Ren­sei­gne­ment Ces es­pions qui traquent les ter­ro­ristes

Alors que la me­nace ter­ro­riste de­meure et qu’un nou­vel at­ten­tat vient d’être évi­té, “l’Obs” a pu par­ta­ger pen­dant plu­sieurs se­maines le quo­ti­dien des hommes du ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial char­gés de sur­veiller les per­sonnes ra­di­ca­li­sées. Une tâche aux al­lur

L'Obs - - Sommaire -

De loin, les sché­mas ac­cro­chés aux murs res­semblent à des arbres gé­néa­lo­giques avec des traits noirs, en pa­gaille, et des pe­tites pho­tos à chaque ex­tré­mi­té. De près, on y dé­crypte ra­pi­de­ment les noms des prin­ci­paux ter­ro­ristes qui ont frap­pé la France ces der­niers mois. Ab­del­ha­mid Abaaoud. Sa­lah Ab­des­lam. Fa­bien Clain. Il y a là l’or­ga­ni­gramme du 13 no­vembre. Juste à cô­té, ce­lui des prin­ci­pales fi­lières fran­çaises. Cette fu­neste dé­co­ra­tion a été ac­cro­chée il y a quelques mois entre deux in­signes de po­lice et des dé­co­ra­tions mi­li­taires dans les bu­reaux de la cel­lule char­gée de l’éva­lua­tion de la ra­di­ca­li­sa­tion, dans ce ser­vice du ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial (le SCRT, ex-RG.) Pile à la hau­teur du re­gard.

Ce soir-là, la plu­part des bu­reaux sont vides. Il est 19 heures. Marc a al­lu­mé une lou­piote au-des­sus du sien. Lui n’est pas près de ren­trer. Il fait par­tie du groupe « Rad », comme on dit ici. « Rad » pour « ra­di­ca­li­sa­tion ». Il est char­gé, de­puis les at­ten­tats de « Char­lie Heb­do », de dé­tec­ter tout si­gnal, même faible. Et il vient jus­te­ment de re­ce­voir une jeune femme. Son ex-ma­ri, lui a-t-elle confié, est ve­nu chez elle la veille pour voir ses en­fants et lui a em­prun­té sa ta­blette. Dé­jà connu des ser­vices pour sa pra­tique dure et ra­di­cale de l’is­lam, l’homme a cette fois ef­fec­tué des re­cherches dé­nuées de toute am­bi­guï­té. Il a ta­pé « Etat is­la­mique », puis « comment égor­ger un homme ». La mine sou­cieuse de Marc vieillit son vi­sage ju­vé­nile. Elle s’obs­cur­cit un peu plus face aux images de la vi­déo consul­tée par le sus­pect. Elles sont in­sou­te­nables. L’heure est grave. Mais per­sonne ne s’énerve, per­sonne ne court, per­sonne ne s’agite. Une note est im­mé­dia­te­ment en­voyée à Pa­ris ; la pho­to du sus­pect est dif­fu­sée à toutes les pa­trouilles. « Il pour­rait dé­ci­der de s’en prendre dès ce soir à un po­li­cier, ex­plique Ch­ris­tine, l’ad­jointe du ser­vice. De­puis Ma­gnan­ville [le meurtre d’un couple de po­li­ciers en juin 2016, re­ven­di­qué par Daech, NDLR], nous re­dou­blons de vi­gi­lance. Nous avons éga­le­ment de­man­dé qu’il soit im­mé­dia­te­ment fi­ché S. S’il est contrô­lé lors d’une vé­ri­fi­ca­tion de rou­tine, on en sau­ra plus sur ses éven­tuelles fré­quen­ta­tions ou son état d’es­prit. » Im­pos­sible de faire quoi que ce soit d’autre dans l’im­mé­diat. Ils évo­que­ront le dos­sier dès le len­de­main en réunion pour mettre en place un sui­vi. Les agents des

ser­vices ter­ri­to­riaux sont char­gés de sur­veiller le « bas du spectre », ex­pres­sion un brin éso­té­rique pour dé­si­gner ceux qui in­quiètent mais n’af­folent pas les ser­vices. La DGSI, elle, prend en charge le « haut du pa­nier » (autre ex­pres­sion en vogue dans le monde du ren­sei­gne­ment.) « C’est la rou­tine, constate Ch­ris­tine en sou­pi­rant. On est obli­gé de tout vé­ri­fier, on ne laisse rien pas­ser. La nuit, on se ré­veille en se di­sant : “Est-ce que j’ai bien mis en place tous les dis­po­si­tifs pos­sibles?” Le stress ne s’ar­rête ja­mais. »

Cette équipe d’es­pions du quo­ti­dien que « l’Obs » a pu suivre en ex­clu­si­vi­té pen­dant plu­sieurs se­maines est ins­tal­lée dans le cou­loir ano­nyme d’un grand com­mis­sa­riat de pro­vince. Leur nom ne fi­gure nulle part, ils entrent par des portes dé­ro­bées. A leur de­mande, nous avons chan­gé tous les pré­noms et gar­dé le lieu se­cret.

JEU­DI, 14H30 Eva­lua­tion et fausses alertes

Marc et Ma­thieu, les deux agents de la « Rad », ont fait face pen­dant cin­quante mi­nutes à un homme d’une ving­taine d’an­nées, as­si­gné à ré­si­dence de­puis un mois. Mais l’au­di­tion n’a rien ap­por­té. Le jeune homme, nar­quois, a ju­ré qu’il n’était pas ra­di­ca­li­sé, mais « sim­ple­ment mu­sul­man ». Il a nié avoir ache­té la do­cu­men­ta­tion is­la­miste re­trou­vée chez lui : « Ce n’est pas à moi, c’est à ma femme. » Ten­dus, les deux agents in­ter­rompent l’au­di­tion pour al­ler fu­mer de­hors. Ils sou­pirent : « On sait qu’il ment, nous avons des preuves, mais on ne peut pas l’obli­ger à nous par­ler. » Le sus­pect semble être un adepte, comme tant d’autres, de la fa­meuse ta­kiya, cet art de la dis­si­mu­la­tion en­sei­gné aux dji­ha­distes vi­vant sur des ter­ri­toires de « mé­créants ». C’est son en­tou­rage qui a don­né l’alerte par le biais de la pla­te­forme an­tid­ji­had du ministère de l’In­té­rieur. « Dans l’éva­lua­tion, il y a une vraie prise de risque, ad­met la com­mis­saire di­vi­sion­naire G., à la tête de la di­vi­sion “ra­di­ca­li­sa­tion” au ni­veau na­tio­nal. Ce n’est pas une science exacte. Cer­tains vont être éva­lués non ra­di­ca­li­sés à un ins­tant, puis ils vont ren­con­trer une fille ou se faire lar­guer et ils bas­cu­le­ront d’un coup. S’ils com­mettent un at­ten­tat à ce mo­ment-là, ils ne sont plus dans nos ra­dars. »

Les tech­niques d’éva­lua­tion sont re­cen­sées dans un grand clas­seur bleu. Une liste de si­gnaux ont été ré­per­to­riés : aver­sion sou­daine pour la té­lé ou la mu­sique ; chan­ge­ment d’ha­bille­ment et d’ha­bi­tudes ali­men­taires ; re­fus de pra­ti­quer un sport col­lec­tif mixte. « Dès que les in­di­ca­teurs

s’ac­cu­mulent, on y re­garde de plus près », dé­taille Paul, ad­joint de la cel­lule « Rad », qui a re­joint l’équipe ré­cem­ment après dix ans de po­lice ju­di­ciaire. Le ser­vice croule aus­si sous les fausses alertes, au­tant de temps per­du. « Pro­non­cer au­jourd’hui les mots “Daech”, “dji­ha­disme”, “ra­di­ca­li­sa­tion” dans un ser­vice de po­lice, c’est comme pro­non­cer “Vol­de­mort”, constate Marc, fa­ta­liste. Tout le monde est sai­si d’ef­froi, et la ma­chine se met en branle très vite. » Il ar­rive même que des pa­rents de fu­gueurs agitent ce chif­fon rouge sans ver­gogne. Tout comme un chef d’en­tre­prise dé­ci­dé à se dé­bar­ras­ser d’un syn­di­ca­liste gê­nant.

MAR­DI, 11 HEURES “En gros, on vous fout à poil”

Cette se­maine, le com­mis­sa­riat ac­cueille une pro­mo­tion de jeunes gar­diens de la paix. Dans quelques heures, ces vingt jeunes hommes et femmes bien droits dans leur uni­forme ri­gide vont faire leurs pre­miers pas sur le ter­rain. Avant ce bap­tême du feu, ils ont été re­grou­pés dans une grande salle im­per­son­nelle avec vue sur une bre­telle d’au­to­route pour ren­con­trer les dif­fé­rents chefs de ser­vice. Bru­no, le chef du « RT » (ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial) dans le dé­par­te­ment, n’a qu’une heure pour les sen­si­bi­li­ser au risque ter­ro­riste. Il a dé­ci­dé de leur faire peur et a de­man­dé quelques re­cherches sur la vie per­son­nelle des jeunes re­crues. Il pose des dos­siers sur le bu­reau. « Par­mi vous, ils se re­con­naî­tront, cer­tains draguent sur le site de ren­contres Ba­doo et ne cachent ni leur vi­sage ni leur mé­tier. De­main, si un ter­ro­riste est en­voyé par Daech pour tuer un flic, vous êtes une cible rê­vée. » Tous les re­gards plongent vers le sol, et quel­que­suns se tordent les mains. Le mes­sage à faire pas­ser est simple : il faut tout ef­fa­cer sur les ré­seaux so­ciaux – les pho­tos des en­fants, les noms de fa­mille, tout. « On est en guerre, et vous êtes des cibles », ré­pète Bru­no, qui tente aus­si de conver­tir ses au­di­teurs en « cap­teurs de ter­rain ». « Vous êtes éga­le­ment mes yeux, mes oreilles. Un jeune qui se laisse pous­ser la barbe su­bi­te­ment, ce n’est pas for­cé­ment un is­la­miste, mais s’il est en rup­ture, si la re­li­gion s’im­pose dans sa vie ci­vile, alors il faut le si­gna­ler. » La pe­tite le­çon d’es­pion­nage se pour­suit : « Lors des contrôles, vous al­lez éga­le­ment être confron­tés à des per­sonnes fi­chées S, et votre par­ti­ci­pa­tion est alors es­sen­tielle. Tout le monde sait évi­dem­ment ce qu’est une fiche S et comment vous de­vez ré­agir? » Per­sonne ne moufte sur sa chaise. Ils sont cen­sés sa­voir quelle con­duite te­nir de­vant une per­sonne fi­chée S– « S » pour « sû­re­té de l’Etat ». Ma­laise dans la salle. Bru­no dresse aus­si le pro­fil type d’un agent de ren­sei­gne­ment. De­puis deux ans, après chaque at­ten­tat, il re­çoit une ava­lanche de de­mandes d’af­fec­ta­tion spon­ta­nées. Pour être re­cru­tés, ces can­di­dats doivent se sou­mettre à une en­quête ap­pro­fon­die pour ob­te­nir l’ha­bi­li­ta­tion « confi­den­tiel-dé­fense ». « Ils ne doivent pas avoir de points faibles sur les­quels les ser­vices étran­gers pour­raient faire pres­sion. Pas de maî­tresse, pas d’amant. Pas de dettes. Pas de pro­blème de drogue ou d’al­cool. En gros, on vous fout à poil avant de vous em­bau­cher. »

MER­CRE­DI, 10H30 “Dans sa tête, il est en Sy­rie”

M. est sur­veillé par le ser­vice. Pour ce schi­zo­phrène, Daech est de­ve­nu une ob­ses­sion. Tant qu’il suit son trai­te­ment, tout va bien. S’il l’ou­blie, tout est pos­sible. « M. est tou­jours aus­si in­stable, re­marque Paul, le chef ad­joint de la “Rad”. Il est diag­nos­ti­qué en Sy­rie dans sa tête et n’en est pas re­ve­nu… » En­vi­ron 150 pro­fils si­mi­laires exis­te­raient en France. Ces per­son­na­li­tés fra­giles mais ra­di­ca­li­sées re­lèvent de la psy­chia­trie, mais le ser­vice ne veut lâ­cher per­sonne. Par­fois, les pro­fes­sion­nels de san­té op­posent le se­cret mé­di­cal ; par­fois, ils co­opèrent. Dans le cas de M., son psy a ac­cep­té de pré­ve­nir les agents si son pa­tient dis­pa­rais­sait su­bi­te­ment de la cir­cu­la­tion. Ce mer­cre­di ma­tin, son cas fait par­tie des dos­siers pré­sen­tés à tous les ac­teurs du ren­sei­gne­ment dans le dé­par­te­ment (DGSI, ser­vices pé­ni­ten­tiaires, gen­darmes). Toutes les se­maines, au­tour d’une grande table, ils se réunissent et mettent leurs res­sources en com­mun pour évi­ter que des pro­fils ne soient ou­bliés ou mal sui­vis.

Le cas nu­mé­ro deux est ce­lui de Fa­di­la. Moins de 20 ans, voi­lée, amou­reuse d’un homme consi­dé­ré comme ra­di­cal, elle au­rait dé­cla­ré via Skype être prête à po­ser des bombes à Pa­ris. Con­vo­quée, elle a ju­ré que c’était faux. Ses re­la­tions fa­mi­liales sont dis­ten­dues, com­pli­quées… « Elle est fi­chée ? » s’in­quiète Ch­ris­tine, la chef ad­jointe. « Non, plus main­te­nant. – Il fau­drait peut-être la faire éva­luer de nou­veau ? » Fa­di­la se­ra contac­tée dès la fin de la réunion. Ch­ris­tine jongle avec ses por­tables et ne peut s’em­pê­cher de com­men­cer tous ses SMS par « Urgent ». Tout l’est. Outre la « Rad », elle doit su­per­vi­ser les voyages of­fi­ciels pro­gram­més dans la ré­gion, vé­ri­fier que le lea­der de l’ul­tra­gauche lo­cale est ve­nu dé­cla­rer le par­cours de la pro­chaine ma­ni­fes­ta­tion, sur­veiller la mon­tée en puis­sance d’un mou­ve­ment op­po­sé au tra­cé du TGV…

« On ne les lâche pas, dit en sou­pi­rant l’un des agents. Et on ne se dé­cou­rage pas, non. On ne peut pas se le per­mettre. » Un autre confie avoir pris 10 ki­los après les at­ten­tats du 13 no­vembre à Pa­ris. Une troi­sième évite de se rendre en fa­mille aux grands ras­sem­ble­ments pu­blics,

« pour ne pas de­ve­nir to­ta­le­ment pa­ra­no et re­gar­der par­tout ». « Mon cau­che­mar reste au­jourd’hui le tueur de Nice. Sa dan­ge­ro­si­té a échap­pé à tous les ser­vices de sur­veillance », avoue un der­nier agent.

MAR­DI, 14H30 Les cam­pagnes sous sur­veillance

L’ac­tua­li­té ré­cente a mon­tré que la cam­pagne nor­mande a pu en­fan­ter un Maxime Hau­chard, ce jeune homme né dans l’Eure, de­ve­nu l’un des prin­ci­paux bour­reaux de Daech et pla­cé par les Amé­ri­cains sur la liste des ter­ro­ristes les plus re­cher­chés. Au­cune par­celle du ter­ri­toire ne peut donc être lais­sée à l’écart. Pour guet­ter les « si­gnaux faibles » de la ra­di­ca­li­sa­tion jus­qu’au fin fond des cam­pagnes, 250 gen­darmes sont au­jourd’hui in­té­grés au ser­vice de ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial. « Tous res­tent dans les lo­caux de la gen­dar­me­rie, donc proches du ter­rain, in­dique le co­lo­nel C., l’un des ad­joints du chef du SCRT, lui-même gen­darme. Les dif­fé­rents at­ten­tats ont mon­tré qu’au­cun ter­ri­toire n’était épar­gné, qu’il y avait aus­si une pro­blé­ma­tique du re­pli iden­ti­taire loin des grandes villes, loin des pro­jec­teurs. »

VEN­DRE­DI, 6 HEURES “Il est peut-être en train d’es­sayer d’ache­ter des armes”

Ce ma­tin-là, Oli­vier fait équipe avec Flore pour une longue jour­née de fi­la­ture. Ils ap­par­tiennent au bras ar­mé du RT, une uni­té spé­ciale et se­crète char­gée des « fi­loches », des planques de­vant les mos­quées, des in­fil­tra­tions. Ce sont eux qui posent, si be­soin, mi­cros et ca­mé­ras. Oli­vier a tou­jours vou­lu faire ça : « Etre es­pion », c’est une évi­dence, une vo­ca­tion. « Notre tra­vail consiste à res­ter in­vi­sible tout en per­met­tant de ré­soudre des en­quêtes et d’em­pê­cher des pas­sages à l’acte, ra­conte cet an­cien mi­li­taire à la car­rure d’ath­lète qui a re­joint les rangs du “RT” il y a un an et de­mi. J’ai beau­coup lu, des ro­mans d’es­pion­nage évi­dem­ment, mais pas seule­ment. » Pour re­joindre les rangs de cette sec­tion d’élite, « il ne faut sur­tout pas avoir une tête de flic, s’amuse l’un d’entre eux. Avoir un phy­sique passe-par­tout, ba­nal, pour ne pas être re­pé­rable ». Il suf­fit en­suite d’une paire de lu­nettes, d’une cas­quette ou d’un fou­lard pour chan­ger de look. Oli­vier a des va­lises pleines de dé­gui­se­ments dans son coffre.

Ce jour-là, trois bi­nômes cherchent à connaître les ha­bi­tudes du jeune S., dé­lin­quant re­con­ver­ti de­puis peu dans le dji­ha­disme. Voir dans quelle mos­quée il se rend pour la prière du ven­dre­di. Et éven­tuel­le­ment prendre en pho­to ses connais­sances. Dé­jà connu pour des faits de vio­lence, il a su­bi­te­ment chan­gé ses ha­bi­tudes. Il ne fume plus, ne boit plus d’al­cool et re­fuse de sa­luer les femmes. Une barbe mange son vi­sage, et il a tro­qué son jog­ging contre un ka­mis. L’homme est éga­le­ment in­fluen­çable, peu sûr de lui. Et lève-tard. Il est presque mi­di, rien ne bouge. Un « dis­po » (dis­po­si­tif de sur­veillance) peut du­rer des heures, par­fois une jour­née en­tière, pour rien. Le ser­vice n’a ob­te­nu l’au­to­ri­sa­tion d’uti­li­ser les moyens de sur­veillance tech­nique (mi­cros dans les ap­par­te­ments, ca­mé­ras de­vant la porte, ba­lises sous les voi­tures) que de­puis dé­cembre 2015. Il n’y re­court donc en­core que ra­re­ment. Ce sont les agents qui le disent, nous ne pou­vons pas le vé­ri­fier.

Un des bi­nômes va boire un ca­fé quand la ra­dio crache ses pre­miers sons. « La porte s’ouvre. Je ré­pète : la porte s’ouvre. » Alain, le chef d’équipe, baisse la mu­sique qui avait en­va­hi l’ha­bi­tacle de sa voi­ture. La voix de Julien Clerc s’éteint. S. est en­fin sor­ti de chez lui ; l’heure de la prière ap­proche. Flore et Oli­vier – mé­con­nais­sables – le suivent à pied. « L’ob­jec­tif » grimpe dans un tram, di­rec­tion l’un des quar­tiers chauds de la ville. « Dans cer­tains quar­tiers, sur­tout quand il y a des tra­fics de shit et des guet­teurs par­tout, il faut trou­ver des planques pour sur­veiller, si­non on se fait re­pé­rer tout de suite, dé­taille Alain, ro­dé aux tech­niques de sur­veillance grâce à ses an­nées pas­sées aux stups en ré­gion pa­ri­sienne. Il faut alors trou­ver un agent im­mo­bi­lier sym­pa qui nous

file les clés d’un ap­par­te­ment vide. Un pa­tron de ma­ga­sin com­pré­hen­sif. Un lo­cal vide. » S. est en­tré dans la mos­quée. L’équipe a pris des pho­tos, puis l’a sui­vi sur un nou­veau lieu de prière, in­con­nu de leurs ser­vices. La fi­la­ture a du­ré plus de quatre heures ; le dis­po­si­tif est le­vé.

« Le doute doit nous ha­bi­ter, confie le com­mis­saire di­vi­sion­naire B., chef de la di­vi­sion re­cherche et ap­pui au ni­veau na­tio­nal. Cer­tains des der­niers at­ten­tats ont uti­li­sé des modes opé­ra­toires as­sez ba­siques, avec des si­gnaux faibles, dif­fi­ciles à ap­pré­hen­der. Nous de­vons beau­coup comp­ter sur nos fon­da­men­taux et notre sens po­li­cier, c’est notre bâ­ton de sour­cier. »

VEN­DRE­DI, 21 HEURES “On ne soigne pas un can­cer avec des ti­sanes”

Pen­dant toute la se­maine, Ni­co­las, ex­mi­li­taire re­con­ver­ti dans le ren­sei­gne­ment, a en­chaî­né les dis­po­si­tifs de sur­veillance. Il n’a pas eu le temps de suivre les écoutes té­lé­pho­niques en cours. Il dis­pa­raît donc pour quelques heures dans la pe­tite salle ul­tra­sé­cu­ri­sée ré­ser­vée aux in­ter­cep­tions. Dans le groupe, Ni­co­las est éga­le­ment char­gé de gé­rer les in­dics, que l’on ap­pelle ici les « sources hu­maines ». Le su­jet est sen­sible… En ma­tière de ter­ro­risme, le re­cru­te­ment est com­pli­qué. « On ne peut pas jouer sur la fibre clas­sique de la ven­geance ou de la dé­non­cia­tion d’un concur­rent comme en stups », constate-t-il. Un autre ajoute : « Avant, on pou­vait faire ob­te­nir des pa­piers à quel­qu’un en échange d’un ser­vice, ne pas at­tendre des lustres avant de faire une écoute. Au­jourd’hui, il nous faut des mois pour avoir un re­le­vé EDF, un fi­chier CAF. Tout est trop lent. Fran­che­ment, on ne soigne pas un can­cer avec des ti­sanes. » Le dis­cours est dur. Pour au­tant, per­sonne, ici, n’adhère aux fan­tasques pro­po­si­tions de la droite d’en­fer­mer les fi­chés S. « Les fiches S, ce sont des ou­tils de sur­veillance, rien de dé­fi­ni­tif, rien de cer­tain, il fau­drait l’ex­pli­quer une bonne fois pour toutes à la po­pu­la­tion, s’énerve un agent. Nous en avons be­soin pour sur­veiller des fi­lières, des trajectoires, pas pour em­bas­tiller les gens ! »

Dans la liste des do­léances fi­gure aus­si le manque de ma­té­riel. Un agent nous ex­plique : « Nous sommes en pre­mière ligne pour lut­ter contre le ter­ro­risme et nous n’avons pas de “soum” [de “sous­ma­rins”, ces ca­mion­nettes ba­na­li­sées uti­li­sées pour des sur­veillances de longue du­rée, NDLR]. Nos ca­mé­ras n’ont pas de ren­voi wi-fi, et les bat­te­ries sont li­mi­tées. Et nous n’avons pas as­sez de voi­tures. Il y a un gros pro­blème entre les ef­fets d’an­nonce et le manque de moyens sur le ter­rain. » La di­rec­tion du ser­vice tem­père. « Nous avons plus de moyens au­jourd’hui que nous n’en avons ja­mais eu, ex­plique po­sé­ment Jé­rôme Léon­net, ins­pec­teur gé­né­ral à la tête du SCRT. Du nou­veau ma­té­riel est at­ten­du, nous ve­nons par exemple de re­ce­voir 200 nou­velles voi­tures. Nous sommes un ser­vice qui se construit. Chaque pas qui est fait est un pas en avant. » A l’au­tomne, cer­tains agents du ser­vice ont pour­tant dis­crè­te­ment re­joint le mou­ve­ment des po­li­ciers en co­lère.

JEU­DI, 17 HEURES “Nos vic­toires sont in­vi­sibles”

Temps mort. Au­cune fi­la­ture n’a été or­ga­ni­sée au­jourd’hui. Au­cune au­di­tion n’est pré­vue. Le té­lé­phone se tait. C’est le mo­ment des en­quêtes ad­mi­nis­tra­tives : en­tre­tiens de na­tu­ra­li­sa­tion, en­quêtes de mo­ra­li­té sur cer­tains agents de la fonc­tion pu­blique… Le « RT » doit sur­veiller l’en­ca­dre­ment des grandes ma­ni­fes­ta­tions sur son ter­ri­toire et écar­ter, éven­tuel­le­ment, un agent de sé­cu­ri­té s’il est fi­ché S. L’heure est éga­le­ment au « re­pei­gnage » des dos­siers. Les per­sonnes sur­veillées vivent-elles tou­jours au même en­droit? Qu’en disent les fa­milles, les proches, le conjoint? Fré­quentent-elles tou­jours des sites in­ter­net in­quié­tants? Les équipes sur le ter­rain peuvent alors de­man­der un coup de main à Pa­ris, qui dis­pose d’une cel­lule de veille in­ter­net. L’une des der­nières re­crues de ce ser­vice parle arabe et connaît bien la re­li­gion mu­sul­mane. « Notre ma­tière est mou­vante, elle est sans cesse en ac­tion, ex­plique Paul. Quand on éva­lue, on le fait à un ins­tant T. Nos fi­chiers donnent un état des lieux à un mo­ment pré­cis, mais ils peuvent être ra­pi­de­ment ob­so­lètes. » Au prin­temps der­nier, un jeune sui­vi par le ser­vice s’est en­vo­lé vers la Sy­rie. Il avait été en­ten­du ici. Son pro­fil n’avait pas été ju­gé in­quié­tant, mais in­stable. Il a men­ti à tout le monde. « Nos vic­toires, c’est quand il ne se passe rien, ré­sume Ch­ris­tine. Quand les gens que nous sui­vons ne passent pas à l’ac­tion. Nos vic­toires sont in­vi­sibles. Nous ne sommes pas là pour être vus. »

Par VIO­LETTE LAZARD

Ci-contre, fi­la­ture d’un sus­pect dans un su­per­mar­ché. Ci-des­sous, un agent suit sur son té­lé­phone les dé­pla­ce­ments d’une voi­ture. A droite, un po­li­cier sur­veille l’en­trée d’une mos­quée.

Dé­brie­fing du ma­tin et ré­par­ti­tion des tâches : on fait cir­cu­ler la pho­to d’une per­sonne re­cher­chée ; ci-des­sus, un homme du RT « en planque ».

Ci-des­sus, deux agents notent les al­lées et ve­nues de­vant un bâ­ti­ment ; en haut, un po­li­cier ins­talle une ba­lise sous une voi­ture.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.