Baisse des charges : ça suf­fit!

As­so­cié fon­da­teur de la so­cié­té d’in­ves­tis­se­ment TheFa­mi­ly et pro­fes­seur as­so­cié à l’uni­ver­si­té Pa­ris-Dau­phine.

L'Obs - - POINT DE VUE - Par NI­CO­LAS CO­LIN

Mi­chael Por­ter, l’un des « sei­gneurs » de la stra­té­gie d’en­tre­prise, s’est fait connaître dans les an­nées 1970 en dé­non­çant les ma­na­gers ob­sé­dés par la baisse des coûts. Trop d’en­tre­prises, écri­vait-il, se livrent une « guerre d’at­tri­tion ». Les me­sures d’éco­no­mies des unes sont imi­tées par les autres. La pres­sion concur­ren­tielle, in­chan­gée, force la baisse des prix. Pri­vées de leurs marges, les en­tre­prises sont alors contraintes de… conti­nuer à bais­ser les coûts. La stra­té­gie, se­lon Por­ter, vise pré­ci­sé­ment à rompre cette spi­rale in­fer­nale. Plu­tôt que de ser­rer la vis à l’in­fi­ni et d’être ain­si ti­rées vers le bas, les en­tre­prises doivent adop­ter un « po­si­tion­ne­ment stra­té­gique » : se démarquer des autres est la seule ma­nière de conte­nir la pres­sion du mar­ché et de dé­fendre leurs marges sur le long terme.

L’éco­no­mie fran­çaise connaît au­jourd’hui la même si­tua­tion que ces mal­heu­reuses en­tre­prises dé­crites par Por­ter : elle est vic­time d’une guerre d’at­tri­tion. Ob­sé­dés par les coûts, nos di­ri­geants pra­tiquent de­puis plu­sieurs dé­cen­nies la po­li­tique de la « baisse des charges ». La droite a bais­sé les charges entre 1993 et 1997 pour com­pen­ser le ni­veau éle­vé du smic. La gauche a bais­sé les charges entre 1997 et 2002 pour faire pas­ser la pi­lule des 35 heures. La droite a de nou­veau bais­sé les charges entre 2002 et 2012 pour faire plai­sir aux em­ployeurs. Fran­çois Hol­lande, en­fin, a bais­sé les charges car c’est ap­pa­rem­ment la seule idée qui ait ger­mé en lui pour in­ver­ser la courbe du chô­mage. Il s’en est même fé­li­ci­té lors de sa dé­cla­ra­tion té­lé­vi­sée du 1er dé­cembre der­nier !

Après vingt-cinq ans de la même ren­gaine, il est temps de po­ser les ques­tions qui fâchent. Nous avons beau bais­ser les charges, il y a tou­jours moins cher ailleurs. Nos en­tre­prises doivent donc aus­si bais­ser les prix, ce qui les prive ins­tan­ta­né­ment d’oxy­gène et les conduit à ré­cla­mer… de nou­velles baisses de charges ! Sou­mis à cette pres­sion per­ma­nente, nos di­ri­geants sans ima­gi­na­tion se bornent à… per­sé­vé­rer. Puisque ça n’a pas mar­ché jus­qu’ici, conti­nuons, mais en­core plus fort ! Fran­çois Fillon a dé­jà pro­mis une baisse des co­ti­sa­tions pa­tro­nales et de l’im­pôt sur les so­cié­tés, pour un mon­tant de 40 mil­liards d’eu­ros. Les can­di­dats de gauche, Ma­nuel Valls en tête, vont pro­ba­ble­ment lui em­boî­ter le pas.

La sur­en­chère des baisses de charges a des ef­fets dé­lé­tères. Puisque les en­tre­prises peuvent tou­jours comp­ter sur un sup­plé­ment d’oxy­gène de la part du pro­chain gou­ver­ne­ment, pour­quoi se sou­cie­raient-elles de leur po­si­tion­ne­ment stra­té­gique ? Comme l’a ob­ser­vé un jour Jean-Pierre Ro­dier, an­cien pa­tron de Pe­chi­ney, « les de­mandes ac­tuelles de baisse des charges ont rem­pla­cé les de­mandes pas­sées de dé­va­lua­tion du franc. Les en­tre­prises at­tendent la sui­vante et ne se forcent pas à mon­ter en gamme ».

Pour mettre fin à cette guerre d’at­tri­tion, nous de­vons ad­mettre que la baisse des coûts n’est plus l’en­jeu cen­tral de la po­li­tique éco­no­mique. La com­pé­ti­ti­vi­té-prix était cru­ciale dans l’éco­no­mie de rat­tra­page des Trente Glo­rieuses. Elle est de­ve­nue un piège dans l’éco­no­mie en tran­si­tion des an­nées 2010. La ri­chesse de de­main ne se­ra pas créée, tant s’en faut, par les en­tre­prises du pas­sé, qui res­tent fo­ca­li­sées sur la baisse des coûts et nous tirent tous vers le bas. Elle le se­ra par des en­tre­pre­neurs ca­pables de se confor­mer à un pa­ra­digme ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent. La Si­li­con Val­ley est un bon exemple : tout y coûte beau­coup plus cher qu’ailleurs, mais c’est quand même là-bas que gran­dissent les plus puis­santes en­tre­prises du monde.

Il y a, en réa­li­té, deux ma­nières de bais­ser les charges. On pour­rait le faire de fa­çon stra­té­gique pour créer en­fin de nom­breux em­plois de ser­vice dans l’éco­no­mie nu­mé­rique : ce­la sup­pose d’en fi­nir avec cer­taines ré­gle­men­ta­tions ob­so­lètes et de ren­for­cer la pro­tec­tion so­ciale. On peut aus­si, tel Fran­çois Hol­lande, bais­ser les charges sim­ple­ment pour confor­ter les chefs d’en­tre­prise en place dans leur dé­ter­mi­na­tion fri­leuse à ne rien chan­ger. Le si­gnal est alors dé­sas­treux : « Con­ti­nuez, ne chan­gez rien, on va faire en sorte que ça coûte moins cher. » A ce­la s’ajoute une cir­cons­tance ag­gra­vante : le mes­sage sous­ja­cent à la baisse des charges est que la pro­tec­tion so­ciale coûte trop cher et est donc illé­gi­time.

Flat­ter le conser­va­tisme des pa­trons et fra­gi­li­ser la pro­tec­tion so­ciale : on a vu mieux comme po­li­tique éco­no­mique de gauche! Le nau­frage de Fran­çois Hol­lande s’ex­plique à cette aune. Il doit ser­vir de le­çon à tous ceux, d’Ar­naud Mon­te­bourg à Em­ma­nuel Ma­cron et Ma­nuel Valls, qui pré­tendent lui suc­cé­der. S’ef­for­cer de maî­tri­ser les coûts est lé­gi­time, à condi­tion de se do­ter d’une stra­té­gie. Et, comme nous l’en­seigne Mi­chael Por­ter, la stra­té­gie consiste à faire des choix. Vou­lons-nous nous ap­pau­vrir dans cette guerre d’at­tri­tion li­vrée de­puis 1993, que Fran­çois Hol­lande avait choi­si d’in­ten­si­fier ? Ou bien vou­lons-nous faire de la France une puis­sance de l’éco­no­mie nu­mé­rique de de­main ?

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