“Les langues an­ciennes font de meilleurs in­for­ma­ti­ciens”

EM­MA­NUEL G., pro­fes­seur de la­tin dans un ly­cée, plaide pour L’EF­FI­CA­CI­TÉ de son en­sei­gne­ment

L'Obs - - Culture - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR J. Dr.

« En dé­ca­pi­tant l’en­sei­gne­ment des langues an­ciennes, le ministère se tra­hit dou­ble­ment. D’abord il avoue que la fin de l’Edu­ca­tion na­tio­nale est pro­gram­mée. Bien­tôt, il n’y au­ra plus qu’une vague ins­ti­tu­tion pu­blique, as­su­rant le mi­ni­mum, et une mul­ti­tude de pe­tits éta­blis­se­ments pri­vés et payants, où les fu­turs me­neurs fe­ront de vé­ri­tables études. En­suite, il montre sa vo­lon­té de rompre avec le pas­sé. Il ne sait plus que le com­mé­mo­rer. Un an­ni­ver­saire par-ci par-là… Pen­dant vingt siècles, on n’a rien com­mé­mo­ré : on avait l’An­ti­qui­té dans le sang. De Mon­taigne à Bau­de­laire, de Louis XIII à Léon Blum, les hommes po­li­tiques, les sa­vants, tout le monde res­pi­rait par le la­tin et le grec. La fa­meuse pho­to de Gide, cou­ché avec son bon­net de nuit, li­sant un pe­tit Vir­gile, dit ce­la : une in­ti­mi­té, un si­lence, une mé­di­ta­tion, un émer­veille­ment. Il y a mille ma­nières de dé­truire le pas­sé : il n’est pas né­ces­saire de brû­ler des bi­blio­thèques, il suf­fit de les vi­der. Dans cette nou­velle tra­hi­son des clercs, je vois la peur que les élèves ins­pirent. En fait, l’Etat rêve d’une Edu­ca­tion na­tio­nale sans élèves : ils gênent tout le monde, ils parlent mal, ils sont vio­lents, ils té­lé­phonent, on ne sait plus comment les prendre. Et sur­tout ils coûtent hor­ri­ble­ment cher. Je vois aus­si qu’on veut adap­ter l’en­sei­gne­ment aux be­soins de l’in­dus­trie. C’est à la fois cri­mi­nel et stu­pide, car ces be­soins ne sont ab­so­lu­ment pas ana­ly­sés, pas plus que les moyens de les sa­tis­faire. Les langues an­ciennes font de meilleurs scien­ti­fiques, de meilleurs ven­deurs et même de meilleurs in­for­ma­ti­ciens. Je le sais! Je fais du bien à mes élèves, à tous! D’ailleurs, voyez où sont éle­vés les en­fants des pe­tits gé­nies de la Si­li­con Val­ley, les en­fants des pa­trons de Google, d’Ama­zon, de Wi­ki­pé­dia ! Dans des écoles Mon­tes­so­ri, des écoles Wal­dorf : pas de connexion in­ter­net, des ta­bleaux noirs, des livres… Vous pou­vez être sûr qu’eux ne vont pas faire d’EPI [en­sei­gne­ments pra­tiques in­ter­dis­ci­pli­naires] une heure par se­maine. Steve Jobs in­ter­di­sait les écrans à ses en­fants. Nous, on nous les im­pose. »

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