeanne, que Mau­pas­sant ob­ser­vait de haut, en dé­miurge, et dont, au contraire, Sté­phane Bri­zé adopte de bout en bout le point de vue, avec une em­pa­thie com­pas­sion­nelle. Elle est in­car­née, le plus sou­vent de pro­fil, par l’ac­trice et chan­teuse ly­rique Judith Chem­la, aus­si douée pour être po­li­cée que sau­vage, ex­pri­mer la can­deur que la dé­tresse, être à la fois d’hier et d’au­jourd’hui. Elle ha­bite le film et le jus­ti­fie – comme Vincent Lin­don dans « la Loi du mar­ché », comme Hé­lène Vincent dans « Quelques heures de prin­temps ». Im­pres­sion­nant di­rec­teur d’ac­teurs (fa­mille Pia­lat-Ke­chiche), Bri­zé fait un ci­né­ma sans épate, sans va­ni­té, sans com­plai­sance, sans aca­dé­misme, qui touche au coeur. En­fin, presque tous les coeurs. A la Mos­tra de Ve­nise, où « Une vie » concou­rait, il s’est trou­vé des cri­tiques fran­çais pour par­ler d’un « in­si­pide té­lé­film d’An­tenne 2 » ou dé­non­cer l’« ina­ni­té de ce qui se joue dans le cadre ». Or « Une vie » est l’exact contraire du té­lé­film, et ce qui se joue dans le cadre, sur­tout quand il ne se passe rien, ra­conte, avec une jus­tesse et un na­tu­ra­lisme exem­plaires, ce que, dans une pré­face au ro­man de Mau­pas­sant, An­nie Ernaux ap­pe­lait un « mi­racle » : « Que la vie sans re­lief ni flam­boie­ment d’une pro­vin­ciale au xixe siècle fi­gure (…) toute vie, même la plus “réus­sie”, de femme ou d’homme. » Dans le film de Bri­zé, il y a aus­si ce mi­racle.

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