Is­lam Ces écoles qui bous­culent la Ré­pu­blique

L’es­sor du pri­vé mu­sul­man hors contrat in­ter­pelle les pou­voirs pu­blics. Une di­zaine d’éta­blis­se­ments ont d’ailleurs dû être fer­més. Mais se donne-t-on vrai­ment les moyens de contrô­ler ce qu’on y en­seigne ? En­quête

L'Obs - - Sommaire - par DOAN BUI et GUR­VAN LE GUELLEC

Je suis mu­sul­man, peut-être est-ce mon dé­faut ? » Ce 17 no­vembre, au tri­bu­nal de Tou­louse, Ab­del­fat­tah Rah­haoui, le di­rec­teur de l’école pri­vée hors contrat Al-Ba­dr, se pose en vic­time. Tout l’au­tomne, il a ac­ti­vé les ré­seaux so­ciaux contre la fer­me­ture de son éta­blis­se­ment. L’in­fluent Col­lec­tif contre l’Is­la­mo­pho­bie en France (CCIF) a re­layé sa dé­fense, dé­non­çant « cette at­teinte aux droits élé­men­taires, en rai­son d’une ap­par­te­nance re­li­gieuse ». Rah­haoui, qui est par ailleurs imam, as­sure être per­sé­cu­té. Les griefs du rec­to­rat, sou­li­gnant « des en­sei­gne­ments dé­fi­ci­taires » ? Du har­cè­le­ment. Les plaintes de deux élèves, l’ac­cu­sant de vio­lences, étayées par des té­moi­gnages d’ex-en­sei­gnantes ? Une ven­geance.

Au tri­bu­nal de Tou­louse, Rah­haoui est connu comme le loup blanc. En 2010, il était dé­jà condam­né pour avoir ou­vert des classes illé­ga­le­ment au sein du col­lège Alif, qu’il a créé o ciel­le­ment en 2009 mais qui ac­cueillait dé­jà des élèves, sans être dé­cla­ré, de­puis des an­nées. Une struc­ture qui était, se­lon nos in­for­ma­tions, dé­si­gnée par les ren­sei­gne­ments gé­né­raux comme « centre de la mou­vance sa­la­fiste tou­lou­saine » : les Me­rah y sui­vaient des cours d’arabe. Au­jourd’hui, le col­lège Alif a cou­pé les ponts avec l’en­com­brant Rah­haoui : « Il n’est pas re­pré­sen­ta­tif de notre com­mu­nau­té et n’a plus rien à voir avec notre éta­blis­se­ment », nous font sa­voir ses re­pré­sen­tants. Le col­lège Alif a évo­lué, mais pas Rah­haoui qui, lui, a conti­nué sa « mis­sion » dans l’édu­ca­tion tout en di usant sur YouTube ses ser­mons conspuant l’ho­mo­sexua­li­té, la théo­rie du genre ou le foot­ball (ha­ram lui aus­si). Sa nou­velle école, Al-Ba­dr, créée en 2013, est un éta­blis­se­ment pri­maire, dans le même es­prit ri­go­riste. Elle a vite fait l’ob­jet de plu­sieurs rap­ports du rec­to­rat. Le der­nier en date, que nous

avons consul­té, a fait état de nom­breuses ca­rences : « L’en­sei­gne­ment pa­raît très dé­fi­ci­taire dans tous les do­maines, en de­hors de l’en­sei­gne­ment de l’arabe et de l’étude quo­ti­dienne du Co­ran. […] En CE1, pas d’his­toire ni de science. L’édu­ca­tion mo­rale et civique est ré­duite à l’édu­ca­tion is­la­mique. » Cet été, le rec­to­rat a donc ten­té de fer­mer l’école, en­joi­gnant aux fa­milles de sco­la­ri­ser leurs en­fants ailleurs. Las ! Cinq mois après la ren­trée, Al-Ba­dr conti­nuait à ac­cueillir une cin­quan­taine d’élèves. « Seul un tri­bu­nal peut fer­mer une école », sou­ligne Ha­kim Cher­gui, l’un des avo­cats du di­rec­teur contes­té. D’où l’au­dience de ce 17 no­vembre. Le par­quet a re­quis la fer­me­ture de l’école et l’in­ter­dic­tion pour Rah­haoui de di­ri­ger un éta­blis­se­ment sco­laire. Fin du feuille­ton le 15 dé­cembre, quand le tri­bu­nal a or­don­né la fer­me­ture d’Al-Ba­dr.

« Vous vous ren­dez compte de tout ce qu’il faut faire pour fer­mer un éta­blis­se­ment ! Au­jourd’hui, on ouvre une école plus fa­ci­le­ment qu’un bar. » Pour Oli­vier No­ble­court, le di­rec­teur de ca­bi­net de Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem, mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, une école comme Al-Ba­dr n’au­rait ja­mais dû exis­ter. Mais le pro­blème, c’est qu’en l’état de la lé­gis­la­tion Al-Ba­dr, pré­ci­sé­ment, peut exis­ter. On le sait peu, mais le ré­gime d’au­to­ri­sa­tion des écoles en France est ex­trê­me­ment li­bé­ral. Il suf­fit de se dé­cla­rer au­près de la mai­rie, de la pré­fec­ture et du rec­to­rat pour s’im­pro­vi­ser di­rec­teur d’éta­blis­se­ment et ou­vrir ce qu’on ap­pelle une école « hors contrat » (voir p. 57). Seuls mo­tifs d’op­po­si­tion pos­sibles, « l’hy­giène et les bonnes moeurs », les au­to­ri­tés n’ayant pas plus d’un mois pour jus­ti­fier leur dé­ci­sion.

En juin, Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem a donc dé­ci­dé de s’at­ta­quer à cet « angle mort » de l’édu­ca­tion, en ren­for­çant les contrôles – une di­zaine d’éta­blis­se­ments, dont Al-Ba­dr, ont re­çu un avis du rec­to­rat leur en­joi­gnant de fer­mer – et en lan­çant une re­fonte li­mi­tée du ré­gime d’ou­ver­ture des écoles. Con­sen­suel ? Pas du tout. Car la gauche n’a ja­mais ou­blié qu’en 1984 la ten­ta­tive d’en­ca­drer la sa­cro-sainte li­ber­té d’en­sei­gne­ment avait fait des­cendre un mil­lion de per­sonnes dans la rue. Il a d’ailleurs suf­fi que la mi­nistre mette un or­teil dans le ma­ri­got pour que la droite par­le­men­taire, ai­guillon­née par les lob­bys ca­tho­liques, monte au cré­neau. Don­nant lieu à une union sa­crée sin­gu­lière, avec des sites comme Ri­poste-ca­tho­lique.fr, aus­si op­po­sé à la ré­forme que Oum­ma.com. Tan­dis que la Confé­rence des Evêques de France fai­sait état de son « ex­trême vi­gi­lance », et que la très droi­tière Fon­da­tion pour l’Ecole fai­sait feu de tout bois (voir en­ca­dré).

“ON EXISTE, ET ÇA POSE PRO­BLÈME”

Pas touche donc au hors-contrat et aux vieilles tra­di­tions fran­çaises. « Pen­dant long­temps, on n’a pas mis le nez dans les af­faires de ces écoles, confirme Ber­nard Tou­le­monde, an­cien rec­teur et très bon connais­seur de l’Edu­ca­tion na­tio­nale. Tant qu’il s’agis­sait d’écoles ca­tho­liques, per­sonne n’en par­lait. Pour­tant, il y avait des dé­rives : j’ai dû fer­mer une école in­té­griste où les ga­mins sui­vaient des en­traî­ne­ments mi­li­taires. » Pour­quoi une telle dif­fé­rence de trai­te­ment ? « Les ca­tho­liques ne se font pas – en­core – ex­plo­ser », ré­pond, cy­nique, un haut fonc­tion­naire. De­puis deux ou trois ans, ce pe­tit monde qui n’in­té­res­sait per­sonne est donc de­ve­nu sus­pect, pré­ci­sé­ment parce qu’il a été in­ves­ti par des por­teurs de pro­jets qui « ne sont plus seule­ment des ba­bas en san­dales et des mères de fa­mille chré­tiennes », constate M. No­ble­court. La réa­li­té du ter­rain est là. Un peu par­tout en France, dans des quar­tiers dits sen­sibles ou à proxi­mi­té, des écoles mu­sul­manes ou « d’ins­pi­ra­tion mu­sul­mane » se

OÙ PARTENT LES ÉLÈVES QUAND LES ÉCOLES SONT FERMÉES ?

créent. « Avant, on n’était rien, main­te­nant, on existe, et ça pose pro­blème », sou­pire Ma­kh­louf Ma­meche, le pré­sident de la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale de l’En­sei­gne­ment pri­vé mu­sul­man (Fnem), qui re­groupe la moi­tié des écoles dé­cla­rées au­près des au­to­ri­tés, et mi­lite pour que ces éta­blis­se­ments bé­né­fi­cient à terme des mêmes avan­tages que l’en­sei­gne­ment ca­tho­lique sous contrat. L’ori­gine de ce bour­geon­ne­ment sco­laire ? La po­lé­mique de 2014 sur l’ABCD de l’éga­li­té et la sup­po­sée « théo­rie du genre », ré­pondent nombre d’élus. Fran­çois Pup­po­ni, le maire PS de Sar­celles, a vu gran­dir la mé­fiance des pa­rents en­vers l’école pu­blique. An­goisse par rap­port aux conte­nus des en­sei­gne­ments, mais aus­si peur de l’échec sco­laire… « Ça se tra­duit par une fuite vers le pri­vé, des dé­sco­la­ri­sa­tions de plus en plus fré­quentes – chez nous, une cin­quan­taine au­jourd’hui contre une di­zaine il y a dix ans – ou car­ré­ment par la créa­tion d’écoles. Dont cer­taines ne sont même pas dé­cla­rées. »

“ON CONFOND TOUT”

Car le pri­vé mu­sul­man, con­trai­re­ment au pri­vé ca­tho­lique, ins­tal­lé de longue date, est pour le moins opaque. A cô­té de la soixan­taine d’éta­blis­se­ments dû­ment en­re­gis­trés, com­bien d’« écoles clan­des­tines », un peu vite éti­que­tées « écoles co­ra­niques » ? Le flou ju­ri­dique… et sé­man­tique est to­tal. « Tout le monde confond tout, se la­mente l’avo­cat Ha­kim Cher­gui. Les élus et les mé­dias parlent d’école co­ra­nique pour faire peur. Mais on ne peut pas mé­lan­ger les cours de re­li­gion – l’école co­ra­nique, l’équi­valent du ca­té­chisme – et les écoles à pro­pre­ment par­ler qui, comme les éta­blis­se­ments ca­tho­liques, en­seignent toutes les ma­tières au pro­gramme, en ajou­tant un cadre re­li­gieux. » Reste que la fron­tière, par­fois, est po­reuse. Ce sont bien sou­vent les mos­quées qui per­mettent aux écoles de se lan­cer. Le scé­na­rio clas­sique ? Une pe­tite as­so­cia­tion donne des cours d’arabe avec le sou­tien d’un lieu de culte, puis se di­ver­si­fie en pro­po­sant de l’aide aux de­voirs le week-end et en soi­rée, pour en­fin se mettre à en­sei­gner pen­dant la jour­née, de­ve­nant de fac­to une école clan­des­tine : les en­fants, re­ti­rés de l’école pu­blique, étant dé­cla­rés of­fi­ciel­le­ment sco­la­ri­sés à do­mi­cile.

C’est ce qui s’est pas­sé avec l’école Iq­ra, qui fonc­tionne de­puis au moins six ans, mais n’a re­çu son agré­ment qu’en mai 2016 (1). Après Fon­te­nay-sous-Bois et Au­ber­vil­liers, elle dé­barque à Ba­gno­let (93) en 2012. « Les fillettes étaient voi­lées, ils ti­raient un ri­deau de fer, on ne sa­vait pas trop ce qui se pas­sait. On a aler­té le rec­to­rat, la pré­fec­ture », se sou­vient Marie-Laure Bros­sier, élue mu­ni­ci­pale PS. Em­bar­ras­sé, le maire ex­pulse l’école. Elle se ré­fu­gie alors à quelques ki­lo­mètres de là, à Bo­bi­gny, dans un im­meuble pos­sé­dé par l’as­so­cia­tion D’Clic gé­rée par le pré­di­ca­teur ul­tra­ri­go­riste Na­der Abou Anas, dont les ser­mons en­flam­més font un car­ton sur YouTube. Con­trai­re­ment à leurs ho­mo­logues, les élus de la pré­fec­ture de Seine-Saint-De­nis ne tiquent pas. Il faut dire que, de­puis l’élec­tion d’une liste

« ci­toyenne » as­so­ciant l’UDI à la pe­tite Union des Dé­mo­crates mu­sul­mans fran­çais, en 2014, Bo­bi­gny la rouge est de­ve­nue très conci­liante avec les re­ven­di­ca­tions re­li­gieuses. Le maire, Sté­phane De Pao­li, al­lant même jus­qu’à inau­gu­rer les lo­caux de l’école en jan­vier 2016 ! « Je vi­site éga­le­ment d’autres écoles pri­vées de la ville, se dé­fend-il. Et nous avons vu leur dos­sier, rien ne jus­ti­fiait de s’op­po­ser à son ou­ver­ture. » Iq­ra ne joue pour­tant pas la trans­pa­rence. Au 150, ave­nue JeanJau­rès, rien n’in­dique qu’il s’agit d’une école. On sonne, la per­sonne qui nous ouvre nous ex­plique que la di­rec­tion ne sou­haite pas nous ré­pondre. Quid du rôle de Na­der Abou Anas ? « Ce n’était pas notre in­ter­lo­cu­teur », se jus­ti­fie le maire. Peut-être. Mais c’est bien grâce au pré­di­ca­teur que l’école existe. L’imam 2.0 est en ef­fet un ex­pert du crowd­fun­ding : sur les ré­seaux so­ciaux, il se fé­li­ci­tait de la gé­né­ro­si­té de ses fi­dèles qui lui avait per­mis de ré­col­ter… 1,1 mil­lion d’eu­ros pour ache­ter l’im­meuble dans le­quel est hé­ber­gée l’école.

“PAS D’AU­TO­RI­TÉ LÉ­GI­TIME”

Un tel « mé­cé­nat » – le tout avec la bé­né­dic­tion d’une mu­ni­ci­pa­li­té – reste ex­cep­tion­nel. La grande ma­jo­ri­té des écoles mu­sul­manes sont fra­giles, construites avec des bouts de fi­celle. Leur prin­ci­pale source de fi­nan­ce­ment ? Les clients, c’est-à-dire les pa­rents qui dé­boursent entre 1 500 et 4 000 eu­ros par an et par en­fant. « Les gens sont prêts à faire de lourds sa­cri­fices », confirme Di­dier Les­chi. L’an­cien pa­tron du bu­reau des cultes au mi­nis­tère de l’In­té­rieur, pré­fet dé­lé­gué à l’éga­li­té des chances en Seine-Saint-De­nis entre 2012 et 2015, a vé­cu en di­rect l’éclo­sion d’une de­mi-dou­zaine d’écoles. Pour lui, la de­mande en la ma­tière est loin d’être sa­tis­faite. « On se fo­ca­lise sur l’as­pect re­li­gieux, mais ces écoles at­tirent aus­si des dé­çus de l’Edu­ca­tion na­tio­nale. Elles mettent d’ailleurs en avant les mêmes élé­ments que leurs ho­mo­logues ca­tho­liques : pe­tits ef­fec­tifs, proxi­mi­té avec les pa­rents, in­té­rêt pour les pé­da­go­gies al­ter­na­tives. Si l’offre était plus struc­tu­rée, le phé­no­mène au­rait même une tout autre am­pleur. »

Pas as­sez struc­tu­ré, l’en­sei­gne­ment mu­sul­man ? Dites car­ré­ment chao­tique… Cons­ciente de ce pro­blème, la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale de l’En­sei­gne­ment pri­vé mu­sul­man rê­ve­rait de de­ve­nir l’in­ter­lo­cu­teur obli­gé de l’Etat, voire le « ga­rant » de la res­pec­ta­bi­li­té des nou­veaux pro­jets. Mais la­dite Fnem est une éma­na­tion di­recte de l’Union des Or­ga­ni­sa­tions is­la­miques de France. Or l’UOIF, du fait de sa proxi­mi­té avec les Frères mu­sul­mans, est vue comme un che­val de Troie de l’is­la­misme par une bonne par­tie de la classe po­li­tique… tan­dis que les plus ri­go­ristes dans la com­mu­nau­té mu­sul­mane la jugent trop mo­der­niste. « On bute tou­jours sur le même sou­ci. Dans l’is­lam de France, il n’y a pas d’au­to­ri­té lé­gi­time, donc pas de contrôle so­cial par le groupe », conti­nue l’an­cien pa­tron du bu­reau des cultes. Ré­sul­tat : per­sonne ne peut/ne veut trier le bon grain de l’ivraie. Au ni­veau na­tio­nal, abor­der le su­jet cal­me­ment est même de­ve­nu im­pos­sible. Pour avoir sug­gé­ré en 2015 de « fa­vo­ri­ser l’émer­gence d’éta­blis­se­ments pri­vés mu­sul­mans sous contrat », le se­cré­taire na­tio­nal du PS à la laï­ci­té, Laurent Du­theil, a mis le feu à Sol­fé­ri­no. Au ni­veau lo­cal, ça n’est guère mieux. Si quelques élus, comme à Bo­bi­gny, se montrent très conci­liants, d’autres, au contraire, freinent des quatre fers, voire se montrent ou­ver­te­ment ré­cal­ci­trants, à l’ins­tar du dé­pu­té LR du Loi­ret Serge Grouard pour qui l’ou­ver­ture d’une école mu­sul­mane, « c’est la porte ou­verte à toutes les dé­rives ».

« Les temps ont bien chan­gé !, sou­rit Alain Mor­van. Il y a dix ans, la laï­ci­té, c’était un gros mot… Au­jourd’hui, c’est à qui se­ra plus laïque que l’autre ! » M. Mor­van parle en ex­pert. Alors rec­teur de l’aca­dé­mie de Lyon, il s’était op­po­sé en 2006 à l’ou­ver­ture d’Al Kin­di, l’un des pre­miers pro­jets d’école mu­sul­mane, « pas par is­la­mo­pho­bie », mais parce que les lo­caux, se­lon lui, n’étaient pas conformes. Quelques mois après, il se­ra ré­vo­qué. Et pour cause : le pro­jet était sou­te­nu par l’UOIF et par… Ni­co­las Sar­ko­zy, qui, à l’époque mi­nistre de l’In­té­rieur, se voyait en grand or­don­na­teur de l’is­lam de France. De­puis cette ba­taille ori­gi­nelle, Al Kin­di est de­ve­nu un éta­blis­se­ment « res­pec­table » : une école pri­vée clas­sique, qui a réus­si à pas­ser sous contrat (voir p. 57). Son co­fon­da­teur et vice-pré­sident n’est autre que Ha­kim Cher­gui, le dé­fen­seur du sul­fu­reux Ab­del­fat­tah Rah­haoui et de moult éta­blis­se­ments qu’il a pris sous son aile : à Troyes, par exemple, il est ve­nu au secours d’Eduk Lu­dik, une pe­tite école pri­maire. Le rec­to­rat s’op­po­sait à son ou­ver­ture, consi­dé­rant qu’elle avait fonc­tion­né de ma­nière clan­des­tine avant de dé­po­ser sa de­mande d’agré­ment… Ce pas­sé « hors cadre » ne dé­range pas Me Cher­gui. « Je ne nie pas qu’il y ait de l’ama­teu­risme, mais avec le temps tout ce­la va se pro­fes­sion­na­li­ser. On l’a vu à Al Kin­di, même les pa­rents les plus mi­li­tants changent. En 6e, c’est Co­ran, Co­ran, Co­ran. Trois ans plus tard, ils nous bas­sinent avec le bre­vet de leurs re­je­tons. »

UNE LISTE DE SAVOIRS

A la Fnem aus­si, on s’ef­force de ras­su­rer. L’ab­sence d’édu­ca­tion mu­si­cale dans cer­taines écoles ? « C’est une né­ga­tion des droits de l’en­fant », as­sène Ma­kh­louf Ma­meche. Les pe­tites filles pré­pu­bères « en­com­brées par leur fou­lard » ? « Inac­cep­table ! » Le djil­beb noir por­té par cer­taines en­sei­gnantes ? « Je suis contre. Ce­la im­pose une norme aux en­fants. » M. Ma­meche re­con­naît ce­pen­dant qu’il faut par­fois tem­pé­rer l’ar­deur re­li­gieuse de cer­tains pa­rents, prompts à ré­cla­mer des classes non mixtes ou le port du voile pour les filles, « même en pri­maire ». Cer­tains di­rec­teurs ré­sistent à la pres­sion. D’autres, non. « C’est com­pli­qué pour eux.

“CER­TAINES ÉCOLES QUE JE CONSEILLE N’ONT JA­MAIS ÉTÉ INSPECTÉES.” HA­KIM CHER­GUI, AVO­CAT

Ces écoles n’ont au­cune sub­ven­tion. Elles dé­pendent pour beau­coup des pa­rents, car ce sont eux qui paient. »

En at­ten­dant, c’est aux ins­pec­teurs de l’Edu­ca­tion na­tio­nale de faire res­pec­ter la loi. Vaste chan­tier ! « Cer­taines écoles que je conseille n’ont ja­mais été inspectées », s’étonne Ha­kim Cher­gui. Conscient du pro­blème, le ca­bi­net de Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem vient de ré­di­ger un vade-me­cum pour ai­der les ins­pec­teurs de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, pas for­cé­ment à l’aise face à ces écoles hors cadre, dont ils ignorent tout. Doivent-ils se pré­oc­cu­per de la te­nue ves­ti­men­taire des en­fants ou des en­sei­gnants ? Non, ce­la re­lève du « ca­rac­tère propre » des éta­blis­se­ments. Peuvent-ils avoir un droit de re­gard sur les en­sei­gne­ments ? Oui. Leur prin­ci­pale arme ? « Le socle com­mun », une liste de savoirs que tous les pe­tits Fran­çais doivent maî­tri­ser. On y re­trouve plu­sieurs pra­tiques en contra­dic­tion avec les pré­ceptes d’un is­lam ul­tra­ri­go­riste : la na­ta­tion – donc des séances de pis­cine en mi­lieu mixte –, l’en­sei­gne­ment des théo­ries de l’évo­lu­tion ou l’édu­ca­tion ar­tis­tique et mu­si­cale.

LE DROIT À L’ÉDU­CA­TION

De la mu­sique, il n’y en a pas dans l’école d’Alexan­dra Pi­chard. A Rou­baix, au rez-de-chaus­sée de sa mai­son, l’an­cienne coif­feuse, conver­tie à l’is­lam de­puis seize ans, a créé il y a quatre ans l’école Arc-en-Ciel, conforme aux pré­ceptes re­li­gieux du min­haj sa­la­fi : pas de mu­sique, donc, ni de contact entre hommes et femmes ou de des­sins trop fi­gu­ra­tifs – « pour des­si­ner des bons­hommes, je dis aux en­fants de ne pas faire les yeux ». Alexan­dra Pi­chard a fait les frais de la nou­velle vi­gi­lance prô­née par le mi­nis­tère. Elle a été ins­pec­tée en avril 2016, et le rap­port que nous avons pu consul­ter est sans ap­pel. Les ins­pec­teurs consi­dèrent que « le droit à l’édu­ca­tion des élèves n’est pas as­su­ré ». Pas de cours d’édu­ca­tion phy­sique ni de na­ta­tion, et des théo­ries créa­tion­nistes comme la théo­rie des géants « sont pro­po­sées au même titre que la théo­rie de l’évo­lu­tion ». Sous la pres­sion du rec­to­rat, Arc-en-Ciel a ces­sé de sco­la­ri­ser des en­fants en juin 2016. Mais, dans sa mai­son, Alexan­dra conti­nue à ac­cueillir des pe­tits en ma­ter­nelle. C’est lé­gal : l’obli­ga­tion de sco­la­ri­sa­tion ne com­mence qu’en CP… Car, si les écoles hors contrat sont in­suf­fi­sam­ment contrô­lées, les « jar­dins édu­ca­tifs ma­ter­nels » et, pour les plus grands, les « as­so­cia­tions de sou­tien sco­laire » fonc­tion­nant du ma­tin au soir ne le sont pas du tout. « Là, on rentre dans le n’im­porte quoi, s’épou­mone Fran­çois Pup­po­ni, le maire de Sar­celles. Vous aler­tez le rec­to­rat, qui vous dit que ce n’est pas de son res­sort, que c’est du pé­ris­co­laire, bref que ce­la re­lève du mi­nis­tère de la Jeu­nesse et des Sports… » A Se­vran, l’une des com­munes les plus pauvres de Seine-Saint-De­nis, son col­lègue éco­lo Sté­phane Ga­ti­gnon a été confron­té à la même pro­blé­ma­tique. « Ce­la fai­sait bien dix ans qu’il y avait des ga­mins dé­sco­la­ri­sés à qui on don­nait des cours dans des ap­par­te­ments. J’ai contac­té la per­sonne qui s’en oc­cu­pait. Je lui ai dit que si elle dé­cla­rait ses ac­ti­vi­tés, nous se­rions prêts à l’ai­der… » Cette « po­li­tique d’ac­com­pa­gne­ment » lui a va­lu d’être cloué au pi­lo­ri par l’émis­sion de M6 « Dos­sier ta­bou ». L’élu, tou­te­fois, reste droit dans ses bottes. Certes, la « per­sonne » en ques­tion, un mu­sul­man très ri­go­riste, a fait l’ob­jet d’un rap­port des ren­sei­gne­ments ter­ri­to­riaux. « Mais fran­che­ment, on veut quoi ? Avoir une école ayant pi­gnon sur rue, que l’on peut contrô­ler, ou lais­ser fi­ler des ga­mins dans la na­ture ? »

Le de­ve­nir des en­fants : ce de­vrait être la pré­oc­cu­pa­tion es­sen­tielle des au­to­ri­tés. Où partent les élèves quand les écoles sont fermées ou em­pê­chées d’ou­vrir ? Ni les élus ni l’Edu­ca­tion na­tio­nale ne sont ca­pables de le dire. A Rou­baix, cer­tains pa­rents ont dé­sco­la­ri­sé leurs en­fants. D’autres ont mis leurs re­je­tons dans un autre éta­blis­se­ment mu­sul­man du dé­par­te­ment. Pour son propre fils, Alexan­dra a fait un choix plus éton­nant. Elle l’a en­voyé à l’école La Cor­dée, du ré­seau Es­pé­rance Ban­lieues. Un grou­pe­ment d’éta­blis­se­ments hors contrat rat­ta­ché à la Fon­da­tion pour l’Ecole. Au pro­gramme : le­ver de dra­peau, « Mar­seillaise », bons points et tout le tra­la­la. « C’est vrai que pour moi qui ne ju­rais que par Mon­tes­so­ri, les notes, les colles… Au dé­but, j’en pleu­rais. Mais bon, mon fils est content. » Et tant pis si c’est un peu contra­dic­toire avec ses convic­tions : « C’est les ga­mins qui comptent. »

(1) Nous avons contac­té l’école Iq­ra mais elle n’a pas don­né suite.

Une salle de l’école pri­vée hors contrat Al-Ba­dr, à Tou­louse. Le 15 dé­cembre, le tri­bu­nal a or­don­né sa fer­me­ture.

L’imam Ab­del­fat­tah Rah­haoui, le di­rec­teur contes­té de l’école Al-Ba­dr.

Na­jat Val­laudBel­ka­cem, mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, a dé­ci­dé de ren­for­cer les contrôles.

Alexan­dra Pi­chard, conver­tie, a créé son école, Arc-en-Ciel, il y a quatre ans. Elle a été fer­mée en juin.

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