“Le risque, au­jourd’hui, c’est le na­tio­nal-ca­tho­li­cisme”

Pour An­drea Ric­car­di, fon­da­teur de la Com­mu­nau­té de Sant’Egi­dio et proche du pape Fran­çois, l’élec­tion du po­pu­liste Trump et la mon­tée des ré­flexes iden­ti­taires rendent en­core plus in­dis­pen­sable la voix ber­go­glienne

L'Obs - - Débats - Pro­pos re­cueillis par MA­RIE LEMONNIER

His­to­rien et an­cien mi­nistre ita­lien, AN­DREA RIC­CAR­DI est le fon­da­teur de la Com­mu­nau­té de Sant’Egi­dio, qui oeuvre de­puis 1968 à la paix dans le monde et lutte contre la pau­vre­té. Il est no­tam­ment l’au­teur de « JeanPaul II, la bio­gra­phie » (Pa­role et Si­lence, 2011) et « Fran­çois. Un pape qui nous dé­range » (L’Em­ma­nuel, 2015). Il pu­blie au­jourd’hui « Pé­ri­phé­ries. Crises et nou­veau­tés dans l’Eglise » au Cerf.

On se sou­vient de la tem­pête po­li­tique qu’avait sou­le­vée le pape Fran­çois en fé­vrier der­nier en dé­cla­rant au su­jet de Do­nald Trump et de ses pro­jets de mur an­ti­mi­grants à la fron­tière avec la Mexique : « Une per­sonne qui pense uni­que­ment à éri­ger des murs, et non à créer des ponts, n’est pas chré­tienne. » Quelle consé­quence peut avoir la pré­si­dence Trump sur le pon­ti­fi­cat de Ber­go­glio? Entre le pape et le nou­vel « em­pe­reur », il y a bien plus qu’un dif­fé­rend per­son­nel, il y a un grave écart de fond. Le pa­ra­doxe, c’est que l’élec­tion de Trump rend d’au­tant plus cru­cial le rôle du pape : il reste l’autre voix in­dis­pen­sable, non seule­ment pour les chré­tiens, mais pour tous les démocrates. Ce­pen­dant, on ne peut pas ou­blier que 52% des ca­tho­liques amé­ri­cains et plu­sieurs évêques ont don­né leur voix à Trump. Ce choix ré­vèle à quel point l’en­semble du ca­tho­li­cisme n’est pas uni der­rière ce pape. Si au­jourd’hui il de­vait y avoir un vote des évêques, je ne suis pas sûr qu’il gar­de­rait sa place. Ses op­po­sants dans l’Eglise disent qu’il est « le pape des non­croyants ». C’est un peu vrai. Mais il a le peuple avec lui, les au­diences gé­né­rales à Rome sont plus fré­quen­tées qu’au­tre­fois. Il fait son mé­tier d’évan­gé­li­sa­teur et il est de­ve­nu un pro­phète : il sort, il parle de sa foi, et aborde des pro­blèmes ac­tuels dans un dia­logue per­son­nel avec le monde. C’est ça, la ré­vo­lu­tion ber­go­glienne. Fran­çois n’est pas seule­ment le pape des non-croyants, il est le pape des croyants qui vivent dans le monde, et non des purs et durs en­fer­més dans une psy­cho­lo­gie de mi­no­ri­té pa­res­seuse. Car, au­jourd’hui, quel est le risque? C’est ce­lui du na­tio­nal-ca­tho­li­cisme. Re­gar­dez par exemple la Hon­grie, où le chris­tia­nisme de­vient le coeur de l’iden­ti­té na­tio­nale… Dans cette pé­riode trum­piste, je suis plus pro-Fran­çois que ja­mais. « Se rendre aux pé­ri­phé­ries » est le pre­mier mot d’ordre du pape. C’est aus­si l’in­vi­ta­tion que vous lan­cez dans votre nou­veau livre. Pour­quoi les

pé­ri­phé­ries, géo­gra­phiques ou sym­bo­liques, sont-elles les lieux où se des­sine, se­lon vous, l’avenir de l’Eglise ca­tho­lique et de nos so­cié­tés? Etre pé­ri­phé­rique, c’est être dans une si­tua­tion de pau­vre­té, des res­sources ou des re­la­tions. Au siècle pas­sé, les pé­ri­phé­ries étaient peu dé­ve­lop­pées et en­core ha­bi­tées par des pré­sences : l’Eglise, le Par­ti com­mu­niste, les syn­di­cats, c’est-à-dire des vé­hi­cules à tra­vers les­quels pou­vaient s’ex­pri­mer l’âme, le drame, la rage. Main­te­nant, ces es­paces sont des déserts : l’Etat s’est ab­sen­té, le PC est mort, et les pa­roisses ont fon­du comme neige au so­leil. Les gens sont seuls; cer­tains ex­priment leur ré­volte dans le vote po­pu­liste ou dans le fon­da­men­ta­lisme. Le dan­ger est là. Il faut par consé­quent re­tis­ser le tis­su hu­main de la ban­lieue au lieu de se re­plier dans sa bulle et de ver­ser dans un na­tio­na­lisme de ré­ac­tion à la mon­dia­li­sa­tion. La vraie dé­faite de l’Eglise, à cet égard, a été de re­non­cer à lut­ter face à la pré­ten­due sé­cu­la­ri­sa­tion et de se mettre à se com­por­ter comme une mi­no­ri­té iden­ti­taire. Or perdre le lien avec les pauvres, c’est pour l’Eglise perdre une par­tie de soi-même. Tous les papes ont par­lé des pauvres, bien sûr, mais Fran­çois en parle d’une ma­nière évan­gé­lique simple et dé­fi­ni­tive. Vous dé­non­cez cette con­cep­tion de l’Eglise comme mi­no­ri­té as­sié­gée. C’est pour­tant cette men­ta­li­té dé­fen­sive et nos­tal­gique qui semble avoir gui­dé cer­tains ca­tho­liques fran­çais vers Fran­çois Fillon, lors de la pri­maire de la droite. Comment in­ter­pré­tez-vous ce re­tour de l’élec­to­rat ca­tho­lique sur le de­vant de la scène? Je crois que la France est beau­coup moins sé­cu­la­ri­sée qu’on ne le dit. Je ne parle pas de la pra­tique re­li­gieuse, qui est trom­peuse. Mais j’ai été frap­pé, cet été, par la ré­ac­tion des au­to­ri­tés et du mi­lieu laïque à la mort du père Ha­mel. On a ain­si pu en­tendre le pré­sident de la Ré­pu­blique dé­cla­rer que « lors­qu’une église est tou­chée, c’est la Ré­pu­blique qui est pro­fa­née ». J’ai aus­si vu que la hié­rar­chie ca­tho­lique avait joué un rôle es­sen­tiel pour apai­ser la conscience na­tio­nale. Cette image du pré­sident Hol­lande aux cô­tés du car­di­nal Vingt-Trois à Notre-Dame, ce n’était pas le sym­bole de l’Eglise qui bap­tise la Ré­pu­blique, il n’y avait au­cune confu­sion, mais ce n’était pas non plus deux his­toires sé­pa­rées. La cam­pagne de la pri­maire a elle aus­si mis en évi­dence le fait que le chris­tia­nisme reste une ré­fé­rence, même si c’est d’une ma­nière plus am­bi­guë.

Quatre car­di­naux ont ré­cem­ment in­ter­pel­lé le pape, dans une lettre ren­due pu­blique, pour le som­mer d’éclair­cir ses po­si­tions sur dif­fé­rents points de mo­rale conte­nus dans l’ex­hor­ta­tion apos­to­lique sur la fa­mille « Amo­ris Lae­ti­tia ». C’est du ja­mais-vu ! Cer­tains ont même par­lé d’un pre­mier acte d’im­peach­ment contre Fran­çois. Cette op­po­si­tion est une énorme er­reur pour le ca­tho­li­cisme, car ce pape, ar­ri­vé comme une di­vine sur­prise dans une Eglise en crise, lui offre une chance de sur­vivre et de me­ner sa mis­sion. Je ne vois pas du tout un Lu­ther en lui. Ber­go­glio n’a au­cu­ne­ment chan­gé la doc­trine ca­tho­lique ni la mo­rale, il a sim­ple­ment chan­gé la pers­pec­tive. C’est un pape tra­di­tion­nel et sur­tout un vrai ca­tho­lique, au sens pro­fond et uni­ver­sel du terme. Il est à mon sens bien moins né­gligent des prin­cipes chré­tiens que les ri­go­ristes qui se tiennent en de­hors du monde en le condam­nant. Fran­çois n’a pas un es­prit de conquête hé­gé­mo­nique, mais il veut être dans la mê­lée. C’est un homme qui a une vi­sion. Ne pas sai­sir la chance qu’il re­pré­sente re­vien­drait à ra­ter un train de l’his­toire.

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