Ré­fu­giés Forges-les-Bains, le vil­lage et les mi­grants

Forges-les-Bains, pe­tite com­mune de l’Es­sonne, ac­cueille de­puis oc­tobre un centre pour mi­grants. L’an­nonce de son ou­ver­ture avait pro­vo­qué une le­vée de bou­cliers. Qu’en est-il trois mois plus tard ? Chronique d’une bour­gade sous ten­sion

L'Obs - - Sommaire - Par GURVAN LE GUEL­LEC

La soi­rée res­te­ra ins­crite pour long­temps dans la chronique vil­la­geoise. Ce 8 sep­tembre au soir, quand les élus, la pré­fète Jo­siane Che­va­lier et Au­ré­lie El Has­sak-Mar­zo­ra­ti, la di­rec­trice gé­né­rale ad­jointe d’Em­maüs So­li­da­ri­té, ar­rivent à Forges-les-Bains, près de mille per­sonnes les at­tendent der­rière les murs du centre so­cio­cul­tu­rel. Mille per­sonnes à Forges, c’est consi­dé­rable. « Un tel re­grou­pe­ment, on n’avait plus vu ce­la de­puis le pas­sage des chars du gé­né­ral Le­clerc en 1944 », note un mon­sieur chic en cos­tume d’été. Ce n’est pas la guerre. Mais l’heure est grave. Non seule­ment la pe­tite com­mune de loin­taine ban­lieue pa­ri­sienne doit ac­cueillir un centre d’ac­cueil et d’orien­ta­tion (CAO) pour 190 mi­grants – uni­que­ment des hommes de 18 à 40 ans – dans une vaste pro­prié­té de la mai­rie de Paris mais, l’avant-veille, un in­cen­die in­ex­pli­qué a pris dans les lo­caux – un an­cien or­phe­li­nat désa ec­té de­puis sept ans. Un in­cen­die, ce­la ne s’était ja­mais vu, et ce­la fait peur. A Forges, com­mune de 3700 ha­bi­tants confite dans sa tran­quilli­té, il n’y a pas d’in- ci­vi­li­tés, juste quelques cam­brio­lages que l’on im­pute gé­né­ra­le­ment aux jeunes des Ulis, la ci­té qui pointe ses tours au loin, au bout des champs, sur la route de Paris.

“UN CLI­MAT DE HAINE”

Dans la grande salle Mes­si­dor pleine à cra­quer, l’air est moite et épais. La maire, Ma­rie Les­pert-Cha­brier, ac­cueillie par des huées, laisse ra­pi­de­ment la pa­role à la pré­fète, qui, as­sise sur l’es­trade, dé­roule son to­po, pré­cis, tech­nique, pré­fec­to­ral. « L’Etat seul com­pé­tent » en ma­tière de po­li­tique mi­gra­toire, Paris dé­bor­dée de­puis un an par les flux de mi­grants, « l’ur­gence » im­po­sant d’amé­na­ger le centre en plein été, avant même que les élus soient in­for­més… Des in­vec­tives fusent. La conseillère ré­gio­nale FN Au­drey Gui­bert est là, ano­nyme, en che­mi­sier à fleurs, avec une tren­taine de mi­li­tants ré­par­tis dans la foule. Bonne ora­trice, elle dé­nonce une « pa­ro­die de dé­mo­cra­tie ». « Vous tous, as­sis à la tri­bune, vous avez va­li­dé l’ar­ri­vée des mi­grants, sans ja­mais en in­for­mer la po­pu­la­tion », lance-t-elle. Puis elle exige un ré­fé­ren­dum lo­cal. La salle,

re­mon­tée comme une pen­dule, ap­plau­dit. Comme elle re­pren­dra un peu plus tard une « Mar­seillaise » lan­cée à pleins pou­mons par les fron­tistes.

Des pa­rents s’in­quiètent pour leurs en­fants. Des femmes – beau­coup de femmes – s’in­quiètent pour leur sé­cu­ri­té. Comme cette dame blonde en robe à mo­tif pan­thère : « Ici, à moins d’avoir des en­fants, il n’y a rien à faire ; donc ces mes­sieurs n’au­ront pas de vie so­ciale. Com­ment vous al­lez as­su­rer leur bien-être men­tal, et notre sé­cu­ri­té? Parce que moi, je fais du jog­ging en fo­rêt… » Quelques voix dis­so­nantes s’élèvent. Celle no­tam­ment de Fan­ny Bris­son, la prof de théâtre du vil­lage. Tout le monde connaît la vol­ca­nique Fan­ny, grande ani­ma­trice des fes­ti­vi­tés lo­cales de­puis trente ans. Elle est sur les nerfs. « Vous me faites peur, vous me faites ger­ber », vi­tu­père-t-elle sans qu’on sache très bien si elle s’adresse aux mi­li­tants FN ou à ses conci­toyens. A la sor­tie de la réunion, Au­ré­lie El Has­sak-Mar­zo­ra­ti, la di­rec­trice d’Em­maüs char­gée de la ges­tion du centre, parle d’un « cli­mat de haine ». « Je n’ai ja­mais vé­cu ce­la jus­qu’alors, mais je conti­nue­rai à me battre pour que nous vi­vions tous en­semble. »

Le len­de­main, Forges fait la une des mé­dias, de­ve­nue su­bi­te­ment l’in­car­na­tion de la France du re­pli sur soi. L’in­cen­die, la réunion pu­blique, tout s’en­tre­mêle. Em­ma­nuelle Cosse, la mi­nistre du Lo­ge­ment, dit son ef­fa­re­ment. Le pré­fet de ré­gion Jean-Fran­çois Ca­ren­co convoque les mânes du pas­sé – « on sait où ça com­mence, on ne sait pas où ça s’ar­rête ». Même l’Eglise ca­tho­lique s’in­quiète pour le sa­lut de ses âmes. « Tout ce­la est de si­nistre mé­moire, tranche le père Ch­ris­tian Ré­mond, res­pon­sable du sec­teur pas­to­ral. J’y vois une perte de va­leurs na­vrante, et le symp­tôme d’une terre en voie de dé­chris­tia­ni­sa­tion. »

“LA PRÉ­FÈTE, ELLE NOUS BA­LADE”

Ma­rie Cha­brier non plus « n’[a] pas re­trou­vé [sa] po­pu­la­tion ». Jeune, fé­mi­niste, an­cienne mi­li­tante des Jeu­nesses ou­vrières chré­tiennes et sa­la­riée de la CFDT, la maire de Forges, élue à la tête d’une liste d’in­té­rêt gé­né­ral, a l’ob­ses­sion de ne pas di­vi­ser sa po­pu­la­tion. En consé­quence, elle ac­com­pagne l’ou­ver­ture du centre, « puisque de toute fa­çon l’Etat a dé­ci­dé qu’il ou­vri­ra », mais re­fuse de se po­si­tion­ner pour ou contre of­fi­ciel­le­ment. Quid alors de ses convic­tions per­son­nelles ? « Je ne par­tage pas les peurs de mes conci­toyens, mais je les com­prends », di­telle seule­ment. Pour les For­geois, cette ligne de crête est dure à suivre. « Mme la maire veut faire plai­sir à tout le monde, sauf que ce n’est pas pos­sible », ré­sume Ma­rie-Hé­lène Gam­bart, son ad­jointe à la co­hé­sion so­ciale, femme forte et forte femme, qui fait face à ses cô­tés.

Le sa­me­di 10 sep­tembre au ma­tin, Mme la pré­fète est de re­tour dans le vil­lage, sous le préau de l’école. Pas d’in­vec­tives cette fois – la réunion ré­ser­vée aux pa­rents d’élèves est fil­trée par la gen­dar­me­rie. Mais un pe­tit happening – une cin­quan­taine de per­sonnes bran­dissent le pré­nom de leur en­fant des­si­né au feutre de cou­leur sur des feuilles A4. Suivent des ap­plau­dis­se­ments nour­ris pour les pan­dores, qui, c’est pro­mis, fe­ront ré­gu­liè­re­ment des rondes à l’heure des sor­ties. La pré­fète ré­itère les en­ga­ge­ments qu’elle vient de prendre au­près de la mai­rie : une du­rée de fonc­tion­ne­ment ré­duite à deux ans, au lieu des quatre en­vi­sa­gés ini­tia­le­ment, une ca­pa­ci­té li­mi­tée à 90 mi­grants, et l’ins­tal­la­tion d’une vi­déo­sur­veillance, « dont le but, en­ten­dons-le bien, n’est pas de sur­veiller les ré­si­dents mais d’as­su­rer leur sé­cu­ri­té ».

Le voi­si­nage du centre d’ac­cueil et de l’école du vil­lage consti­tue un ab­cès de fixa­tion pour de très nom­breux pa­rents. Nan­cy et Mi­ckaël sont dé­goû­tés. « La pré­fète, elle nous ba­lade, on nous dit qu’il n’y a au­cun risque ; le dis­cours, c’est Bi­sou­nours. » Ils ha­bitent au Parc, le lo­tis­se­ment des gens du voyage sé­den­ta­ri­sés. Une com­mu­nau­té sou­dée, ins­tal­lée à Forges de­puis l’après­guerre, sus­pi­cieuse face à l’étran­ger et très at­ta­chée à la sé­cu­ri­té de ses re­je­tons – un

en­fant au pri­maire a d’ores et dé­jà été dé­sco­la­ri­sé. L’an­goisse, c’est aus­si celle des « pen­du­laires », ces cadres comme Irène qui s’in­fligent deux heures de tra­jet ma­tin et soir et at­tendent en re­tour que leur fa­mille soit mise à l’abri des me­naces – réelles ou fan­tas­mées – de la mé­tro­pole. « On nous dit que tout se passe bien, ce n’est pas vrai, ma fille de 11 ans a vu sa grand-mère se faire agres­ser à Paris à cô­té d’un camp de mi­grants, main­te­nant, elle n’ose plus sor­tir ; je veux qu’elle soit pro­té­gée. »

« Pour », « contre », « pour sous condi­tions » (pré­sence de femmes, de fa­milles, une ca­pa­ci­té ré­duite à 45 ré­si­dents)… En ce sa­me­di 24 sep­tembre, une fé­bri­li­té in­ha­bi­tuelle plane dans les sa­lons de la mai­rie. Con­for­mé­ment à la de­mande du FN et contre l’avis de la pré­fète, l’équipe mu­ni­ci­pale a or­ga­ni­sé un son­dage consul­ta­tif. Le ré­sul­tat est sans ap­pel : 61% de non à l’ar­ri­vée des mi­grants, contre seule­ment 11% de oui et 28% de oui sous condi­tions. C’est peu mais la maire se rac­croche à son op­ti­misme exis­ten­tiel. « Je ne nie pas le sen­ti­ment de re­jet, mais j’y vois moins de la xé­no­pho­bie qu’une peur de l’in­con­nu. Le FN, à chaque élec­tion, est en des­sous de ses moyennes na­tio­nales… » Quand Mme Cha­brier dé­prime, elle pense à Zoé, sa fille de 6 ans, qui a « un pe­tit peu peur des mes­sieurs qui vien­dront au centre » parce qu’elle ne les connaît pas. « Je lui ai de­man­dé ce qu’on pour­rait faire. Elle m’a ré­pon­du : “Eh bien, tu sais, ma­man, tu n’as qu’à or­ga­ni­ser une fête, comme ça, on se connaî­tra”. »

“JE CONNAIS LES AM­BIANCES DE MECS… ”

Les feuilles com­mencent à rous­sir, et l’on a ren­dez-vous à 9 heures un sa­me­di dans la belle mai­son en meu­lière de Luc Mar­tin, dont le jar­din des­cend en pente douce vers le ruis­seau du vil­lage. Luc a in­vi­té William, Sé­bas­tien, Ré­gis et quelques autres, tous qua­dras, tous pères de fa­mille. Ce sont eux qui mènent la fronde avec leur col­lec­tif Forgeons l’ave­nir. Une fronde 2.0, mon­tée grâce au huis clos vil­la­geois et à la ma­gie des ré­seaux so­ciaux. En quelques jours, ils ont mis sur pied un site d’in­for­ma­tion d’une ré­ac­ti­vi­té re­dou­table, ont lan­cé une pé­ti­tion si­gnée par plus de 2 000 in­ter­nautes, et mul­ti­plient les hap­pe­nings – Scotch sur la bouche lors d’un conseil mu­ni­ci­pal, pa­non­ceaux bran­dis lors de la réunion à l’école.

Luc, cadre di­ri­geant dans la fi­lière fran­çaise d’une grande boîte in­ter­na­tio­nale, a une dent contre les hauts fonc­tion­naires. « Ils placent des mi­grants comme des pa­lettes d’eau mi­né­rale en su­per­mar­ché », dit-il. Sa pra­tique du rugby struc­ture for- te­ment sa pen­sée : « Je n’ai au­cun pré­ju­gé ra­ciste, mais je connais les am­biances de mecs, et les dé­rives qui vont avec. » Hor­tense, sa grande fille de 18 ans, prend ré­gu­liè­re­ment le bus pour Paris. « Elle risque de se re­trou­ver seule, en­tou­rée d’hommes en groupe que je ne connais pas ; c’est peut-être dé­ment, mais ça m’an­goisse. » Ré­gis, in­fir­mier dans un ser­vice d’ur­gences, a eu pour sa part une « simple ré­ac­tion de voi­sin » : « On me dit “Tu es un fa­cho”, mais quand je fais re­mar­quer que le centre, c’est au bout de mon jar­din, les gens voient les choses dif­fé­rem­ment. » Quant à Sé­bas­tien Ro­ger, com­mer­cial en re­cherche d’em­ploi, il le ré­pète in­las­sa­ble­ment : « Nous ne sommes pas contre l’ac­cueil des mi­grants, nous sommes pour un centre li­mi­té à 45 ré­si­dents et ré­ser­vé aux fa­milles, plus en phase avec la so­cio­lo­gie for­geoise. C’est LA so­lu­tion qui per­met­tra à tout le monde de sor­tir par le haut. Avec cette af­faire, on a beau­coup ap­pris. Sur le dé­ca­lage entre élus et po­pu­la­tion, le fonc­tion­ne­ment des mé­dias, la toute-puis­sance et l’ar­bi­traire de l’Etat… »

“CES PAUVRES GENS, ILS N’Y SONT POUR RIEN”

Les For­geois re­dé­couvrent l’Etat et son pou­voir ré­ga­lien. La pré­fète dé­couvre, elle, une po­pu­la­tion ayant per­du toute dé­fé­rence vis-à-vis de l’Etat. « Je re­çois des mails com­mi­na­toires, on me filme sans au­to­ri­sa­tion, on me coupe la pa­role, au-de­là de ma per­sonne, c’est la Ré­pu­blique qu’on mé­prise. » Après avoir fait face à la foule hos­tile le 10 sep­tembre, Mme Che­va­lier a dé­ci­dé, en cette fin de mois, de com­mu­ni­quer chez elle et sur in­vi­ta­tion. Les conseillers mu­ni­ci­paux ont été convo­qués dans les sa­lons de la pré­fec­ture à Evry. Des re­pré­sen­tants des trois mo­no­théismes prennent la pa­role sur les dan­gers du re­pli sur soi. Le rab­bin de Ris-Oran­gis, Mi­chel Ser­fa­ty, très en verve, ap­puie son dis­cours sur le Deu­té­ro­nome, cha­pitre 23, ver­sets 15 et 16 : « Tu ne li­vre­ras pas le fu­gi­tif, tu le met­tras au coeur de ta ci­té, tu ne com­met­tras au­cune in­jus­tice à son égard. » « Les textes sont très clairs : il faut que le mi­grant chez nous se sente bien dans sa peau », conclut le saint homme.

Puisque Dieu le veut, et la Ré­pu­blique aus­si, les mi­grants se­ront donc

“AVEC CETTE AF­FAIRE, ON A BEAU­COUP AP­PRIS SUR LE DÉ­CA­LAGE ENTRE ÉLUS ET PO­PU­LA­TION.” SÉ­BAS­TIEN,PORTE-PA­ROLE DU COL­LEC­TIF FORGEONS L’AVE­NIR

ac­cueillis à Forges. Le 3 oc­tobre, plu­sieurs ca­mion­nettes viennent dé­po­ser les 45 pre­miers ré­si­dents de­vant le centre : des Af­ghans, et que des hommes. Les ma­mans jettent un oeil der­rière les grilles. Ré­gis prend des pho­tos. William, qui ha­bite juste à cô­té, est sur le trot­toir, aux aguets. Mais ce soir-là, Forges ne connaî­tra pas de manifestation. « Une fois de plus, per­sonne ne nous a pré­ve­nus, mais on ne va pas je­ter l’op­probre sur ces pauvres gens, ils n’y sont pour rien, dé­crète Sé­bas­tien. Ils sont là, on les ac­cueille, ça ne nous em­pê­che­ra pas de faire en­tendre notre voix. »

Deux jours plus tard, les pre­miers mi­grants font leur ap­pa­ri­tion dans le vil­lage. Em­maüs leur a ex­pli­qué que leur ve­nue avait sus­ci­té quelques ré­serves, mais sans plus – « on ne vou­lait pas dra­ma­ti­ser, ils ont dé­jà connu as­sez de ga­lères », ex­plique Bru­no Mo­rel, le grand pa­tron de l’ONG. Des pe­tits groupes vont faire le plein de pommes à l’épi­ce­rie de M. Bel­ba­ra­ka, ou­verte tard pour ser­vir sa clien­tèle de cadres pres­sés. Et glanent quelques épis de maïs dans les champs à proxi­mi­té. On croise Ha­ki­mul­lah, re­gard bleu opa­les­cent et ca­hier rouge à la main. Le jeune Af­ghan qui, à Ka­boul, fut po­li­cier, est ex­trê­me­ment liant. Il a ap­pris l’an­glais lors de son pé­riple de neuf mois, du dé­sert ba­loutche au cam­pe­ment pa­ri­sien où il est ar­ri­vé à la fin de l’été, s’en­nuie un peu dans ce vil­lage « en­tou­ré de jungle », où seul le qua­drillage des lignes à haute ten­sion rap­pelle la proxi­mi­té de Paris, et pro­fite de toutes ses ren­contres pour es­sayer d’amé­lio­rer son fran­çais. Ha­ki­mul­lah le lo­quace aime beau­coup les en­fants, jouer avec eux – « en Af­gha­nis­tan beau­coup chil­dren de­hors », mais, dans son pré­cé­dent lieu d’ac­cueil – un han­gar « avec beau­coup de bruit » gé­ré par le Se­cours is­la­mique de Mas­sy – les gens de l’or­ga­ni­sa­tion lui ont ré­pé­té qu’il ne fal­lait « ja­mais em­bras­ser les pe­tits Fran­çais ». D’ailleurs, il a bien vu que les gens ici le re­gar­daient « bi­zar­re­ment ». Il s’es­saie à des « bon­jour », ne re­çoit guère de ré­ponse. Si ce n’est celle de Marc le très af­fable garde cham­pêtre du vil­lage en fac­tion de­vant l’école, qui lui conseille par pru­dence de ren­trer au centre, alors que la son­ne­rie re­ten­tit. L’am­biance est en­core ten­due. Le col­lec­tif a main­te­nu l’ap­pel à ma­ni­fes­ter lan­cé pour le sa­me­di sui­vant.

“LES FRAN­ÇAIS ONT TROP BON COEUR”

Le jour J, le FN est ve­nu en grande dé­lé­ga­tion, avec une de­mi-dou­zaine de conseillers ré­gio­naux, dont son lea­der fran­ci­lien, Wal­le­rand de Saint-Just, avo­cat de la fa­mille Le Pen et du par­ti. Le Front dé­file au coeur du cor­tège de 350 For­geois. Mais il n’au­ra pas droit à sa « Mar­seillaise » sous les fe­nêtres de la mai­rie. Le col­lec­tif, sou­cieux de son image, a pré­vu le coup, et William, le « voi­sin d’à cô­té », par­vient à sus­ci­ter une bron­ca gé­né­rale au cri d’« On n’est pas FN, on n’est pas là pour ça ». Les mi­li­tants se croyaient en ter­rain con­quis. Ce n’est pas le cas. « “La Mar­seillaise”, ça n’est ni l’en­droit, ni le mo­ment, leur ex­plique Luc Mar­tin. On vous re­mer­cie d’être ve­nus, mais cette manifestation ne vous ap­par­tient pas. » « Les Fran­çais ont trop bon coeur », grogne une jeune femme très re­mon­tée.

Le vil­lage s’en­fonce peu à peu dans sa tor­peur au­tom­nale. Forgeons l’ave­nir « conti­nue à nous em­mer­der dès qu’ils le peuvent », grom­melle l’ad­joint Ber­nard Ter­ris, un proche de Mme Cha­brier. Mais, cô­té mi­grants, « ça se passe plu­tôt bien, re­con­naît William. Ils vont même prendre leur ca­fé et ache­ter leurs clopes chez Gilles », le même qui se pro­met­tait pour­tant de leur ser­vir des « apé­ros cho­ri­zo » s’il leur ve­nait l’idée d’en­trer dans son bar-ta­bac. L’hos­ti­li­té des ha­bi­tants ne se concentre plus sur les mi­grants mais sur… Paris. Un Paris gé­né­rique, réunis­sant l’Etat « au­tiste », les mé­dias pa­res­seux – un re­por­tage de France 2 axé sur le bar de Gilles est par­ve­nu à faire l’una­ni­mi­té contre lui, et les élus na­tio­naux « ab­sents et cou­pés du peuple ». Au pre­mier rang des­quels Em­ma­nuelle Cosse et Anne Hi­dal­go, la maire de Paris, pro­prié­taire des lieux. « Les choses se sont faites dans notre dos, on a été pris pour des ri­go­los de­puis le dé­but, pointe Ma­rie Cha­brier. Ce manque de consi­dé­ra­tion a fait le jeu des ex­tré­mismes, alors qu’à Forges, il y a un vrai ré­seau de so­li­da­ri­té. »

Le di­manche 16 oc­tobre, c’est le grand jour, ce­lui… de l’im­muable Fête de la Châ­taigne – spec­tacles de clown, art équestre et at­trac­tions di­verses –, qui, chaque an­née, ras­semble la com­mu­nau­té vil­la­geoise. On croise Ha­ki­mul­lah à l’ar­rêt de bus de re­tour d’une es­ca­pade à Paris. Il part au centre cher­cher Ha­fez, son ami, par­fait fran­co­phone, et nous re­joint avec cinq puis dix Af­ghans, qui s’égaillent entre les stands d’échasses, de tram­po­line ou d’équi­li­brisme. Plu­sieurs ha­bi­tants viennent les sa­luer avec une cor­dia­li­té ap­puyée, comme s’il s’agis­sait de grands ma­lades en ré­mis­sion. « Nous sommes très heu­reux que vous soyez ici », leur as­sure Do­rine, l’épouse de Ber­nard Ter­ris, cos­tu­mée en Au­guste.

LE 3 OC­TOBRE, PLU­SIEURS CA­MION­NETTES VIENNENT DÉ­PO­SER LES 45 PRE­MIERS RÉ­SI­DENTS : DES AF­GHANS, DES SOU­DA­NAIS, ET QUE DES HOMMES.

“BEAU­COUP GENS SYMPAS”

Les tem­pé­ra­tures baissent, et de plus en plus de For­geois semblent s’in­quié­ter du confort de leurs hôtes. « Il leur manque bon­nets, écharpes et sous-vê­te­ments non usa­gés », liste l’ad­jointe à la co­hé­sion so­ciale, Ma­rie-Hé­lène Gam­bart. La « old la­dy », comme disent les Af­ghans, est la seule per­sonne du vil­lage au­to­ri­sée par Em­maüs à pé­né­trer dans le centre. Elle parle beau­coup aux ré­si­dents, « sur­tout avec les mains ». Les échanges pour le reste sont très li­mi­tés. Et pour cause, la dé­fiance a chan­gé de camp. Ce n’est plus Forges qui craint l’étran­ger, ce sont les per­son­nels du centre qui re­gardent les vil­la­geois avec sus­pi­cion. « Ils nous écoutent par po­li­tesse, mais ce n’est pas spon­ta­né, dé­plore Mme Gam­bart, l’ad­jointe à la co­hé­sion so­ciale. En même temps, on peut les com­prendre, vu com­ment ils ont été ac­cueillis. »

La si­tua­tion de­vient pe­sante. A tel point que, fin oc­tobre, les élus de­mandent à la pré­fète d’in­ter­ve­nir. Une réunion d’in­for­ma­tion est or­ga­ni­sée dans la salle Mes­si­dor, là où le vil­lage, deux mois plus tôt, s’était échar­pé : 150 bé­né­voles po­ten­tiels, dont une bonne moi­tié de For­geois, ont ré­pon­du pré­sent. Cer­taines offres de ser­vices sont dé­con­cer­tantes. Sé­bas­tien Ro­ger et Luc Mar­tin pro­posent d’in­té­grer des mi­grants dans leur équipe de rugby – « on joue sans contact, l’idée n’est pas de les fra­cas­ser ». Un autre membre du col­lec­tif Forgeons l’ave­nir fait don de huit or­di­na­teurs pour un fu­tur cy­be­res­pace. Cinq fois de suite en une pe­tite heure, Ma­rie Ni­caise, la res­pon­sable ter­ri­to­riale d’Em­maüs, ré­pète « je suis sur­prise, vrai­ment sur­prise ». « Vous êtes nom­breux, on ne s’y at­ten­dait pas, on va re­ve­nir vous voir. » La jeune femme est sor­tie mar­quée de la pre­mière réunion en sep­tembre : « C’était très violent, j’étais as­sise au pre­mier rang, il fal­lait en­tendre ce qui se chu­cho­tait au­tour de moi. »

Le mer­cre­di 9 no­vembre, Mme Ni­caise, comme pro­mis, est de re­tour en mai­rie. Un groupe de tra­vail a été consti­tué pour per­mettre aux ha­bi­tants de se te­nir au cou­rant de la vie du centre – la moi­tié des ins­crits sont membres du col­lec­tif Forgeons l’ave­nir. Assises à nos cô­tés, Ca­ro­line Bos­se­lut, or­ga­ni­sa­trice de bals folk, dont le « job dans la vie est faire faire des rondes aux gens », est plus que per­plexe : « Ça va en­core dé­ra­per, j’ai honte des gens de mon vil­lage. » La suite, pour­tant, est as­sez construc­tive. Ca­ro­line fait acte de can­di­da­ture pour « or­ga­ni­ser un mo­ment fes­tif où l’on se dé­cou­vri­rait ». Sa pro­po­si­tion est bien re­çue. Ce­la l’étonne et elle en re­vien­drait presque sur son ju­ge­ment pre­mier.

Dans les vil­lages gau­lois, les grandes fâ­che­ries se ter­minent tou­jours par un ban­quet. Ce se­rait même une des clés de l’iden­ti­té fran­çaise : dé­battre, s’en­gueu­ler et faire table com­mune pour mieux se re­trou­ver. Ce mer­cre­di 23 no­vembre, après deux mois de fonc­tion­ne­ment, le centre ouvre en­fin ses portes aux ha­bi­tants ayant dé­jà fait des dons ou s’étant pro­po­sés au bé­né­vo­lat. Ca­ro­line, re­te­nue par sa pe­tite fa­mille, n’a pas pu ve­nir avec sa flûte. Mais Mme Cha­brier et ses en­fants ont pré­pa­ré un gâ­teau au cho­co­lat. Et Ha­ki­mul­lah, avec d’autes ré­si­dents, s’est ren­du à l’épi­ce­rie « pour faire cui­sine af­ghane ». Il ne manque que les membres du col­lec­tif Forgeons l’ave­nir, qui, par un ha­sard mal­heu­reux et un brin sus­pect, ont été ou­bliés. Le grand par­don at­ten­dra. Ha­ki­mul­lah tient à uti­li­ser son fran­çais bal­bu­tiant pour ré­su­mer la fête : « beau­coup par­lé, beau­coup dan­sé, beau­coup man­gé. Beau­coup gens bien. Vil­lage vrai­ment sym­pa. »

EN CHIFFRES 167 centres d’ac­cueil et d’orien­ta­tion (CAO) ont été créés en ré­gion entre sep­tembre 2015 et sep­tembre 2016, soit 3 000 places. 79 centres ont été créés en Ile-de-France, soit 7 500 places. 283 nou­veaux centres se­ront ou­verts en ré­gion d’ici à la fin 2017, soit 9 000 places sup­plé­men­taires. Manifestation de pro­tes­ta­tion contre les condi­tions d’ou­ver­ture du centre, en oc­tobre.

Pen­dant un conseil mu­ni­ci­pal, des vil­la­geois mé­con­tents donnent à la maire des bou­lettes de pa­pier frois­sé, « sym­boles du mé­pris de la po­pu­la­tion ».

Les nou­veaux ar­ri­vants, ve­nus des cam­pe­ments pa­ri­siens, sont re­lo­gés dans un an­cien or­phe­li­nat.

Mi-oc­tobre, c’est la fête de la Châ­taigne. Ha­ki­mul­lah et son ami Ha­fez sont ra­vis de sor­tir du centre.

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