Ci­né­ma Juan An­to­nio Bayo­na, le nou­veau Spiel­berg

Avec “Quelques mi­nutes après mi­nuit”, fable sur l’en­fance face à la mort, le RÉA­LI­SA­TEUR ES­PA­GNOL s’im­pose en pe­tit pro­dige du ci­né­ma FAN­TAS­TIQUE, ten­dance mé­lo. Ren­contre

L'Obs - - Sommaire - Par NI­CO­LAS SCHALLER

Son nom ne vous dit pro­ba­ble­ment rien. Pour­tant, Juan An­to­nio Bayo­na a si­gné deux des plus gros suc­cès de l’his­toire du ci­né­ma es­pa­gnol, bluf­fé Guiller­mo del To­ro, ta­pé dans l’oeil de Mar­tin Scor­sese, Brad Pitt et Ste­ven Spiel­berg qui l’ont, cha­cun, dra­gué pour tra­vailler aux Etat­sU­nis. Tout ce­la en seule­ment deux longs-mé­trages, « l’Or­phe­li­nat » et « The Im­pos­sible ». Un film de fan­tômes et un film ca­tas­trophe, mais, au fond, un même su­jet qui ob­sède ce qua­dra dis­cret à la bouille ju­vé­nile : l’en­fance face à la mort. Un thème on ne peut moins ven­deur que Bayo­na, en le trai­tant par le biais du genre, n’es­quive ni n’édul­core. Au contraire, il ap­puie là où ça fait mal. Dans ce do­maine, il n’est ja­mais al­lé aus­si loin qu’avec « Quelques mi­nutes après mi­nuit », son nou­veau film. Une fable pour en­fants trop dou­lou­reuse pour les adultes, qui le consacre en digne hé­ri­tier de son maître, Spiel­berg, l’an­née même où ce­lui-ci s’est plan­té sur un su­jet si­mi­laire avec « le Bon Gros Géant ».

Le scé­na­rio, adap­té de son propre ro­man par l’au­teur bri­tan­nique Pa­trick Ness, n’y va pas mol­lo sur le mé­lo. C’est l’his­toire de Co­nor, 12ans (Le­wis MacDou­gall), un ga­min so­li­taire, har­ce­lé par trois ca­ma­rades de classe, qui vit seul avec sa mère (Fe­li­ci­ty Jones), at­teinte d’un cancer en phase ter­mi­nale. Contraint d’em­mé­na­ger chez son aus­tère grand-mère (Si­gour­ney Wea­ver), Co­nor se ré­fu­gie dans le des­sin et dans ses cau­che­mars, qu’il ne dis­tingue plus de la réa­li­té: chaque nuit, un arbre géant, qui parle avec la voix de Liam Nee­son, vient lui conter une lé­gende dont la mo­rale am­bi­guë a va­leur d’ini­tia­tion. Il n’y a au­cun se­cond de­gré dans la ma­nière, vir­tuose, avec la­quelle Bayo­na met en scène cette fable si pro­gram­ma­tique et char­gée de pa­thos que sa réus­site tient du tour de force. Les ré­cits se su­per­posent, l’ima­gi­naire se confond avec la réa­li­té, les scènes en prises de vues réelles (la vie de Co­nor) et à ef­fets spéciaux (les cau­che­mars de Co­nor) al­ternent avec des sé­quences ani­mées à l’aqua­relle (les lé­gendes). Comme si Bayo­na em­bras­sait toutes les époques et tech­niques du ci­né­ma fan­tas­tique – l’ani­ma­tion en ombres chi­noises des ori­gines, les créa­tures

mé­ca­niques de Ray Har­ry­hau­sen, les prouesses nu­mé­riques ac­tuelles – dans un même élan ca­thar­tique. « Le livre de Pa­trick Ness, dit-il, passe par tous les sen­ti­ments aux­quels on est confron­té à l’âgede Co­nor: la so­li­tude, l’in­com­pré­hen­sion, la co­lère, la culpa­bi­li­té. Dans mon film, le fan­tas­tique sert de porte d’ac­cès à la com­plexi­té de ces sen­ti­ments. Il les rend plus ac­ces­sibles et peut ai­der les jeunes spec­ta­teurs à les as­si­mi­ler. » Pen­dant que leurs pa­rents pleurent à chaudes larmes. Car, à moins d’être cri­tique de ci­né­ma, im­pos­sible de ré­sis­ter au pou­voir la­cry­mal de ce film bou­le­ver­sant.

LA SUITE DE “JURASSIC WORLD”

Comme Spiel­berg a ses dé­buts, Bayo­na ne fait pas en­core l’una­ni­mi­té au­près de la cri­tique. Si son sens du spec­tacle et sa maî­trise de la réa­li­sa­tion sont vo­lon­tiers re­con­nus, nom­breux sont ceux à l’avoir hous­pillé, à plus ou moins juste titre, pour la rou­blar­dise de « l’Or­phe­li­nat » ou pour le cô­té tire-larmes de « The Im­pos­sible », son film avec Nao­mi Watts et Ewan McG­re­gor sur le tsu­na­mi de 2004 en Thaï­lande. L’in­tel­li­gent­sia se mé­fie des émo­tions fortes. C’est la ma­tière pre­mière de Bayo­na. Nul doute que « Quelques mi­nutes après mi­nuit » comme « The Im­pos­sible », sai­sis­sant sur­vi­val dont les quelques er­re­ments le­lou­chiens ont oc­cul­té aux yeux de beau­coup l’éton­nante vé­ra­ci­té, se ver­ra re­pro­cher sa di­men­sion mé­lo. Or com­bien sont-ils à sa­voir don­ner vie à la rage et aux peurs en­fan­tines sans ma­ni­chéisme, avec au­tant de jus­tesse et une telle croyance dans les pou­voirs du ci­né­ma? « Peu de ci­néastes prennent vrai­ment au sé­rieux le monde des en­fants et en parlent avec hon­nê­te­té, dé­plore Bayo­na. Sauf Spiel­berg. »

Spiel­berg, le mo­dèle de Bayo­na, et aujourd’hui, son men­tor. De­puis le jour où, à l’âge de 6 ans, Bayo­na a dé­cou­vert « E.T. » Co­nor (Le­wis MacDou­gall), 12 ans, et l’arbre géant – au­quel Liam Nee­son prête sa voix – dans « Quelques mi­nutes après mi­nuit ». dans une salle comble de Bar­ce­lone, son des­tin était scel­lé. Le ga­min so­li­taire, mor­du de des­sin et de ci­noche (comme Co­nor), se de­vait de de­ve­nir l’ar­tiste que n’a pas été son père, qui rê­vait d’être Pi­cas­so et, par crainte de la pré­ca­ri­té, se fit peintre en bâ­ti­ment. « Aujourd’hui qu’il est à la re­traite, il passe son temps à peindre des toiles, s’émeut Bayo­na. La gé­né­ra­tion de mes pa­rents, la pre­mière à avoir tra­vaillé sous la dé­mo­cra­tie post-Fran­co, n’a pas réus­si à ac­com­plir ses rêves. C’est la rai­son pour la­quelle la fin de “Quelques mi­nutes après mi­nuit’’ est dif­fé­rente de celle du livre. J’ai sug­gé­ré à Pa­trick Ness l’idée de l’hé­ri­tage ar­tis­tique entre la mère et le fils. » En ce mo­ment, c’est un tout autre hé­ri­tage que s’ap­prête à gé­rer Bayo­na. Il pré­pare le tour­nage de « Jurassic World2 » qui doit dé­mar­rer en mars. Une suite qu’il pro­met plus proche du « Jurassic Park » ori­gi­nel de ton­ton Ste­ven et de sa noir­ceur. Il est donc là, l’ave­nir du pe­tit pro­dige du ci­né­ma de genre es­pa­gnol : de­ve­nir un énième yes man du block­bus­ter à la solde des stu­dios amé­ri­cains? Hol­ly­wood le sol­li­cite de­puis «l’Or­phe­li­nat» mais Bayo­na n’avait pas vou­lu y al­ler jus­qu’ici. Il avait même plan­té la suite de «World War Z » en cours de pré­pro­duc­tion. Mais il ne pou­vait pas dire non à Spiel­berg. « Comme Guiller­mo del To­ro [pro­duc­teur de “l’Or­phe­li­nat’’], une fois qu’il vous a choi­si, Spiel­berg vous laisse carte blanche, as­su­ret-il. Il ne ré­ap­pa­raît que pour vous sou­te­nir lorsque vous avez un sou­ci ou be­soin d’aide. » Et si les choses tournent au vi­naigre, Bayo­na pour­ra tou­jours en­voyer son frère ju­meau à sa place. Le bougre nous confesse l’avoir dé­jà fait à deux re­prises sur des jour­nées de pro­mo. Juan An­to­nio ou Car­los Gar­cia, qui faut-il re­mer­cier pour cette interview?

Né en 1975 à Bar­ce­lone (Es­pagne), Juan An­to­nio Bayo­na a no­tam­ment réa­li­sé « l’Or­phe­li­nat » (2007) et « The Im­pos­sible » (2012). « QUELQUES MI­NUTES APRÈS MI­NUIT », par Juan An­to­nio Bayo­na, en salles le 4 jan­vier.

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