Réa­li­té vir­tuelle Le ci­né­ma sans ac­teurs

L’ac­trice amé­ri­caine Ro­bin Wright vient de cé­der les droits de son image en 3D : elle n’a donc plus be­soin d’ap­pa­raître en chair et en os dans les films. Va-t-on vers un ci­né­ma syn­thé­tique? En­quête

L'Obs - - Sommaire - Par FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER

Dé­sor­mais, les pro­grès in­fi­nis de la tech­nique per­mettent donc de tour­ner des films d’où le co­mé­dien est ab­sent. Il suf­fit de créer un bo­dy double di­gi­tal, et l’affaire est faite. L’avan­tage, évi­dem­ment, c’est que ce ju­meau est moins cher, plus mal­léable, dis­po­nible jour et nuit, et sou­riant. Tout le contraire des vraies stars, dont les fan­tai­sies, les ca­chets et les hu­meurs sont im­pré­vi­sibles. On se sou­vient de Jen­ni­fer Lo­pez, à Pa­ris, exi­geant que sa loge soit peinte en blanc et inon­dée de fleurs blanches, faute de quoi elle bou­de­rait. On ra­conte en­core les ca­prices de Ma­ri­lyn Mon­roe ar­ri­vant sur le pla­teau de « Cer­tains l’aiment chaud » avec trois jours de re­tard, sous pré­texte que son psy lui dé­con­seillait de sor­tir du lit. On sait que Har­vey Kei­tel, fervent amou­reux de la mé­thode de l’Ac­tors Stu­dio, exige qu’on lui ex­plique en dé­tail les rai­sons de la pré­sence de la sa­lière, à gauche, dans cette scène de res­tau­rant, si­non il est in­ca­pable de jouer la scène. Que des em­mer­deurs et des em­mer­de­resses, ces ca­bots ! L’or­di­na­teur offre la so­lu­tion : on scanne, on uti­lise.

Ain­si, pour son nou­veau film, « Va­lé­rian et la Ci­té des mille pla­nètes », qui sort le 26 juillet 2017, Luc Bes­son a-t-il pris la pré­cau­tion de « dou­bler » ses ac­teurs, Dane DeHaan et Ca­ra De­le­vingne, sto­ckant leurs dé­calques dans un pla­card in­for­ma­tique. Inu­tile donc de les faire re­ve­nir pour des rac­cords ou des ef­fets spé­ciaux : on dis­pose de leur co­pie in­té­grale, pour en faire ce qu’on veut. C’est pra­tique. En plus les co­mé­diens de­viennent im­mor­tels. Bien­tôt Dieu au­ra aus­si son bo­dy double. Il pour­ra se re­po­ser, et ar­rê­ter les âne­ries.

LEO­NAR­DO DICA­PRIO ET KATE WINSLET IN­FOR­MA­TI­SÉS

Cette tech­nique a dé­bar­qué au ci­né­ma à la fin du siècle: dans les an­nées 1990, les or­di­na­teurs per­mettent dé­jà de gref­fer des têtes de di­no­saures di­gi­tales sur les ma­quettes en car­ton, dans « Ju­ras­sic Park » ou « Coeur de dra­gon ». En 1995, pour « Judge Dredd », Syl­ves­ter Stal­lone doit faire des cas­cades à moto. Pas ques­tion évi­dem­ment de le lais­ser ris­quer sa vie, même sur une pa­ti­nette. Jeff Klei­ser, le di­rec­teur tech­nique du film, trouve la so­lu­tion: « Nous avons cy­bers­can­né les vi­sages des ac­teurs, puis nous avons sculp­té des corps à échelle ré­duite… » Il a en­suite suf­fi de pla­quer la gueule de Stal­lone sur ces pou­pées. Mieux: dans « Ti­ta­nic », la fa­meuse scène où Leo­nar­do DiCa­prio et Kate Winslet s’em­brassent sur la proue du pa­que­bot, face à un océan su­blime, est un tru­cage: les doubles in­for­ma­tiques des deux ac­teurs sont in­crus­tés sur une ma­quette de ba­teau. Et je vous fais grâce des ex­pli­ca­tions pour « Ma­trix », film des frères (de­ve­nus des soeurs) Wa­chows­ki ou des illu­sions ma­giques de « l’Etrange His­toire de Ben­ja­min But­ton » de Da­vid Fin­cher. Comme le dit An­dy Ser­kis, ac­teur qui passe son temps à tra­vailler de­vant un écran bleu (c’est l’ar­rière-plan né­ces­saire pour fa­bri­quer des ef­fets spé­ciaux), et qui in­carne Cé­sar, le go­rille de « la Pla­nète des singes » : « Bien­tôt, nous ne se­rons plus que les dou­blures de nos doubles. » Il en rit, mais est-ce bien drôle?

« Le Con­grès » (2013), le film d’Ari Fol­man, ins­pi­ré d’un livre de Sta­nis­las Lem (gé­nie de la SF, au­teur de « So­la­ris »), marque une date: celle du bas­cu­le­ment dans une autre di­men­sion. C’est l’his­toire d’une ac­trice sur le dé­clin (jouée par Ro­bin Wright, qui porte le même nom dans le film) qui dé­cide de vendre son double di­gi­tal – pour tou­jours. Dé­sor­mais, ce se­ra cet être fan­to­ma­tique qui se­ra em­ployé dans tous les films. Tan­dis que la vé­ri­table Ro­bin Wright glis­se­ra dans l’âge mûr puis la vieillesse, la fausse Ro­bin Wright res­te­ra idéa­le­ment jeune. Fic­tion ? Non ? Réa­li­té. Car, comme l’ex­plique Pierre Zan­dro­wicz, réa­li­sa­teur de « I, Phi­lip », nou­veau film en VR (Vir­tual Rea­li­ty) : « Dans peu de temps, les films en réa­li­té vir­tuelle, qui offrent une image dans la­quelle le spec­ta­teur est im­mer­gé, au­ront be­soin d’ac­teurs di­gi­taux. Ce se­ra une né­ces­si­té. » Du coup, les so­cié­tés spé­cia­li­sées com­mencent à en­gran­ger des doubles : les ac­teurs, dé­sor­mais, se mettent à vendre leur so­sie. On ar­rive aus­si à re­don­ner du bou­lot à des co­mé­diens morts. Ceux-ci étant net­te­ment plus nom­breux que les ac­teurs vi­vants, on n’a que l’em­bar­ras du choix.

“PLÂTRE DI­GI­TAL” ET “MO­TION CAP­TURE”

Louise Brand et Jean-Marc Ru­lier, de la so­cié­té 4DMax à Londres, sont les 3D Scan­ning Spe­cia­lists. Ils ont no­tam­ment tra­vaillé sur « Lu­cy » et « Va­lé­rian et la Ci­té des mille pla­nètes », et

ex­pliquent le pro­ces­sus : « On com­mence par faire un “plâtre di­gi­tal” de la per­sonne. Soit une ré­plique in­ani­mée. Puis on l’anime grâce à la “mo­tion cap­ture”, tech­nique lar­ge­ment uti­li­sée. » Sur un fond neutre (bleu), l’ac­teur, re­vê­tu d’une com­bi­nai­son par­se­mée de points lu­mi­neux, se dé­place. L’or­di­na­teur en­re­gistre les mou­ve­ments grâce à plu­sieurs cen­taines de ca­mé­ras tout au­tour, et les tra­duit en al­go­rithmes. Il suf­fit en­suite de fondre le « plâtre di­gi­tal » et les mou­ve­ments. Opé­ra­tion en­core com­pli­quée, qui re­quiert une grande puis­sance de cal­cul. Ré­sul­tat: un fan­tôme dis­po­nible, un Dop­pelgän­ger es­clave. C’est ain­si qu’on a pu uti­li­ser Hum­phrey Bo­gart, cin­quante ans après sa dis­pa­ri­tion, pour une pu­bli­ci­té d’im­per­méables. Il est dé­sor­mais tech­ni­que­ment pos­sible de tour­ner un film avec John Wayne, Ru­dolph Va­len­ti­no et Ri­ta Hay­worth. La mort n’est plus un obs­tacle. Ain­si, lors du tour­nage de « Gla­dia­tor », le 2 mai 1999, Oli­ver Reed, qui in­carne le do­mi­nus Proxi­mo, est fou­droyé par une crise car­diaque, à 61 ans. Que faire? Simple: créer un double nu­mé­rique de son vi­sage, et le su­tu­rer sur le corps d’un ac­teur vi­vant. Aus­si­tôt dit, aus­si­tôt fait. La ré­sur­rec­tion coûte cher, alors : se­lon John Nel­son, su­per­vi­seur des ef­fets vi­suels, le prix s’est éle­vé à 3,2 mil­lions de dol­lars. Et, mal­gré tout, en re­gar­dant bien, on voit les rac­cords. De­puis, on a fait des pro­grès. Et la note est moins sa­lée. Mais, ajoute Jean-Marc Ru­lier, « ça reste cher. Les prix vont des­cendre, ce­pen­dant, l’uti­li­sa­tion d’un ac­teur pour un film en­tier reste la so­lu­tion la moins oné­reuse ». Pour l’ins­tant.

Car l’avenir est dé­jà là : la so­cié­té Eis­ko, à Pa­ris, est spé­cia­li­sée en doubles nu­mé­riques. « Qu’il s’agisse de ci­né­ma, de pu­bli­ci­té ou de jeux vi­déo, nous four­nis­sons des per­son­nages ho­lo­gra­phiques, dit Cé­dric Guiard, di­rec­teur d’Eis­ko. L’im­por­tant, c’est que tout soit pré­cal­cu­lé. Nous de­vons sa­voir ce que le réa­li­sa­teur exige, quelles ex­pres­sions, quelle ac­tion va être fil­mée. Il faut cent heures de tra­vail pour une sé­quence… » Ain­si, pour la pu­bli­ci­té Dior qui uti­li­sait Ma­ri­lyn, Mar­lene Die­trich et Grace Kel­ly, il a fal­lu s’ap­pli­quer pen­dant des mois et des mois… Les choix sont dra­co­niens : veut-on faire de la 2D, de la 3D ? Qu’est-ce qui doit être di­gi­ta­li­sé ? Les dé­cors ou les per­son­nages? Les ob­jets ou la foule? Une fois ces choix ef­fec­tués, il faut créer des lo­gi­ciels ad hoc, qui per­mettent de tra­vailler en fi­nesse sur les dé­tails. « Il y a des sys­tèmes de cap­ture pour la peau, les yeux, la bouche, les che­veux. Pour les émo­tions, aus­si. Ain­si, Tom Cruise a été “cap­tu­ré” trente fois. » Dans le der­nier « Jack Rea­cher . Ne­ver go back », est-ce bien Tom qu’on voit à l’écran? Et, dé­jà, les pro­duc­teurs de films por­nos s’in­té­ressent à la chose : of­frir au qui­dam la pos­si­bi­li­té d’avoir Jen­ni­fer La­wrence ou Scar­lett Jo­hans­son dans sa chambre à cou­cher est ten­tant. Pa­tience…

VAN DAMME DANS “OTHELLO” ?

« Au­jourd’hui, il n’est pas en­core pos­sible de se pas­ser d’un ac­teur. Mais un co­mé­dien peut dé­lé­guer son jeu à un tiers », re­prend Cé­dric Guiard. Au­tre­ment dit: Jean-Claude Van Damme (c’est un exemple pris com­plè­te­ment au ha­sard) peut jouer « Othello ». Il suf­fit de re­prendre la per­for­mance de Lau­rence Oli­vier, et de mettre le vi­sage de JCVD, et hop, Othello de­vient aware. Tout est réa­li­sable. Res­tent les pro­blèmes bu­reau­cra­tiques, comme d’ha­bi­tude : il faut re­dé­fi­nir le droit à l’image (peut-on em­ployer le double nu­mé­rique de Louis Jou­vet dans un film olé olé ?), ré­in­ven­ter les contrats d’as­su­rances (si Ste­ven Sea­gal se foule une che­ville alors que c’est son double qui tra­vaille, qu’en est-il?). Et un ac­teur comme Ro­bert De Ni­ro (75 ans) peut-il être consi­dé­ré comme re­trai­té alors qu’on uti­lise son image d’il y a trente ans ? Ouh, bo­bo

la tête… La so­lu­tion est en vue : les so­cié­tés pro­posent dé­jà des « as­sis­tants vir­tuels » vo­caux (type Si­ri) ou vi­suels. Ceux-ci sont char­gés d’apla­nir toutes les dif­fi­cul­tés nées lors du tour­nage avec des élé­ments di­gi­taux. No pro­ble­mo, donc. Re­quiem pour le mé­tier d’ac­teur ?

Doug Rand, co­mé­dien amé­ri­cain qui ap­pa­raît dans « I, Phi­lip », est moins ca­té­go­rique: « Tra­vailler en VR, réa­li­té vir­tuelle, ou pour une da­ta­base de mou­ve­ments n’est pas for­cé­ment frus­trant. Ça l’est si on se dé­con­necte et si on ne donne qu’une image froide. Mais si on doit don­ner des émo­tions, li­vrer une in­ter­pré­ta­tion per­son­nelle, c’est tout aus­si pas­sion­nant. Tant qu’on reste dans l’ar­ti­sa­nal, c’est sa­tis­fai­sant. Non, le mé­tier d’ac­teur n’est pas condam­né, loin de là. » Reste le théâtre, aus­si. Mais ce­lui-ci est dé­jà en proie à la réa­li­té vir­tuelle – de fa­çon ab­so­lu­ment pas­sion­nante. Ain­si, dans la bou­tique Sam­sung à New York, pro­pose-t-on « The Ex­pe­rience » aux clients : il s’agit d’un mé­lange – très réus­si – de ci­né­ma en VR, et de théâtre avec des ac­teurs en chair et en os. Les deux se cô­toient, se mé­langent, se donnent la ré­plique. L’illu­sion – réa­li­té au­then­tique ou vir­tuelle – ef­face les fron­tières. Les ac­teurs, avec leurs bo­dy doubles, pré­fi­gurent-ils notre avenir ? Pro­ba­ble­ment. De­main, tous clo­nés ? Cet ar­ticle a peut-être été écrit par Moi.2, mon frère vir­tuel.

Ro­bin Wright, dans « le Con­grès », d’Ari Fol­man.

Dans « le Con­grès » (2013), Ro­bin Wright in­carne une ac­trice qui dé­cide

de vendre son double di­gi­tal. Une fic­tion de­ve­nue réa­li­té au­jourd’hui.

Ma­ri­lyn, res­sus­ci­tée dans une pu­bli­ci­té pour Dior.

Dans son pro­chain film, « Va­lé­rian et la Ci­té des mille pla­nètes », Luc Bes­son a uti­li­sé en par­tie une co­pie di­gi­tale de Dane DeHaan et Ca­ra De­le­vingne.

La scène culte de « Ti­ta­nic » de James Ca­me­ron (1997) est un tru­cage : les doubles in­for­ma­tiques de Leo­nar­do DiCa­prio et de Kate Winslet ont été in­crus­tés sur une ma­quette de ba­teau.

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