Bal­let Cygnes par­ti­cu­liers

Le cé­lé­bris­sime “LAC DES CYGNES” re­vient sur la scène de l’Opé­ra de Pa­ris. Mais en connaissez-vous vrai­ment l’his­toire ?

L'Obs - - Sommaire - Par RA­PHAËL DE GUBERNATIS

LE BIDE DE LA CRÉA­TION

La créa­tion à Mos­cou, en 1877, du « Lac des cygnes » de Tchaï­kovs­ki fut un échec. La mu­sique fut in­com­prise, le li­vret du bal­let était mal bâ­ti, et le cho­ré­graphe, Wen­zel Rei­sin­ger, n’avait pas de gé­nie. En 1893, le Mar­seillais Ma­rius Pe­ti­pa ré­écrit l’ar­gu­ment, de­mande à Tchaï­kovs­ki (qui meurt la même an­née) de re­ma­nier sa com­po­si­tion et, as­sis­té par Lev Iva­nov, crée en 1895 une nou­velle ver­sion pour le Bal­let im­pé­rial au Théâtre Ma­rie de Saint-Pé­ters­bourg. Celle qui al­lait per­du­rer avec ses grands en­sembles de cygnes blancs aux deuxième et qua­trième actes, dits « actes blancs ».

UN FRAN­ÇAIS CHEZ LES TSARS

De­puis le xviiie siècle, les Fran­çais sont les maîtres de bal­let de l’Eu­rope, de Londres à Vienne, de Stock­holm à Co­pen­hague, et en Rus­sie, dès le règne de la tsa­rine Eli­sa­beth. En­ga­gé comme dan­seur dans les Bal­lets im­pé­riaux en 1847, puis as­sis­tant de Jules Per­rot et d’Ar­thur Saint-Léon, Ma­rius Pe­ti­pa de­vient maître de bal­let en 1869 et jus­qu’en 1904. Ré­pon­dant au goût d’un pu­blic aris­to­cra­tique, il porte à la scène des contes mer­veilleux ou fan­tas­tiques : « Casse-Noi­sette », « la Belle au bois dor­mant », « Cen­drillon », « Barbe-Bleue », « la Baya­dère » et, bien sûr, « le Lac des cygnes ».

UN CLAS­SIQUE… RÉ­CENT

Si « le Lac des cygnes » re­pré­sente au­jourd’hui l’ar­ché­type du grand bal­let aca­dé­mique pour les Fran­çais, ils n’en ont dé­cou­vert que des ex­traits en 1911 avec les Bal­lets russes. Puis à l’Opé­ra de Pa­ris en 1936 et 1946. Ce n’est qu’en 1958 que l’ou­vrage com­plet est pré­sen­té par une troupe russe au Théâtre du Châ­te­let, dans la ver­sion de Vla­di­mir Bour­meis­ter. Celle-ci entre en 1960 au ré­per­toire de l’Opé­ra de Pa­ris. Un « grand clas­sique », mais dont l’his­toire est toute ré­cente en France.

LE TU­TU BLANC

Né avec le bal­let ro­man­tique, l’« acte blanc » re­groupe des scènes où évo­luent spectres ou créa­tures sur­na­tu­relles loin du monde des vi­vants et où toutes les dan­seuses sont en tu­tu blanc. Il en est ain­si dans la deuxième par­tie de « la Syl­phide » (1832), le deuxième acte de « Gi­selle » (1841) ou pour le « Bal­let des nonnes » sor­tant de leur tom­beau dans l’opé­ra « Ro­bert le Diable » (1831). Pe­ti­pa re­prend la for­mule en 1877 dans « la Baya­dère » (le spec­ta­cu­laire « pas des ombres ») et dans « le Lac » lors des actes II et IV où évo­luent des femmes mé­ta­mor­pho­sées en cygnes près du lac dont elles sont pri­son­nières.

DES CYGNES COSMOPOLITES

Dans un bal­let dont l’ac­tion se dé­roule au Moyen Age dans quelque prin­ci­pau­té ger­ma­nique, pour­quoi faire fi­gu­rer des danses hon­groises, russes, na­po­li­taines, es­pa­gnoles ou po­lo­naises par­mi les di­ver­tis­se­ments du troi­sième acte ? C’est que Pe­ti­pa re­prend une très an­cienne tra­di­tion qui re­monte au bal­let de cour, dans l’Ita­lie de la Re­nais­sance tout d’abord, puis en France, et où fi­gu­raient, par goût pour l’exo­tisme, toutes sortes de danses ve­nues d’ailleurs.

UN CYGNE GAY ?

Ja­dis, l’his­toire était belle et tra­gique et per­sonne n’y voyait ma­lice : au cours d’une chasse au bord d’un lac, le prince Sieg­fried s’épre­nait de la prin­cesse Odette mé­ta­mor­pho­sée en cygne et ten­tait de l’ar­ra­cher aux ma­lé­fices du fu­rieux qui l’avait en­sor­ce­lée. Mais Freud s’est au­jourd’hui glis­sé par­mi les vo­la­tiles. De telles amours vouées à l’échec tra­hi­raient l’ho­mo­sexua­li­té d’un gar­çon in­ca­pable d’ai­mer, si­non en s’ac­cro­chant à une im­pos­sible conquête. Mère hau­taine et cas­tra­trice, prince à la sexua­li­té in­cer­taine, cygne trans­for­mé en mâle séducteur, gou­ver­neur am­bi­gu : tout a été ten­té, et sou­vent avec bon­heur, pour épi­cer l’ar­gu­ment. Ici, dans la ver­sion si­gnée de Nou­reïev, le gou­ver­neur du prince et le ma­gi­cien von Ro­th­bart ne font qu’un. C’est ce double per­son­nage, pos­ses­sif et dominateur, qui ma­noeuvre pour ar­ra­cher à son élève une femme qui, fa­ta­le­ment, se­rait pour lui une ri­vale.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.