Tur­quie Er­do­gan, nais­sance d’un des­pote is­la­miste

Pour­quoi le pré­sident turc est-il de­ve­nu ce ty­ran qui veut mo­de­ler la so­cié­té à son image : pa­ter­na­liste, re­li­gieuse, na­tio­na­liste?

L'Obs - - Sommaire - De nos en­voyées spé­ciales, URSULA GAU­THIER et CÉ­LINE LUSSATO

Ily a cinq mois, Re­cep Tayyip Er­do­gan a frô­lé la mort. Par chance, ou par une ha­bi­le­té dia­bo­lique, il a réus­si à dé­jouer le coup d’Etat qui vi­sait à le ren­ver­ser, in­fli­geant au pas­sage une dé­faite his­to­rique à la re­dou­table ar­mée turque. Ce putsch man­qué lui a confé­ré la double au­réole de vic­time et de mi­ra­cu­lé. De­puis, il ne cesse d’exal­ter les « mar­tyrs » qui ont don­né leur vie afin que lui puisse conti­nuer à dé­fendre tous les mu­sul­mans de la terre. Plu­sieurs fois par jour, ses dis­cours sont re­trans­mis en di­rect sur les chaînes de té­lé­vi­sion. Il in­vec­tive ses en­ne­mis. Il tem­pête contre la du­pli­ci­té de ses « pré­ten­dus al­liés » les Etats-Unis, l’Union eu­ro­péenne. Des faux amis, qui veulent « mettre la Tur­quie à ge­noux ». Mais lui, Re­cep Tayyip Er­do­gan, avec l’aide d’Al­lah, af­firme qu’il leur tien­dra tête jus­qu’à son der­nier souffle.

Pa­ra­noïa ai­guë ou simple rhé­to­rique po­pu­liste ? Les avis dif­fèrent. « Il était dé­jà as­sez “dé­ran­gé” et émo­tion­nel­le­ment in­stable, mais de­puis ce putsch il est de­ve­nu car­ré­ment fou », sou­pire une dé­pu­tée de l’op­po­si­tion. Re­ce­vant « l’Obs » dans son bu­reau du Par­le­ment, elle baisse ins­tinc­ti­ve­ment la voix pour ra­con­ter les érup­tions vol­ca­niques du grand homme et la ter­reur de son en­tou­rage. A An­ka­ra, on chu­chote qu’il est ma­lade : il souf­fri­rait d’un can­cer du cô­lon et de pro­blèmes d’épi­lep­sie qui af­fectent sa san­té men­tale. On ra­conte qu’il gifle les mi­nistres qui osent le contre­dire, qu’en pri­vé ses cour­ti­sans lui baisent les pieds, qu’il a des goû­teurs, 500 gardes du corps… Cette hy­po­thèse de la fo­lie, un in­tel­lec­tuel de gauche qui fut un proche d’Er­do­gan n’y croit pas : « C’est du théâtre. Plus il tape du poing, plus sa po­pu­la­ri­té aug­mente, et plus il a les cou­dées franches pour pur­ger toute op­po­si­tion. » Bas­kin Oran, po­li­to­logue res­pec­té de l’uni­ver­si­té d’An­ka­ra, qui fut lui aus­si un com­pa­gnon de route, dé­crit po­sé­ment la dé­rive du reis vers l’in­to­lé­rance et l’intimidation. Le pro­fes­seur a ain­si re­çu la vi­site de po­li­ciers ve­nus vé­ri­fier, à 3 heures du ma­tin, « qu’il al­lait bien » – fa­çon de l’en­cou­ra­ger à adou­cir le ton de ses édi­to­riaux. « La peur est sa grande arme. Il sème la ter­reur chez ses op­po­sants et se sert de son ta­lent d’ora­teur pour at­ti­ser l’an­xié­té de ses par­ti­sans. Son idée fixe, c’est le pou­voir. »

Comme tous les au­to­crates, la mé­thode d’Er­do­gan pour conser­ver le pou­voir

consiste à écra­ser toute contes­ta­tion. De­puis le coup d’Etat man­qué du 15 juillet, la Tur­quie connaît la vague de ré­pres­sion la plus fé­roce de son his­toire : 60 000 per­sonnes in­ter­pel­lées, 37000 sous les ver­rous, 56 000 pri­vées de leur pas­se­port, 125 000 li­cen­ciées… Tous ceux qui ne sont pas par­ti­sans du pré­sident turc sont me­na­cés. Loin des pro­messes de li­bé­ra­li­sa­tion faites au tour­nant du siècle par un lea­der qui se pré­sen­tait comme « pos­tis­la­miste », l’heure est à l’au­to­ri­ta­risme dur, comme dans tout le Moyen-Orient. Mais à la dif­fé­rence des autres hommes forts de la ré­gion, Er­do­gan pos­sède un atout de taille : une po­pu­la­ri­té ex­cep­tion­nelle. De­puis Mus­ta­fa Ke­mal Atatürk, « père » de cette Tur­quie mo­derne qu’il a créée sur les dé­combres de l’Em­pire ot­to­man en 1920, au­cun homme po­li­tique n’a sus­ci­té une telle fer­veur. Voi­ci treize ans qu’Er­do­gan rem­porte toutes les élec­tions, amé­lio­rant son score à chaque scru­tin. Après des dé­cen­nies de coa­li­tions éphé­mères et in­ef­fi­caces, c’est lui, l’is­la­miste sor­ti du rang, qui a réus­si à faire dé­col­ler l’éco­no­mie. De­puis 2003, le re­ve­nu an­nuel par ha­bi­tant a plus que dou­blé. Son élec­to­rat lui sait gré d’avoir as­sou­pli le car­can laï­ciste hé­ri­té d’Atatürk, d’avoir en­fin ou­vert la fonc­tion pu­blique aux pieux mu­sul­mans. Mais le fon­de­ment de son in­oxy­dable po­pu­la­ri­té, c’est l’élé­va­tion spec­ta­cu­laire du ni­veau de vie.

Rien ne pré­dis­po­sait pour­tant cet en­fant des fau­bourgs d’Is­tan­bul à opé­rer la brillante syn­thèse conser­va­tri­ce­mo­der­niste qui est au coeur de sa réus­site. Né en 1954, il au­rait des as­cen­dances mê­lées, géor­giennes et lazes. Son père, mo­deste ca­pi­taine de fer­ry, lui in­culque une foi mu­sul­mane in­tran­si­geante et des va­leurs ul­tra­na­tio­na­listes. En­fant, Er­do­gan fré­quente une école re­li­gieuse pu­blique dans un quar­tier ou­vrier près des ca­fés chics de la « ville eu­ro­péenne » de Beyo­glu. Il ex­celle en dé­cla­ma­tion, ce qui lui ouvre très tôt une car­rière po­li­tique. A 15 ans, il mi­lite dé­jà dans les rangs d’une as­so­cia­tion étu­diante très à droite, an­ti­com­mu­niste et pro-is­la­miste.

Au mi­lieu des an­nées 1970, Tayyip est re­mar­qué par Nec­met­tin Er­ba­kan, fi­gure tu­té­laire de l’is­lam po­li­tique, qui le prend sous son aile. Il se ma­rie, élève quatre en­fants et fré­quente la puis­sante con­fré­rie na­q­sh­ban­di, une école sou­fie prag­ma­tique, qui voit dans la po­li­tique le moyen d’abou­tir à un Etat is­la­mique. Er­do­gan va se­couer les ré­flexes pous­sié­reux du Re­fah, le nou­veau par­ti de son « maître » Er­ba­kan. Pour Jean-Fran­çois Pé­rouse (1), l’étoile mon­tante du Re­fah ap­plique pour la pre­mière fois le prag­ma­tisme qui se­ra la clé de son succès : « Il en­cou­rage les femmes à faire cam­pagne, contraint les can­di­dats à sa­cri­fier la barbe, en­voie ses troupes dra­guer l’élec­teur dans les quar­tiers li­bé­raux. » Jus­qu’à la consé­cra­tion de 1994 : Er­do­gan dé­croche la mai­rie d’Is­tan­bul. Il a 40 ans, et une voie royale de­vant lui. En ef­fet, dans la fou­lée, le Re­fah rem­porte les lé­gis­la­tives, pro­pul­sant son men­tor Er­ba­kan au som­met du pou­voir. Tout feu, tout is­lam, l’éner­gique maire d’Is­tan­bul mi­lite pour la ré­ins­crip­tion de la re­li­gion dans la sphère pu­blique, sans ou­blier de dis­tri­buer des aides aux plus dé­mu­nis. Sur­tout, il fait d’Is­tan­bul une mé­ga­lo­pole mo­derne.

Mais les gar­diens de la laï­ci­té ké­ma­liste se crispent. En 1998, le Re­fah est in­ter­dit au mo­tif d’« ac­ti­vi­tés an­ti­laïques ». Er­do­gan est à son tour vi­sé pour avoir dé­cla­mé un poème pro­vo­ca­teur : « Les mi­na­rets se­ront nos baïon­nettes, les cou­poles nos casques, les mos­quées se­ront nos ca­sernes et les croyants nos sol­dats. » Il passe quatre mois en pri­son pour « crime contre l’Etat ». A sa sor­tie, c’est un homme nou­veau. Ou­bliée la cha­ria. Il se veut dé­sor­mais « ré­for­ma­teur », et dé­fend l’Etat de droit et les liens pri­vi­lé­giés avec l’Oc­ci­dent. Il a com­pris qu’il doit don­ner des gages s’il veut re­ve­nir dans le jeu. A moins que, comme on le pré­tend à gauche, il n’ait été choi­si par Wa­shing­ton pour de­ve­nir la fi­gure pu­blique d’un is­lam « rai­son­nable ». L’ins­tru­ment de la re­con­quête se­ra un nou­veau par­ti de centre droit. Le Par­ti de la Jus­tice et du Dé­ve­lop­pe­ment (AKP), qu’il fonde en 2001, veut oeu­vrer pour « un nou­veau contrat so­cial, la sé­pa­ra­tion des pou­voirs et l’in­dé­pen­dance de la jus­tice ». Ya­sar Ya­kis est un des six ré­dac­teurs des sta­tuts : « Nous avons pros­crit toute ré­fé­rence re­li­gieuse. Le mot “is­lam” n’y fi­gure même pas », ex­plique l’an­cien chef de la di­plo­ma­tie d’Er­do­gan, un homme plu­tôt

li­bé­ral qui avait re­joint les fon­da­teurs de l’AKP dans l’es­poir de créer un par­ti dé­mo­crate mu­sul­man. « Pour nous, l’AKP était équi­dis­tant des trois re­li­gions mo­no­théistes et de l’athéisme. »

En 2002, l’AKP rem­porte les lé­gis­la­tives et pro­pulse Er­do­gan au poste de Pre­mier mi­nistre. Quelle vic­toire pour ce pro­vin­cial dé­ra­ci­né, trai­té de haut par les élites ké­ma­listes pour ses ma­nières ru­gueuses et son par­ler po­pu­laire! « Et il a te­nu toutes ses pro­messes. Non seule­ment il a pré­ser­vé la laï­ci­té, mais il a dé­fen­du les droits de tous : Kurdes, Ale­vis et même non-mu­sul­mans », af­firme dans un an­glais par­fait le dé­pu­té AKP Ta­lip Kü­çük­can, chef de la dé­lé­ga­tion turque au Con­seil de l’Eu­rope. L’exemple le plus par­lant pour cet ar­dent dé­fen­seur du ré­gime : la res­ti­tu­tion aux fon­da­tions re­li­gieuses d’une église, d’un mo­nas­tère et d’une sy­na­gogue confis­qués par l’Etat ké­ma­liste. Mais le plus urgent, pour Er­do­gan, c’est de sa­per la ca­pa­ci­té de nui­sance de l’ar­mée. Les ré­formes exi­gées par l’Union eu­ro­péenne en vue de l’adhé­sion de la Tur­quie four­nissent l’oc­ca­sion par­faite de des­ser­rer l’em­prise des mi­li­taires. L’oeuvre se­ra par­ache­vée grâce aux re­ten­tis­sants pro­cès pu­blics lan­cés à par­tir de 2007 contre les gra­dés de l’ar- mée et leurs al­liés de la haute ad­mi­nis­tra­tion. L’hydre ké­ma­liste dé­ca­pi­tée, Er­do­gan est dé­sor­mais aux com­mandes. C’est une époque faste pour le reis, re­çu par les grands de ce monde, fê­té par les EtatsU­nis de Bush, qui cé­lèbrent le nou­vel exemple de « dé­mo­cra­tie mu­sul­mane » à étendre à tout le Moyen-Orient. Pour ses ado­ra­teurs, Er­do­gan est le nou­veau Meh­met II, le sul­tan qui conquit Cons­tan­ti­nople au xve siècle. A tra­vers lui, la Tur­quie peut à nou­veau es­pé­rer un re­tour aux gloires de l’Em­pire ot­to­man. Avec les « prin­temps arabes », c’est l’apo­théose. Le « grand frère des mu­sul­mans » se range aux cô­tés des masses ré­vol­tées. Au Caire, à Tu­nis, à Tri­po­li, il est adu­lé comme une rock star. Avec l’élec­tion à la pré­si­dence égyp­tienne du frère mu­sul­man Mo­ha­med Mor­si, Er­do­gan ac­cède au sta­tut de guide de la re­nais­sance mu­sul­mane. Mais, en juillet 2013, l’ar­mée égyp­tienne re­prend le pou­voir. La chute de son ami Mor­si l’af­fecte pro­fon­dé­ment. Il est per­sua­dé d’être « le se­cond sur la liste ». Ou­tré par ce qu’il ana­lyse comme un double jeu amé­ri­cain, Er­do­gan amorce un grand vi­rage et re­noue avec les convic­tions de sa jeu­nesse.

La lune de miel avec l’Oc­ci­dent est bien ter­mi­née. Er­do­gan se crispe. En 2013, les ma­ni­fes­ta­tions pour la protection du parc Ge­zi, au coeur d’Is­tan­bul, contre un pro­jet im­mo­bi­lier, sont vio­lem­ment ré­pri­mées. Les pen­chants au­to­ri­taires et mé­ga­lo­ma­niaques du reis étaient dé­jà connus de tous. C’est dé­sor­mais la peur qui ali­mente son rai­dis­se­ment. Car une me­nace re­dou­table a émer­gé dans le cercle le plus proche. L’al­lié des pre­miers jours, le pré­di­ca­teur Fe­thul­lah Gü­len, dont les adeptes ont in­fil­tré tous les rouages de l’Etat, s’est re­tour­né contre Er­do­gan. « Les deux hommes par­tagent pour­tant la même vi­sion du monde, le même pro­jet is­la­miste, rap­pelle le po­li­to­logue Ah­met In­sel. Long­temps, ils ont lut­té main dans la main contre les ba­rons du ké­ma­lisme. » Ce sont les po­li­ciers, pro­cu­reurs et juges gu­lé­nistes qui ont per­mis à Er­do­gan de dé­ca­pi­ter l’ar­mée. Mais ils se dé­chirent dé­sor­mais sur tout. Or­ches­trée par les hommes de Gü­len, la ré­vé­la­tion fra­cas­sante fin 2013 d’af­faires de cor­rup­tion im­pli­quant Er­do­gan ne laisse plus de place au doute : c’est un com­bat à mort qui s’est en­ga­gé entre l’homme fort et l’imam.

Son élec­tion triom­phale à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique en 2014 – la pre­mière au suf­frage uni­ver­sel – ne suf­fit pas à le ras­su­rer. Bien dé­ci­dé à se main­te­nir au pou­voir, il veut faire de la Tur­quie un ré­gime pré­si­den­tiel à sa main. Mais le 7 juin 2015, c’est la dé­con­ve­nue : le Par­ti dé­mo­cra­tique des Peuples (HDP), nou­veau par­ti pro­kurde, entre au Par­le­ment, pri­vant l’AKP de la ma­jo­ri­té qua­li­fiée et em­pê­chant toute ré­forme consti­tu­tion­nelle. Er­do­gan est dos au mur. Ses pro­jets de ré­gime pré­si­den­tiel sont à l’eau. Et puis il se sent tra­hi. « Il faut re­con­naître à Er­do­gan le cou­rage d’avoir né­go­cié avec les Kurdes à par­tir de 2009, com­mente le po­li­to­logue Bay­ram Bal­ci. Et voi­là que ses rêves s’éva­nouissent à cause de ceux-là mêmes à qui il a ten­du la main. Il a le sen­ti­ment d’avoir re­çu un coup de cou­teau dans le dos. » Il va donc se ven­ger des Kurdes : ce se­ra lui ou le chaos. « Le Sud-Est s’est re­trou­vé sous le feu du ré­gime. Des villes en­tières sont en ruine. Il y a eu plus de 1000 morts de­puis le 7 juin 2015 », dé­cri­vait à « l’Obs » la co­pré­si­dente du HDP Fi­gen Yuk­sek­dag, quelques se­maines avant d’être ar­rê­tée.

Mais c’est le 15 juillet der­nier que le long che­min vers l’au­to­ri­ta­risme d’Er­do­gan prend son vi­rage le plus dra­ma­tique. A An­ka­ra et à Is­tan­bul, un putsch est en cours. On dé­nombre dé­jà près de 200 morts, il y en au­ra au moins 240. Des avions de chasse bom­bardent le Par­le­ment. Le peuple est sous le choc. Au coeur de la nuit, sur le tar­mac de l’aé­ro­port d’Is­tan­bul, où il vient d’at­ter­rir, le reis s’adresse à la foule de ses par­ti­sans gal­va­ni­sés : « Cet acte est un ca­deau qu’Al­lah nous a fait. » Dé­jà, il a com­pris la chance qui vient de lui être don­née : il va pou­voir as­seoir son pou­voir au nom de la dé­fense de la pa­trie. Aus­si­tôt, il lance une vaste purge dans l’ar­mée, les ad­mi­nis­tra­tions, les uni­ver­si­tés, les mé­dias et toute la so­cié­té ci­vile, tra­quant les par­ti­sans de Fe­thul­lah Gü­len, qu’il ac­cuse d’être l’ins­ti­ga­teur du coup d’Etat, puis il s’en prend à ses ad­ver­saires po­li­tiques, em­pri­son­nant le 4 no­vembre onze dé­pu­tés du HDP. « Nous sa­vions que ces ar­res­ta­tions al­laient se pro­duire. Dès que des voix s’élèvent dans une so­cié­té non dé­mo­cra­tique, elles dé­clenchent l’ire du pou­voir. » A la ter­rasse d’un ca­fé, Ali Kenanoglu, ex-dé­pu­té du HDP, ne quitte pas un pe­tit sac à dos bleu dans le­quel il garde quelques ef­fets au cas où il se­rait ar­rê­té. La pe­tite qua­ran­taine, ce mi­li­tant ale­vi est sur le qui-vive. Comme tous les siens. A Ga­zi, le quar­tier ale­vi d’Is­tan­bul, la bri­gade an­ti­ter­ro­riste oc­cupe le com­mis­sa­riat lo­cal, et les vé­hi­cules blin­dés pa­trouillent dans les rues. La peur a ga­gné ce sec­teur et con­ta­mine peu à peu tous ceux qui sont dans le col­li­ma­teur du pou­voir. A Iz­mit, à une cen­taine de ki­lo­mètres à l’est d’Is­tan­bul, une poi­gnée d’en­sei­gnants font vivre une uni­ver­si­té po­pu­laire de­puis leur ren­voi. Leur crime : avoir si­gné une pé­ti­tion ju­geant l’Etat turc res­pon­sable des nou­velles vio­lences dans le Sud-Est. « Er­do­gan sait que s’il perd le pou­voir il se­ra em­pri­son­né, il s’y ac­cro­che­ra donc coûte que coûte. Il nous per­çoit comme une me­nace et veut nous écra­ser », in­siste l’éco­no­miste Kuv­vet Lor­do­glu. Comme des cen­taines d’uni­ver­si­taires, il lui est in­ter­dit de re­trou­ver un autre poste, et il n’ex­clut pas de re­joindre ses confrères dé­jà ré­fu­giés en Eu­rope.

Dans son bu­reau du pe­tit im­meuble du quo­ti­dien « Cum­hu­riyet », l’édi­to­ria­liste Ayse Yil­di­rim ré­agit à l’an­nonce de 16 000 nou­veaux licenciements dans la fonc­tion pu­blique : « Er­do­gan construit son propre sys­tème. S’il s’en prend aux fonc­tion­naires, c’est pour pla­cer ses af­fi­dés. » A la une du der­nier quo­ti­dien in­dé­pen­dant, jour après jour, sont im­pri­més les vi­sages des dix membres de la ré­dac­tion em­pri­son­nés, dont le cé­lèbre édi­to­ria­liste Ka­dri Gür­sel. 128 jour­na­listes, mais aus­si des écri­vains, comme As­li Er­do­gan, sont in­car­cé­rés de­puis des se­maines. Même le tra­vail des avo­cats est en­tra­vé. « Il n’y a plus de droits de la dé­fense », dé­plore dans son ca­bi­net Gü­ray Dag, de l’As­so­cia­tion des Avo­cats mo­der­nistes. Alors qu’il dé­crit l’im­pos­si­bi­li­té d’ac­cé­der aux dos­siers des clients, de les vi­si­ter en pri­son, de s’en­tre­te­nir en pri­vé avec eux, une vi­déo s’af­fiche sur son té­lé­phone : c’est le pré­sident de l’as­so­cia­tion qui vient de se fil­mer dans ses bu­reaux à An­ka­ra quelques mi­nutes avant que les po­li­ciers ne l’in­ter­pellent avec son équipe. « J’at­tends mon tour », lâche Gü­ray Dag, blême.

“DÈS QUE DES VOIX S’ÉLÈVENT, ELLES DÉ­CLENCHENT L’IRE DU POU­VOIR .” ALI KENANOGLU, EX-DÉ­PU­TÉ DU HDP

Le nou­veau reis a dé­jà pla­ni­fié la pro­chaine étape de son « coup d’Etat ci­vil ». Il n’a pas re­non­cé à ha­biller ju­ri­di­que­ment sa main­mise sur le pou­voir en fai­sant adop­ter sa ré­forme consti­tu­tion­nelle. Dans son ap­par­te­ment d’un quar­tier ré­si­den­tiel d’Is­tan­bul, Ali Bay­ra­mo­glu, long­temps ad­mis dans le pe­tit pool de jour­na­listes au­to­ri­sés à ap­pro­cher Tayyip Er­do­gan, suit de près les trac­ta­tions entre l’AKP et ses nou­veaux al­liés, les ul­tra­na­tio­na­listes du Par­ti d’Ac­tion na­tio­na­liste (MHP). Il dé­nonce avec force ce pro­jet an­ti­dé­mo­cra­tique : « Alors que dans tout

ré­gime pré­si­den­tiel la sé­pa­ra­tion des pou­voirs est ren­for­cée, elle est ici an­ni­hi­lée. » Pré­sident do­té de su­per­pou­voirs, au­to­ri­sé à res­ter chef de son par­ti avec toute au­to­ri­té sur « ses » élus, Er­do­gan pour­rait éga­le­ment nom­mer la ma­jo­ri­té des membres des hautes ju­ri­dic­tions, les rec­teurs, les chefs du ren­sei­gne­ment… et pour­rait se main­te­nir à la tête du pays jus­qu’en 2029. « J’ai sou­ses­ti­mé les am­bi­tions de Tayyip Er­do­gan. Au­jourd’hui il se com­porte comme un sul­tan. »

Le grand ré­for­ma­teur mo­der­niste des an­nées 2000 fa­çonne dé­sor­mais la Tur­quie à son image : pa­ter­na­liste, is­la­mique, na­tio­na­liste. Après quelques dé­crets gé­né­ra­li­sant l’au­to­ri­sa­tion du port du voile, le pré­sident a lan­cé une vaste re­prise en main du sys­tème édu­ca­tif. Lui qui fa­vo­rise de­puis des an­nées les écoles d’imams et de prédicateurs, dont le nombre a ex­plo­sé, pro­fite des purges pour étendre l’is­la­mi­sa­tion à l’en­semble des éta­blis­se­ments pu­blics, rem­pla­çant les di­zaines de mil­liers d’en­sei­gnants ra­diés par des proches de l’AKP. « Les en­tre­tiens de re­cru­te­ment sont alar­mants : que pen­sez-vous du coup d’Etat? Faites-vous votre prière? Com­bien de fois par jour ? Au­tant de ques­tions des­ti­nées à écar­ter gu­lé­nistes, Kurdes, Ale­vis ou mi­li­tants de gauche », dé­nonce Hü­seyin To­su, res­pon­sable lo­cal du syn­di­cat de l’en­sei­gne­ment Egi­tim Sen, dont 10000 membres ont été dé­mis de leurs fonc­tions. « Le pro­jet? Fa­çon­ner une Tur­quie re­li­gieuse et conser­va­trice. »

Fin no­vembre, les fé­mi­nistes ont de jus­tesse blo­qué un pro­jet de loi per­met­tant d’am­nis­tier des hommes ayant épou­sé re­li­gieu­se­ment des mi­neures, y com­pris lorsque ces ma­riages avaient été contrac­tés après le viol des jeunes filles. Les mi­li­tantes de l’AKP avaient joint leurs voix à la pro­tes­ta­tion. Er­do­gan n’est sen­sible qu’aux ré­ac­tions de sa base. Lui qui fin juillet comp­ta­bi­li­sait 68% d’opi­nions fa­vo­rables sait que ses élec­teurs pour­raient le lâ­cher si leurs in­té­rêts étaient me­na­cés. L’AKP est ar­ri­vé au pou­voir en 2002 parce qu’il avait su don­ner de l’es­poir après la crise éco­no­mique. Mais les si­gnaux sont à nou­veau au rouge : chô­mage en hausse, fri­lo­si­té des in­ves­tis­seurs étran­gers, tou­risme en berne, baisse de la livre turque. Er­do­gan sait que les fac­teurs qui l’ont por­té pour­raient au­jourd’hui pro­vo­quer sa chute. A moins que tous les pou­voirs ne soient dé­jà entre les mains du nou­veau sul­tan.

LE “REIS” FA­VO­RISE DE­PUIS DES AN­NÉES LES ÉCOLES D’IMAMS ET DE PRÉDICATEURS.

(1) Jean-Fran­çois Pé­rouse, di­rec­teur de l’Ins­ti­tut fran­çais d’Etudes ana­to­liennes, au­teur avec Ni­co­las Che­vi­ron d’« Er­do­gan. Nou­veau père de la Tur­quie ? », Edi­tions Fran­çois Bou­rin, 2016.

Le pré­sident après son al­lo­cu­tion au Som­met mon­dial sur l’Ac­tion hu­ma­ni­taire, le 23 mai 2016 à Is­tan­bul.

L’ar­mée turque pa­trouille dans les rues d’An­ka­ra, lors de la ten­ta­tive de coup d’Etat, le 15 juillet.

Ma­ni­fes­ta­tion de sou­tien après le putsch avor­té, le 20 juillet à An­ka­ra.

L’al­liance Mor­si-Er­do­gan cé­lé­brée jus­qu’au Pa­kis­tan (La­hore) en 2013.

Aux cô­tés de son men­tor Er­ba­kan, lors des mu­ni­ci­pales de 1994.

La ville de Nu­say­bin, à ma­jo­ri­té kurde, en oc­tobre 2016. Elle est bom­bar­dée par l’ar­mée turque de­puis mai.

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