LES SE­CRETS D’EM­MA­NUEL MA­CRON

En quelques mois, l’an­cien mi­nistre de l’Eco­no­mie est de­ve­nu la per­son­na­li­té po­li­tique la plus ap­pré­ciée des Fran­çais. Mais qui est-il vrai­ment, ce can­di­dat hors normes qui élec­trise les foules et in­quiète ses ad­ver­saires à la pré­si­den­tielle? Por­trait

L'Obs - - Sommaire -

En quelques mois, l’an­cien mi­nistre de l’Eco­no­mie est de­ve­nu la per­son­na­li­té po­li­tique la plus ap­pré­ciée des Fran­çais. Mais qui est-il vrai­ment, ce can­di­dat hors normes qui élec­trise les foules et in­quiète ses ad­ver­saires à la pré­si­den­tielle ? « L’Obs » a me­né l’en­quête

Pour le chro­ni­queur con­fron­té au cas Ma­cron, l’énigme semble in­so­luble. Voi­ci un can­di­dat qui joue avec les codes les plus écu­lés de la com­mu­ni­ca­tion po­li­tique – éloge de la mo­der­ni­té, couple gla­mour, mise en cause du « sys­tème » –, re­vi­si­tant les épi­sodes d’une tra­jec­toire éclair comme au­tant de cha­pitres d’une lé­gende en construc­tion. A cet art du ré­cit, les An­glo-Saxons ont don­né un nom : « sto­ry­tel­ling ». Rien d’ori­gi­nal à ce­la: tous nos di­ri­geants se sont es­sayés à l’exer­cice, de Mit­ter­rand à Sar­ko­zy, de Gis­card à Chi­rac, et nous autres jour­na­listes avons beau jeu de nous en­gou rer dans la brèche – in­évi­table– entre ce que ces hommes disent d’eux-mêmes et ce qu’ils sont vrai­ment. Le pro­blème avec Em­ma­nuel Ma­cron, c’est que per­sonne, hor­mis son épouse, ne peut dire à ce jour qui il est. L’homme a des co­pains, des ad­mi­ra­teurs. Il n’a pas d’amis, à l’ex­cep­tion peut-être de son té­moin de ma­riage, Marc Fer­rac­ci, ren­con­tré à Sciences-Po. « Tous, nous avons cette im­pres­sion de le connaître et de ne pas le connaître, dit un an­cien condis­ciple de l’ENA. En ce sens, Fran­çois Hol­lande et lui se res­semblent: ils ont peu d’a ect, ne font confiance à per­sonne, avec tou­jours ce masque de bon­hom­mie, pa­ravent pour que l’on n’aille pas trop loin. »

Deux al­ter­na­tives se pré­sentent donc à nous : soit Ma­cron est vrai­ment ce qu’il dit – ses apôtres le pré­tendent, qui vantent sa « sin­cé­ri­té » – et nous se­rions en pré­sence d’un cas unique. Lui-même l’a d’ailleurs théo­ri­sé : « Le propre de ma per­son­na­li­té est qu’il n’y a pas de dis­tance entre la per­sonne pu­blique et la per­sonne pri­vée. » Soit il est un conteur de gé­nie, Nar­cisse ivre de lui-même, osant ap­pe­ler à la « ré­vo­lu­tion » –titre de son livre plai­doyer – après avoir es­suyé les fau­teuils do­rés de la banque Roth­schild. Il faut ab­so­lu­ment re­gar­der « la Stra­té­gie du mé­téore », film que lui a consa­cré le réa­li­sa­teur Pierre Hu­rel. Cer­taines scènes sont tel­le­ment stu­pé­fiantes – la réunion d’adieu avec ses col­la­bo­ra­teurs, l’an­nonce de sa dé­mis­sion à la presse– que le spec­ta­teur se de­mande par mo­ments s’il re­garde un do­cu­men­taire ou une fic­tion, re­make d'« Un hé­ros très dis­cret » de Jacques

Em­ma­nuel Ma­cron étu­die à Amiens, au ly­cée ca­tho­lique La Pro­vi­dence. Il est bap­ti­sé à l’âge de 12 ans (1). Avec sa che­ve­lure de croo­ner, le jeune ly­céen se dis­tingue par son élo­quence et sa ma­tu­ri­té (2). Jeune ban­quier chez Roth­schild, où il entre en 2009 (3). Can­di­dat à la pré­si­den­tielle, il s’af­firme en tri­bun, adu­lé par ses sup­por­ters (4).

Au­diard, his­toire d’un homme s’in­ven­tant un des­tin de ré­sis­tant à la Li­bé­ra­tion. C’est exac­te­ment cette ques­tion que se posent les élec­teurs: Ma­cron est-il vrai? Les dix mille spec­ta­teurs ve­nus l’ac­cla­mer le mois der­nier porte de Ver­sailles l’étaient bien, eux. Qui ont-ils vu ce jour-là? Un jeune homme très clas­sique égre­nant du­rant une heure et de­mie ses pro­po­si­tions pour ré­for­mer la France? Ou le tri­bun des der­nières mi­nutes, ha­bi­té d’une fu­reur qui ne pou­vait être feinte, ha­ran­guant d’une voix éraillée une foule en dé­lire avant d’ache­ver son mee­ting, bras écar­tés et vi­sage tour­né vers le ciel, dans une po­si­tion chris­tique? « Je n’ai pas pré­mé­di­té ce geste mais l’ai vé­cu avec sin­cé­ri­té, a-t-il jus­ti­fié après coup. Il y a des mo­ments de fer­veur dans la vie po­li­tique et de l’en­ga­ge­ment qu’il faut vivre plei­ne­ment. » (1) Trop tard, ses en­ne­mis avaient dé­jà at­ta­qué : « Ma­cron se prend pour Jé­sus ! » (Doit-on rap­pe­ler qu'Em­ma­nuel est l’autre pré­nom don­né au Ch­rist dans l’Evan­gile de Mat­thieu ?).

Pour ten­ter d’y voir clair, il faut donc re­mon­ter le fil de l’his­toire, tra­quer ces fa­meuses brèches. Dé­cor­ti­quer un à un chaque per­son­nage, chaque Em­ma­nuel Ma­cron qui s’offre à nous, au­tant de fa­cettes, tan­tôt com­plé­men­taires tan­tôt contra­dic­toires, d'un homme bien plus com­plexe qu'il n'y pa­raît.

LE SÉ­DUC­TEUR

On ne les compte plus, les hommes et les femmes qui re­partent sub­ju­gués après avoir ren­con­tré Em­ma­nuel Ma­cron. Tous notent sa sim­pli­ci­té, l’in­ten­si­té de son re­gard quand il les fixe, comme si leur avis était le seul qui comp­tât à ses yeux. Ecou­tons Bru­no Bon­nell, an­cien pa­tron d’Ata­ri et pion­nier des jeux vi­déo, ve­nu à sa ren­contre en juin, à la mai­rie de Lyon : « J’ai vu cet alien de la po­li­tique, sans notes, par­tir dans un dis­cours en fa­veur de l’Eu­rope. C’était Na­po­léon au pont d’Ar­cole. On a en­suite dî­né en­semble et je me suis dit : “J’ai le pro­chain pré­sident de la Ré­pu­blique en face de moi.” Pour­quoi ? Sa culture, la so­phis­ti­ca­tion de sa pen­sée. Son amour de la France. Il vit tout ce qui se passe comme un ap­pel. » Ecou­tons en­core Fran­çois Hen­rot, as­so­cié-gé­rant chez Roth­schild, qui pour­tant a bras­sé dans son bu­reau les têtes les

“MA­CRON SE PREND POUR JÉ­SUS”, AT­TAQUENT SES EN­NE­MIS.

mieux faites de la Ré­pu­blique, ra­con­ter son pre­mier en­tre­tien avec lui: « Ça a été la ré­vé­la­tion im­mé­diate que ce jeune homme avait non seule­ment des ca­pa­ci­tés in­tel­lec­tuelles ex­tra­or­di­naires, mais aus­si des qua­li­tés de ca­rac­tère, des qua­li­tés re­la­tion­nelles qui, toutes en­semble, fai­saient une per­son­na­li­té vrai­ment rare. A la fin de l’en­tre­tien, je lui ai dit: “Consi­dère que tu es fait as­so­cié dans cette mai­son.” Ça ne m’était ja­mais ar­ri­vé avant et ça ne m’est ja­mais ar­ri­vé après. » Il faut aus­si avoir vu Hen­ry Her­mand, autre en­tre­pre­neur à suc­cès, ami de Mi­chel Ro­card, per­son­na­li­té pour­tant peu com­mode (2), se faire plus doux qu’un agneau quand il lui fal­lait joindre le mi­nistre de l’Eco­no­mie, d’un de­mi-siècle son ca­det: « Je n’ose pas l’ap­pe­ler en ce mo­ment, di­sait-il, tel un amou­reux tran­si. Il doit être oc­cu­pé. Je ne veux pas le dé­ran­ger. » Ci­tons Re­naud Du­treil, l’an­cien mi­nistre de Chi­rac, re­ti­ré de la po­li­tique de­puis des an­nées, qui dé­cide de le sou­te­nir aus­si­tôt après leur pre­mier ren­dez-vous. Ou les nom­breux col­la­bo­ra­teurs de son ca­bi­net qui l’ont sui­vi après sa dé­mis­sion du gou­ver­ne­ment. « Son fan-club », raillent ses dé­trac­teurs. A quoi tient-il, ce for­mi­dable pou­voir d’at­trac­tion ? Un an­cien mi­nistre croit avoir la ré­ponse : « Ma­cron est dans la sé­duc­tion, pas dans l’ac­tion. Il ne dit ja­mais non aux gens, il dit seule­ment ce qu’ils ont en­vie d’en­tendre. » Un sé­duc­teur donc, mais à grande échelle, ca­pable, en quelques mois, de tro­quer ses ha­bits de haut fonc­tion­naire mal à l’aise en pu­blic, contre ceux d’une pop star plon­geant avec dé­lice dans des bains de foule tu­mul­tueux.

En re­mon­tant le temps, on réa­lise que, plus jeune, Ma­cron ne man­quait pas de dis­po­si­tions. Au ly­cée La Pro­vi­dence, cé­lèbre ins­ti­tu­tion de jé­suites à Amiens, les an­ciens gardent un sou­ve­nir ébloui de ce jeune homme à l’abon­dante che­ve­lure blonde en pé­tard, al­lure de poète ana­chro­nique, plus proche de Mus­set que de Kurt Co­bain, l’idole de sa gé­né­ra­tion. « Il avait un cha­risme qui émer­veillait tout le monde, se sou­vient An­toine Joannes, co­pain de l’ate­lier théâtre. Ce­la se ma­ni­fes­tait par la sub­ti­li­té du lan­gage, le verbe, l’écoute, sa ma­tu­ri­té. » Pi­lier de la pe­tite troupe qui chaque ven­dre­di al­lait ré­pé­ter à l’heure du dé­jeu­ner dans la salle de spec­tacle – il s’oc­cu­pait du dé­cor et des éclai­rages –, Jean-Bap­tiste De­shayes évoque un co­mé­dien agile qui, plus que les autres, sa­vait at­ti­rer à lui la lu­mière : « Em­ma­nuel avait une ap­ti­tude à cap­ti­ver les gens, à in­car­ner un per­son­nage. Quand il était sur scène et qu’il jouait l’épou­van­tail, il était vrai­ment l’épou­van­tail. » Son meilleur co­pain de l’époque, Re­naud Dar­te­velle, dé­crit un ado­les­cent au « con­tact fa­cile mais su­per­fi­ciel. Avec les profs, il cher­chait à éta­blir une re­la­tion par­ti­cu­lière. Il sa­vait très bien les sé­duire». Même en hy­po­khâgne, à Pa­ris, alors qu’il était loin d’oc­cu­per les pre­mières places, Em­ma­nuel Ma­cron sa­vait se faire re­mar­quer, de sa prof de fran­çais qui lui avait de­man­dé de faire par­ta­ger à la classe son ad­mi­ra­tion pour Re­né Char, ou de l’écri­vain Max Gal­lo, qui vi­vait à cô­té du ly­cée Hen­ri-IV et cher­chait un ré­pé­ti­teur pour son fils. « Il était très à l’aise dans les re­la­tions hu­maines, s’adap­tant au ni­veau de lan­gage, aux centres d’in­té­rêt de ses in­ter­lo­cu­teurs, ré­sume l’an­cien co­pain Jean-Bap­tiste de Fro­ment. Mais ça n’al­lait pas plus loin. On sen­tait que sa vraie vie était ailleurs. »

L’HOMME PRI­VÉ

C’est l’as­pect le plus pa­ra­doxal de sa per­son­na­li­té. Alors qu’on le dé­crit comme se­cret, se li­vrant peu, Em­ma­nuel Ma­cron s’af­fiche dans la presse people. Ou, plus exac­te­ment, il af­fiche son couple, qui in­trigue et fait par­ler. « Pa­ris Match », « Clo­ser » ou en­core « VSD » ne se lassent pas de ra­con­ter les sé­jours d’« Em­ma­nuel » et de « Bri­gitte » au Tou­quet, à Biar­ritz, leurs week-ends en amou­reux aux étangs de Co­rot. « Il pré­tend faire de la po­li­tique au­tre­ment et il en uti­lise les grosses fi­celles. On di­rait du Sar­ko­zy », s’étrangle un an­cien co­pain de l’ENA. Le re­proche est ré­cur­rent.

Es­sayons d’al­ler plus loin. Etre avec une femme de vingt-quatre ans son aî­née, voi­là qui est, au­jourd’hui en­core, peu ba­nal. Il a tout juste 16ans quand il s’en éprend, elle en a 40. Elle est sa prof de théâtre. A n’en pas dou­ter, c’est une his­toire forte et ce­pen­dant, on sent poindre dans le ré­cit qu’ils en font les pré­mices

A gauche, à la fin de son mee­ting porte de Ver­sailles, le 10 dé­cembre. A droite, en haut : Bri­gitte Au­zière, en train d’ani­mer l’ate­lier théâtre, où elle fe­ra la ren­contre, en 1993, du jeune Ma­cron. A droite, en bas : « Ma­nette », la grand-mère d’Em­ma­nuel. Cette ex-en­sei­gnante lui a in­cul­qué une culture pro­di­gieuse.

d’une mé­ta­phore po­li­tique. Que veulent-ils nous dire en s’ex­po­sant ain­si si­non que le jeune can­di­dat sait s’af­fran­chir des codes, des conve­nances, lui qui, long­temps, s’est con­fron­té à l’in­com­pré­hen­sion de ses pa­rents, ces der­niers al­lant jus­qu’à té­lé­pho­ner au ly­cée La Pro­vi­dence pour se plaindre de cette re­la­tion peu or­tho­doxe? Et si, ado­les­cent, il a su ga­gner – et conser­ver– l’amour d’une femme qui était ma­riée avec trois en­fants, alors rien ne lui se­ra im­pos­sible, pas même la conquête de la France. N’est-ce pas le sens de ce qu’il écrit­dans « Ré­vo­lu­tion »? « J’ai été, sans doute, opi­niâtre. Pour lut­ter contre les cir­cons­tances de nos vies qui avaient tout pour nous éloi­gner. Pour m’op­po­ser à l’ordre des choses qui, dès la pre­mière se­conde, nous condam­nait. »

Ces cir­cons­tances, cet ordre des choses, ne sont-ils pas ceux qu’il de­vra pré­ci­sé­ment sur­mon­ter s’il veut triom­pher en mai pro­chain? A en croire un de ses conseillers, « les hommes po­li­tiques n’ont pas le même lo­gi­ciel que Ma­cron. Dans leur lo­gique, son pro­jet est fou. Mais il veut jus­te­ment faire quelque chose d’in­édit ». Comme avec son épouse? La mise en scène de son couple fait en tout cas par­tie in­té­grante de sa stra­té­gie po­li­tique. Pour preuve, Em­ma­nuel et Bri­gitte Ma­cron – qui a été at­ta­chée de presse avant de s’orien­ter vers le pro­fes­so­rat– viennent d’ac­cor­der une ex­clu­si­vi­té à Bes­ti­mage, agence pho­to te­nue par une fi­gure in­ter­lope du mi­cro­cosme mé­dia­tique, Mi­mi Mar­chand, soup­çon­née un temps d’avoir or­ga­ni­sé les planques de Fran­çois Hol­lande et Ju­lie Gayet.

Afin de mieux com­prendre, nous avons sol­li­ci­té Ti­phaine Au­zière, la fille de Bri­gitte, qui vient de s’en­ga­ger au­près de son beau-père – elle anime le co­mi­té En Marche! de Saint-Josse, à cô­té du Tou­quet. Franche, di­recte, cette jeune avo­cate de 32 ans n’élude au­cune ques­tion: « On a tou­jours écrit des choses fausses sur ma mère. Elle a eu en­vie de ré­ta­blir la vé­ri­té. Pour ma part, leur dif­fé­rence d’âge, je ne la vois pas. Les choses se sont faites in­tel­li­gem­ment. De les voir aus­si heu­reux en­semble, ça ba­laie toutes les in­ter­ro­ga­tions. Nous sommes au­jourd’hui une fa­mille re­com­po­sée comme des mil­lions d’autres. Une fa­mille nor­male. » Il n’en de­meure pas moins que le rôle de Bri­gitte – son « om­ni­pré­sence » disent cer­tains – sou­lève des ques­tions. La presse s’est ré­cem­ment fait l’écho de ten­sions avec Gé­rard Col­lomb, maire de Lyon et pi­lier de la cam­pagne de Ma­cron. « Ma mère et Em­ma­nuel fonc­tionnent comme un bi­nôme, pour­suit Ti­phaine Au­zière. Ils ne sont pas d’ac­cord sur tout et elle se­ra tou­jours très cash avec lui. Mais elle n’est pas in­tru­sive. Elle ne lui di­ra ja­mais : “Tu dois faire ci, tu dois faire ça.” »

LE PE­TIT-FILS PRÉ­FÉ­RÉ

A chaque my­tho­lo­gie son per­son­nage fon­da­teur. Dans le cas d’Em­ma­nuel Ma­cron, c’est sa grand-mère, une an­cienne en­sei­gnante, qui tient ce rôle. Plu­sieurs pages lui sont consa­crées dans « Ré­vo­lu­tion » : « Ma grand­mère m’a ap­pris à tra­vailler. Dès l’âge de 5 ans, une fois l’école ter­mi­née, c’est au­près d’elle que je pas­sais de longues heures à ap­prendre la gram­maire, l’his­toire, la géo­gra­phie. Et à lire […]. A pré­sent qu’elle n’est plus, il n’est pas de jour où je ne pense à elle et où je ne cherche son re­gard. » Ma­nette – son sur­nom– avait le coeur à gauche. Ve­nait d’un mi­lieu mo­deste, un père chef de gare, une mère femme de mé­nage. Elle ha­bi­tait à Amiens un ap­par­te­ment des an­nées 1970, ré­si­dence Delpech, à dix mi­nutes à pied de chez ses pa­rents. A ses quelques co­pains, il ar­ri­vait à Em­ma­nuel Ma­cron de se confier sur cette femme à l’in­fluence dé­ter­mi­nante. « Elle était sa ré­fé­rence so­ciale, dit Jean-Bap­tiste De­shayes. Elle por­tait des va­leurs, c’était très im­por­tant pour lui. » Le mer­cre­di après-mi­di ou le week-end, quand ceux de son âge al­laient au ci­né­ma, ou bien se re­trou­vaient les uns chez les autres, Em­ma­nuel fi­lait chez Ma­nette. « Ain­si ai-je pas­sé mon en­fance dans les livres, un peu hors du monde », écrit-il en­core. Entre Ma­nette et lui, c’est une re­la­tion unique, ex­clu­sive.

SON AMI RE­NAUD SE SOU­VIENT : “EM­MA­NUEL AVAIT UN PÈRE TAI­SEUX, UN PEU OURS. SA MÈRE ÉTAIT PLUS VOLUBILE.” Le phi­lo­sophe Paul Ri­coeur. Etu­diant à Sciences-Po, Em­ma­nuel Ma­cron de­vient en 1999 son as­sis­tant édi­to­rial pour le livre « la Mé­moire, l’his­toire, l’ou­bli ».

De ses pa­rents en re­vanche, mais aus­si de son frère et de sa soeur, plus jeunes de quelques an­nées, Em­ma­nuel Ma­cron parle peu, aus­si bien en pu­blic que dans un cercle res­treint. Comme s’ils n’avaient pas leur place dans sa lé­gende per­son­nelle. A Amiens, les Ma­cron vivent rue Gaul­thier-de-Ru­mil­ly, dans le quar­tier bour­geois d’Hen­ri­ville, pour l’es­sen­tiel des fa­milles conser­va­trices où il est en­core de bon ton de dire « Mi­tran » plu­tôt que Mit­ter­rand. Une mai­son amié­noise, en briques, confor­table, rien d’os­ten­ta­toire. Un jar­din, de l’autre cô­té de la rue, qui donne sur trois im­meubles HLM. Un club de ten­nis à quelques pas. Jean-Mi­chel et Fran­çoise Ma­cron sont mé­de­cins, lui pro­fes­seur de neu­ro­lo­gie au CHU d’Amiens, elle mé­de­cin-con­seil à la Sé­cu­ri­té so­ciale. Re­naud Dar­te­velle est un des rares co­pains d’Em­ma­nuel, si­non le seul, à avoir été in­vi­té chez eux. Il se sou­vient d’une at­mo­sphère un peu maus­sade, froide. D’un sa­lon mal éclai­ré. D’un père tai­seux, pas très liant. « Il avait un cô­té ours, n’en­ga­geait pas la conver­sa­tion, dit-il. Sa mère était plus volubile. » Très tôt, Em­ma­nuel Ma­cron s’éloi­gne­ra de ce cercle fa­mi­lial. Dès la ter­mi­nale – il n’a alors que 16 ans –, il part vivre à Pa­ris, d’abord dans une chambre de bonne, puis dans un pe­tit ap­par­te­ment, en face de la pri­son de la San­té. Pour y faire ses études au ly­cée Hen­ri-IV, mais aus­si à la de­mande de Bri­gitte Au­zière, sa prof de théâtre, à qui il vient de dé­cla­rer sa flamme, et qui de­vien­dra, bien des an­nées plus tard, son épouse. Au­jourd’hui, quand Em­ma­nuel Ma­cron parle de sa fa­mille, c’est à Bri­gitte et aux en­fants de celle-ci qu’il fait ré­fé­rence. Pas à ses pa­rents.

L’HOMME DE LETTRES

Voi­ci une di­men­sion es­sen­tielle, dans un pays nos­tal­gique des grands pré­si­dents fé­rus de lit­té­ra­ture, Pom­pi­dou, de Gaulle ou Mit­ter­rand. « En troi­sième, ra­conte Re­naud Dar­te­velle, Em­ma­nuel en sa­vait plus que la moi­tié des profs du col­lège. Il ado­rait “les Nour­ri­tures ter­restres” de Gide, “le Roi des Aulnes” de Tour­nier ou “le Ri­vage des Syrtes” de Gracq. » Culture pro­di­gieuse in­cul­quée par sa grand-mère, Ma­nette. Quand il ar­rive en classe pré­pa­ra­toire à Nor­male-Sup, il a dé­jà écrit un ro­man, qui tourne au­tour de la re­dé­cou­verte de la ci­vi­li­sa­tion in­ca, le fait lire à quelques-uns. « Il y avait une maî­trise de la langue, des des­crip­tions très fines, même si l’en­semble res­tait as­sez clas­sique. Je le voyais de­ve­nir écri­vain », té­moigne son meilleur co­pain d’hy­po­khâgne, Brice Mi­chel. Pour­tant, par deux fois, Ma­cron échoue à en­trer à Nor­male-Sup, son rêve de jeu­nesse. Cer­tains lui re­pro­che­ront d’avoir lais­sé croire l’in­verse, quand les pre­miers por­traits pa­rus dans la presse le pré­sen­te­ront comme un an­cien élève de la rue d’Ulm.

Car cet amour de la lit­té­ra­ture, s’il est sin­cère, n’ex­clut pas son uti­li­sa­tion à des fins po­li­tiques. Quand il re­çoit Mi­chel Houel­le­becq au mi­nis­tère de l’Eco­no­mie, c’est de­vant un ré­gi­ment de pho­to­graphes et de ca­me­ra­men. Em­ma­nuel Ma­cron ne manque aus­si ja­mais de mettre en avant son ex­pé­rience d’as­sis­tant du phi­lo­sophe Paul Ri­coeur pour l’ou­vrage « la Mé­moire, l’his­toire, l’ou­bli ». Sur sa re­la­tion à Ri­coeur, il re­vient une nou­velle fois dans « Ré­vo­lu­tion » : « La nuit tom­bait, nous n’al­lu­mions pas la lu­mière. Nous res­tions à par­ler dans une com­pli­ci­té qui avait com­men­cé à s’ins­tal­ler […]. Ce com­pa­gnon­nage in­tel­lec­tuel m’a trans­for­mé. » Ma­cron n’en fe­rait-il pas un peu trop ? Il y a quelques mois, dans « le Monde », le phi­lo­sophe Etienne Ba­li­bar di­sait trou­ver « ab­so­lu­ment obs­cène cette mise en scène de sa for­ma­tion phi­lo­so­phique ». Ma­nière de si­gni­fier à l’im­pu­dent qu’il n’ap­par­tient pas au sé­rail. Et en ef­fet, ce n’est ni vers la phi­lo­so­phie ni vers la lit­té­ra­ture que s’est di­ri­gé Ma­cron mais bien vers l’Ins­pec­tion des Fi­nances et la banque. « Qu’il soit al­lé chez Roth­schild, c’est l’an­ti­thèse de tout ce qu’il était, constate, in­cré­dule, Brice Mi­chel. Sa na­ture pro­fonde, c’était Char, Rim­baud, Baudelaire. On ne le voyait pas faire de la po­li­tique. Je n’avais pas per­çu

Ti­phaine Au­zière, la fille de Bri­gitte Ma­cron. Cette avo­cate de 32 ans anime le co­mi­té En Marche ! de Saint-Josse (ici, au Tou­quet, le 25 no­vembre). “SA NA­TURE PRO­FONDE C’ÉTAIT CHAR, BAUDELAIRE… ON NE LE VOYAIT PAS FAIRE DE LA PO­LI­TIQUE.”

son nar­cis­sisme, son en­vie de jouer un rôle his­to­rique. » Comme Mit­ter­rand, autre écri­vain contra­rié, Ma­cron a pré­fé­ré muer en per­son­nage ro­ma­nesque plu­tôt qu’en gé­nie créa­teur. « A 16ans, j’ai quit­té ma pro­vince pour Pa­ris. […] J’étais por­té par l’am­bi­tion dé­vo­rante des jeunes loups de Bal­zac », écrit-il en­core.

LE CAN­DI­DAT ANTISYSTÈME

A l’évi­dence, la can­di­da­ture d’Em­ma­nuel Ma­cron et le suc­cès de son mou­ve­ment En marche ! – 120 000 mi­li­tants re­ven­di­qués – bou­le­versent le jeu po­li­tique et le tra­di­tion­nel ba­lan­cier gau­che­droite qui rythme la Ve Ré­pu­blique de­puis six dé­cen­nies. L’acte fon­da­teur de son en­ga­ge­ment au­rait été son échec à faire vo­ter sa loi pour la crois­sance (la fa­meuse loi Ma­cron, qui se­ra adop­tée en 49.3). Le jeune mi­nistre au­rait alors pris conscience qu’il fal­lait cas­ser le sys­tème, dé­pas­ser « les contin­gences par­ti­sanes ». Elle est sans doute là, la faille du can­di­dat Ma­cron, ce pa­ra­doxe qui saute aux yeux: l’homme qui dé­nonce « le sys­tème » en est le pur pro­duit. Non par un hé­ri­tage fa­mi­lial dont il se­rait le lé­ga­taire (à la fa­çon d’un Léon Blum à qui on a re­pro­ché la for­tune), mais par choix. De­puis son ar­ri­vée à Pa­ris, le jeune loup bal­za­cien est pas­sé par toutes les ins­ti­tu­tions em­blé­ma­tiques du sys­tème fran­çais, ma­chines à élites bien éloi­gnées de la France qui souffre : ly­cée Hen­ri-IV, Sciences-Po, ENA, Ins­pec­tion des Fi­nances, banque Roth­schild. A chaque étape, Ma­cron s’est en­gouf­fré dans la fi­lière la plus pres­ti­gieuse, moins par as­pi­ra­tion que par vo­lon­té de briller. Ain­si à sa sor­tie de l’ENA, alors que ses qua­li­tés lit­té­raires l’au­raient da­van­tage orien­té vers le Con­seil d’Etat, il a choi­si l’Ins­pec­tion des Fi­nances. « Pour faire une belle car­rière, c’était le meilleur bla­son », dé­crypte un an­cien condis­ciple.

De ses an­nées d’ado­les­cence, nulle trace d’une ré­volte po­li­tique. Si, au col­lège, il dit être de gauche à son co­pain Re­naud Dar­te­velle, il se ré­fère à Men­dès, pas à Trots­ki: « Il par­lait de Che­vè­ne­ment, mais aus­si d’At­ta­li, dont il avait lu “Ver­ba­tim”. Il ad­mi­rait sa ca­pa­ci­té de tra­vail, sa fa­cul­té à ne pas dor­mir beau­coup. » At­ta­li en idole de jeu­nesse, on a connu at­trac­tion plus trans­gres­sive. Bien des an­nées plus tard, c’est au­près du même At­ta­li, pape de l’es­ta­blish­ment, qu’il se construi­ra un ré­seau à faire pâ­lir d’en­vie ses ca­ma­rades de l’ENA, grands pa­trons, in­dus­triels, ban­quiers. De ceux-là, beau­coup le sou­tiennent au­jourd’hui (voir notre en­quête p. 31). Se pro­cla­mer can­di­dat antisystème avec le CAC 40 der­rière soi, voi­là qui s’an­nonce acro­ba­tique. Pour au­tant, à l’in­verse, peut-on ré­duire Em­ma­nuel Ma­cron à un op­por­tu­niste sans convic­tions, porte-ser­viette des riches et des puis­sants ? En 2007, ap­puyé par une grande par­tie des com­mer­çants du Tou­quet, il re­nonce à bri­guer la mai­rie qui lui tend les bras. « Nous lui avions de­man­dé de prendre sa carte à l’UMP, ce qui était la condi­tion pour être élu. Il avait dit non », ra­conte le conseiller mu­ni­ci­pal Jacques Coyot. De la même fa­çon, en 2010, il dé­cli­ne­ra une pro­po­si­tion pour de­ve­nir di­rec­teur de ca­bi­net ad­joint de Fran­çois Fillon, alors Pre­mier mi­nistre. Ce re­fus de cé­der aux si­rènes de la droite, n’est-ce pas sa fa­çon de res­ter fi­dèle à l’hé­ri­tage de Ma­nette, grand-mère adu­lée et pro­fon­dé­ment de gauche ?

De cette my­tho­lo­gie en construc­tion, de ces per­son­nages dif­fé­rents qui se mé­langent et brouillent le re­gard – le sé­duc­teur, le pe­tit-fils pré­fé­ré, l’homme de lettres, l’homme pri­vé, le can­di­dat antisystème –, reste in­dé­nia­ble­ment le sen­ti­ment d’une sin­gu­la­ri­té. D’une confiance en soi hors du com­mun, d’une as­su­rance qui peut par­fois pas­ser pour de l’ar­ro­gance. Am­bi­tieux certes, mais sur­tout mé­tho­dique et en­tê­té. Un homme se­cret, sous contrôle, qui a tou­jours cru plus en sa vo­lon­té qu’en son des­tin, parce qu’avec le des­tin dit-il, « ce n’est pas vous qui dé­ci­dez ». (1) En­tre­tien à « la Vie », dé­cembre 2016. (2) Hen­ry Her­mand, au­quel nous avions consa­cré un por­trait en mars 2016, est dé­cé­dé en no­vembre, à l’âge de 92 ans. Il fut le se­cond té­moin de ma­riage d’Em­ma­nuel Ma­cron.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.