TRUMP POU­TINE : LES SE­CRETS D’UN COUPLE INFERNAL

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La re­la­tion com­plexe, voire per­verse, de Trump et Pou­tine dé­ter­mi­ne­ra-t-elle la po­li­tique étran­gère des Etats-Unis ? Après la pu­bli­ca­tion d’un rap­port ex­plo­sif ré­di­gé par un ex-agent bri­tan­nique, le di­ri­geant russe pour­ra-t-il faire pres­sion sur le nou­veau pré­sident amé­ri­cain ? Et quelles consé­quences au­rait pour l’Eu­rope une al­liance entre les deux su­per­puis­sances ?

Le sup­port est pres­ti­gieux (le « New York Times »), l’au­teur du billet n’a rien d’un co­mique trou­pier : Max Boot, un in­tel­lec­tuel néo­con­ser­va­teur droit dans ses bottes. C’est le titre de l’ar­ticle qui fait ti­quer : « Do­nald Trump : un Man­chu­rian Can­di­date mo­derne ? » On se frotte les yeux, on re­lit deux fois le titre : à la veille de l’en­trée en fonc­tion de Do­nald Trump, un in­tel­lec­tuel in­fluent se de­mande dans un jour­nal sé­rieux si le pré­sident-élu des EtatsU­nis n’est pas un agent de Mos­cou, en fai­sant al­lu­sion au ro­man des an­nées de guerre froide « The Man­chu­rian Can­di­date », dans le­quel le can­di­dat à la Mai­son-Blanche est un agent so­vié­tique…

Taupe ? Otage ? Ma­rion­nette ? Le fait même que l’on se pose ce genre de ques­tions au su­jet de Do­nald Trump montre à quel point les Amé­ri­cains – et le monde – vivent un mo­ment d’une bi­zar­re­rie sans pré­cé­dent. De toutes les ex­tra­va­gances de Trump, de­puis son usage de Twit­ter jus­qu’à son re­fus de vendre ses a aires en pas­sant par le choix de ses conseillers, la plus étrange est son in­croyable pas de tan­go avec Vla­di­mir Pou­tine. Et le rap­port d’en­quête pri­vée re­layant des ru­meurs se­lon les­quelles il se se­rait li­vré en 2013 à une or­gie avec des pros­ti­tuées dans un grand hô­tel mos­co­vite, filmée par le FSB (suc­ces­seur du KBG), n’est que la ce­rise sur le gâ­teau russe. Crédible ? Farfelu ? Le ma­ga­zine « Pen­thouse » a o ert un mil­lion de dol­lars à qui lui pro­cu­re­rait la sextape. A ce jour, ni les services ni les jour­naux amé­ri­cains n’ont pu cor­ro­bo­rer ces a rma­tions sa­laces, et l’his­toire peut lais­ser scep­tique concer­nant un Trump qui était à l’époque fer­me­ment dé­ci­dé à se lan­cer dans la course à la pré­si­dence et ne pou­vait igno­rer la pas­sion du Krem­lin pour les kom­pro­mat, les do­cu­ments com­pro­met­tants.

La re­la­tion com­plexe, voire per­verse, de Trump et Pou­tine va-t-elle dé­ter­mi­ner la po­li­tique étran­gère des EtatsU­nis ? Après la pu­bli­ca­tion d’un rap­port po­ten­tiel­le­ment ex­plo­sif ré­di­gé par un ex-agent bri­tan­nique, le di­ri­geant russe pour­ra-t-il faire pres­sion sur le nou­veau pré­sident amé­ri­cain ? Et quelles consé­quences au­rait pour l’Eu­rope une al­liance entre les deux su­per­puis­sances ? En­quête Par notre cor­res­pon­dant aux Etats-Unis, PHI­LIPPE BOU­LET GERCOURT LA SEXTAPE DE TRUMP FILMÉE PAR LE FSB ? CRÉDIBLE ? FARFELU ?

Da­vid Igna­tius, un jour­na­liste écri­vain res­pec­té et bien in­for­mé, va jus­qu’à se de­man­der si ce ne sont pas les Russes qui ont dé­li­bé­ré­ment nour­ri ce rap­port « pour se­mer le chaos ». Peu im­porte. Le dos­sier a été of­fi­ciel­le­ment trans­mis au pré­sident-élu, et l’Amé­rique des hu­mo­ristes se ré­gale avec ces his­toires d’on­di­nisme de suite pré­si­den­tielle.

“UN AFFLUX D’AR­GENT ÉTRAN­GER”

On peut se la jouer John le Car­ré et soup­çon­ner Do­nald Trump d’être l’otage de Vla­di­mir Pou­tine. La thèse n’est pas ab­surde, même si l’on ne croit pas aux ga­li­pettes ar­ro­sées du Ritz-Carl­ton : Trump nie toute re­la­tion d’af­faires avec des Russes, mais, comme l’a confié son fils Eric, ces der­niers « re­pré­sentent une part dis­pro­por­tion­née dans un grand nombre de nos ac­tifs […]. Nous voyons beau­coup d’ar­gent pro­ve­nir de Rus­sie ». Se­lon cette théo­rie, « Vla­di­mir » se­rait ca­pable de faire chan­ter « Do­nald », ce qui ex­pli­que­rait le re­fus de ce der­nier de pu­blier sa feuille d’im­pôt, où ses ac­coin­tances russes ris­que­raient d’ap­pa­raître. « En 2008, il a été sau­vé de la ban­que­route par un afflux d’ar­gent étran­ger, et nous avons de bonnes rai­sons de sug­gé­rer que la plus grande part de cet ar­gent est ve­nue de Rus­sie et d’oli­garques russes », af­firme Gar­ry Kas­pa­rov, le cham­pion d’échecs op­po­sé à Pou­tine.

Mais on peut aus­si lais­ser de cô­té le ro­man d’es­pion­nage, par na­ture in­vé­ri­fiable, et res­ter quand même fas­ci­né par le couple « Don »-« Vlad ». « Trump n’a pas be­soin d’être un “Man­chu­rian Can­di­date” hyp­no­ti­sé ou re­cru­té par un ser­vice de ren­sei­gne­ment étran­ger, note Anne Ap­ple­baum, du “Wa­shing­ton Post”. Le fait qu’il ait des liens di­rects ou in­di­rects avec un dic­ta­teur étran­ger pro­fon­dé­ment cor­rom­pu et violent suf­fit. » Cette re­la­tion, qui risque de dé­fi­nir en bonne par­tie la po­li­tique étran­gère de la pre­mière puis­sance mon­diale, se­rait née d’une fas­ci­na­tion et d’un cal­cul tac­tique. Fas­ci­né ? L’at­ti­rance du « Do­nald » pour l’au­to­crate russe est moins sur­pre­nante qu’il n’y pa­raît. « C’est un as­pect ty­pique de sa per­son­na­li­té, sou­ligne Ruth Ben-Ghiat, pro­fes­seur à la New York Uni­ver­si­ty et his­to­rienne du fas­cisme ita­lien. Ce­la n’a rien de très ori­gi­nal, les hommes forts aiment bien être entre eux : Ber­lus­co­ni était très ami avec Pou­tine et Kadha­fi. L’ad­mi­ra­tion mu­tuelle entre per­son­nages de ce genre est cou­rante, on l’a en­core vu avec la fa­çon dont Er­do­gan a fé­li­ci­té Trump parce qu’il avait re­mis un jour­na­liste de CNN à sa place. Trump a sans cesse be­soin de flat­te­rie, c’est quelque chose qui le fait ré­agir. Evi­dem­ment, avec Pou­tine, ce­la se fait avec quel­qu’un qui pour­rait dif­fi­ci­le­ment être plus an­ti­dé­mo­cra­tique, an­ti­li­bé­ral et bru­tal. »

Cette at­ti­rance est ren­for­cée par les mul­tiples liens des proches de Trump avec les Russes. Paul Ma­na­fort, ex-stra­tège de sa cam­pagne, a tra­vaillé pour l’ex-pré­sident ukrai­nien rus­so­phile Vik­tor Ia­nou­ko­vitch. Mi­chael Flynn, conseiller à la sé­cu­ri­té na­tio­nale, a par­ta­gé la table de Pou­tine lors d’un dî­ner de ga­la en fé­vrier 2015 en l’hon­neur de la chaîne pro­ré­gime RT, et il est fré­quem­ment en contact avec l’am­bas­sa­deur de Rus­sie à Wa­shing­ton. L’ex-PDG d’ExxonMo­bil Rex Tiller­son, choi­si pour di­ri­ger la di­plo­ma­tie amé­ri­caine, a été dé­co­ré de l’ordre de l’Ami­tié par le gou­ver­ne­ment russe et s’est op­po­sé aux sanc­tions éco­no­miques contre la Rus­sie. Il est très proche d’Igor

“LES HOMMES FORTS AIMENT BIEN ÊTRE ENTRE EUX !” Ruth Ben-Ghiat his­to­rienne

Set­chine, PDG du géant pé­tro­lier Ros­neft et al­lié fi­dèle de Pou­tine. Quant à Steve Ban­non, le conseiller à la stra­té­gie de Trump, il ne cache pas sa fas­ci­na­tion pour le « très, très, très in­tel­li­gent » Pou­tine, et es­time que « les pays forts et les mou­ve­ments na­tio­na­listes forts font de bons voi­sins »…

L’en­tou­rage de Trump et le pré­sident lui-même dé­fendent l’idée d’un cal­cul tac­tique, d’un ma­no a ma­no dé­pas­sion­né comme l’au­teur de « l’Art du deal » sau­rait les conduire. Le genre « je te laisse la Cri­mée, mais tu ne touches pas aux pays Baltes et l’on règle en­semble le pro­blème de l’Etat is­la­mique ». Se­lon cette ver­sion, Oba­ma a eu tort de né­gli­ger la Rus­sie et de la ra­bais­ser au rang de puis­sance éco­no­mique et ré­gio­nale mi­neure, et il est temps de prendre au sé­rieux Pou­tine, qui a mon­tré en Ukraine ou en Sy­rie qu’il était ca­pable de jouer dans la cour des su­per­puis­sances. Le pré­sident amé­ri­cain a an­non­cé qu’il main­tien­drait les sanc­tions contre la Rus­sie, « au moins pour quelque temps », mais se­rait prêt à les le­ver si Mos­cou fai­sait preuve de bonne vo­lon­té : « Si vous vous en­ten­dez bien et que la Rus­sie vous aide vrai­ment [à lut­ter contre le ter­ro­risme], pour­quoi in­fli­ger des sanc­tions à quel­qu’un qui ac­com­plit de grandes choses ? »

UNE PO­SI­TION INCOHÉRENTE

En réa­li­té, la po­si­tion de Trump ap­pa­raît incohérente ou in­te­nable – ou les deux. Pas­sons sur le fait que le nou­veau pré­sident ait choi­si d’igno­rer l’in­gé­rence grave des Russes dans son élec­tion, alors même qu’au Sé­nat dé­mo­crates et ré­pu­bli­cains se sont mis d’ac­cord pour en­quê­ter sur « les liens entre la Rus­sie et des in­di­vi­dus as­so­ciés aux cam­pagnes po­li­tiques », et sur les cy­be­rat­taques russes. Les soup­çons de co­or­di­na­tion entre la cam­pagne de Trump et les al­liés du Krem­lin sont nom­breux, même si au­cun n’a été jus­qu’à pré­sent cor­ro­bo­ré.

C’est sur le fond que la rus­so­phi­lie de Trump pose pro­blème. Tout d’abord, la Rus­sie de Pou­tine est, pour les Etats-Unis, un ac­teur mi­neur com­pa­ré à l’im­por­tance stra­té­gique de la Chine. Oba­ma a cer­tai­ne­ment eu tort de ne voir en elle qu’une « puis­sance ré­gio­nale » agis­sant de­puis « une po­si­tion non de force mais de fai­blesse ». Mais le fait est que, sur l’échi­quier géo­po­li­tique mon­dial, elle n’est que l’ombre du géant so­vié­tique.

En­suite, les in­té­rêts de la Rus­sie ne sont pas ali­gnés sur ceux des Etats-Unis : entre autres, Vla­di­mir Pou­tine est fier du rôle joué par la Rus­sie dans l’ac­cord pas­sé sur le nu­cléaire avec l’Iran, al­lié so­lide sur le dos­sier sy­rien et par­te­naire com­mer­cial de Mos­cou. « Pou­tine est per­sua­dé que le moyen de ré­ta­blir la grande puis­sance de la Rus­sie est de le faire aux dé­pens d’un ordre di­ri­gé par l’Amé­rique, par­ti­cu­liè­re­ment en Eu­rope mais aus­si au Moyen-Orient », note William Burns, un ex­pert dé­mo­crate qui au­rait pro­ba­ble­ment été le se­cré­taire d’Etat de Hilla­ry Clin­ton. En­fin, la ten­ta­tion évi­dente de mettre entre pa­ren­thèses toute pré­oc­cu­pa­tion sur les droits de l’homme au pro­fit d’une ap­proche ex­clu­si­ve­ment tour­née vers la né­go­cia­tion est très loin de faire l’una­ni­mi­té aux Etats-Unis, non seule­ment dans les co­lonnes de la presse mais éga­le­ment sur les bancs du Congrès. « Si nous vou­lons de la clar­té mo­rale dans notre po­li­tique étran­gère, nous de­vons être clairs, et je ne veux pas que nous nous di­ri­gions vers une po­li­tique dans la­quelle les droits de l’homme passent après tout le reste », sou­ligne Mar­co Ru­bio, sé­na­teur de Flo­ride et ri­val de Trump dans la cam­pagne pré­si­den­tielle.

LE PRÉ­SIDENT CONTRE­DIT POINT PAR POINT

Toutes ces contra­dic­tions ont ex­plo­sé la semaine der­nière lors des au­di­tions au Sé­nat des can­di­dats mi­nistres de Trump, en un vé­ri­table feu d’ar­ti­fice. Dans un bal­let sur­réa­liste, on a vu les in­té­res­sés contre­dire point par point le pré­sident-élu. James Mat­tis (Dé­fense) : Pou­tine « tente de bri­ser l’Otan », la Rus­sie « a choi­si d’être un concur­rent stra­té­gique, un ad­ver­saire dans cer­tains do­maines ». Quant à l’ac­cord avec l’Iran, « même s’il est im­par­fait », il doit être ho­no­ré : « Quand l’Amé­rique donne sa pa­role, nous de­vons la te­nir et tra­vailler avec nos al­liés. » Mike Pom­peo (CIA) : la Rus­sie « ne fait rien pour ai­der à la des­truc­tion de l’Etat is­la­mique », ses at­taques mi­li­taires contre des ci­vils en Sy­rie « sont une vio­la­tion ab­so­lue des lois de la guerre », et il ne fait pas de doute que pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle « une ac­tion agressive a été lan­cée par le som­met du pou­voir russe » pour in­fluen­cer l’élec­tion et « avoir un im­pact sur la dé­mo­cra­tie amé­ri­caine ». Même l’au­di­tion de Rex Tiller­son (Dé­par­te­ment d’Etat), fa­vo­ri du Krem­lin, a ré­ser­vé quelques sur­prises : « Nos al­liés au sein de l’Otan ont rai­son de s’alar­mer à la pers­pec­tive de la ré­sur­gence de la Rus­sie », « la Rus­sie consti­tue un dan­ger, elle a en­va­hi l’Ukraine et vio­lé les lois de la guerre », et les Etats-Unis de­vraient four­nir des armes aux Ukrai­niens pour dé­fendre leur ter­ri­toire… Du coup, rap­porte le « Wa­shing­ton Post », « l’en­thou­siasme de l’es­ta­blish­ment russe s’est re­froi­di consi­dé­ra­ble­ment » à l’égard de Do­nald Trump !

De tout ce chaos, une im­pres­sion émerge : le dan­ger du couple Pou­tine-Trump n’est pas de voir un nou­vel ordre mon­dial dans le­quel l’Eu­rope se­rait prise en sand­wich ; c’est, plus sim­ple­ment, l’in­co­hé­rence et l’ab­sence de « grande stra­té­gie » de la part du nou­veau pré­sident. « L’ad­mi­nis­tra­tion Trump semble dé­ter­mi­née à pa­tau­ger dans sa po­li­tique étran­gère sans prin­cipes di­rec­tifs ini­tiaux ni moyens d’éva­luer les pro­grès ou de tran­cher entre des ob­jec­tifs concur­rents, et ce avec un lea­der­ship to­ta­le­ment im­pro­vi­sé, sans pré­cé­dent dans l’his­toire ré­cente, écrivent Mi­cah Zen­ko et Re­bec­ca Liss­ner dans “Fo­rei­gn Po­li­cy”. Une telle ap­proche est dan­ge­reu­se­ment myope et pré­sente un risque d’échec ex­cep­tion­nel­le­ment éle­vé. »

Pour bien des Amé­ri­cains, la bro­mance (1) Trump-Pou­tine a un cô­té presque rassurant, elle les ra­mène à un monde simple, bi­naire, fa­mi­lier, aux an­ti­podes de cette mon­dia­li­sa­tion où tous les pro­blèmes ont mille fa­cettes et n’offrent au­cune so­lu­tion ma­gique. En po­li­tique, le sim­plisme a beau­coup de dé­fauts mais une qua­li­té : il est le cache-sexe par­fait du néant. (1) Une bro­mance se dé­fi­nit comme une ami­tié forte entre deux hommes, avec un ni­veau émo­tion­nel éle­vé, mais sans com­po­sante sexuelle.

“UNE AC­TION AGRESSIVE A ÉTÉ LAN­CÉE PAR LE POU­VOIR RUSSE.” Mike Pom­peo, di­rec­teur de la CIA

Paul Ma­na­fort, ex-stra­tège de la cam­pagne de Trump, a tra­vaillé pour l’ex­pré­sident ukrai­nien Vik­tor Ia­nou­ko­vitch.

Rex Tiller­son, ex-PDG d’ExxonMo­bil, dé­co­ré de l’ordre de l’Ami­tié par le gou­ver­ne­ment russe.

Le gé­né­ral James Mat­tis, nou­veau se­cré­taire à la Dé­fense.

Steve Ban­non, le conseiller à la stra­té­gie, est fas­ci­né par Vla­di­mir Pou­tine.

Mi­chael Flynn, conseiller à la sé­cu­ri­té na­tio­nale.

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