Pas­sé/pré­sent A qui ap­par­tient Jé­ru­sa­lem ?

En pro­je­tant d’y éta­blir l’am­bas­sade amé­ri­caine, le pré­sident Trump risque de ral­lu­mer un conflit mil­lé­naire

L'Obs - - Sommaire - Par FRAN­ÇOIS REYNAERT

A l’au­tomne dernier, une ré­so­lu­tion de l’Unes­co met­tait le gou­ver­ne­ment is­raé­lien et ses sou­tiens en rage car elle se ré­fé­rait aux lieux saints de Jé­ru­sa­lem sous leur nom arabe, ce qui sem­blait nier leur filiation juive. En ce mois de jan­vier, la vo­lon­té af­fi­chée du pré­sident Trump de dé­pla­cer l’am­bas­sade amé­ri­caine de Tel-Aviv jus­qu’à la Ville sainte a tout, au contraire, pour ré­jouir M. Ne­ta­nya­hou et les na­tio­na­listes mais ef­fraie la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale. La pieuse ci­té, dé­ci­dé­ment, garde in­tacte sa ca­pa­ci­té à en­flam­mer les pas­sions. Ten­tons briè­ve­ment de rap­pe­ler pour­quoi.

Les bases du pro­blème, ce­la n’au­ra échap­pé à per­sonne, sont re­li­gieuses. L’his­toire de Jé­ru­sa­lem est in­dis­cu­ta­ble­ment liée à l’his­toire juive. Conquise vers l’an 1000 avant notre ère par le roi Da­vid, elle de­vient la ca­pi­tale du royaume d’Is­raël, qui réunit les Hé­breux. Son fils Sa­lo­mon y fait construire le Temple, lieu cen­tral où of­fi­cient les prêtres. Il est dé­truit par les conqué­rants ba­by­lo­niens (586 av. J.-C.), puis re­cons­truit. Mais ce se­cond Temple, agran­di par le roi Hé­rode le Grand, au dé­but de l’ère com­mune, est fi­na­le­ment dé­truit, en 70 de notre ère, par les Ro­mains, après une ré­volte contre eux. Il ne reste du mo­nu­ment sa­cré qu’une fon­da­tion de pierre, ce fa­meux mur des La­men­ta­tions sur le­quel, de­puis des siècles, les Juifs viennent pleu­rer la perte de leur in­dé­pen­dance et, par­fois, rê­ver de la re­cons­truc­tion du « troi­sième temple » qui, se­lon cer­tains, mar­que­ra la fin des temps.

Seule­ment, de­puis des siècles – c’est toute la com­plexi­té de l’af­faire –, deux autres grands mo­no­théismes ont crû dans cette même tra­di­tion. Jé­sus, cé­lèbre Juif de Ga­li­lée né sous ce même Hé­rode, est le père d’une re­li­gion nou­velle – le chris­tia­nisme – mais son des­tin est lié à celle dans la­quelle il a vé­cu. N’a-t-il pas été cru­ci­fié à Jé­ru­sa­lem, d’où il est re­ve­nu des morts? C’est au­tour du lieu sup­po­sé de ce qui fut son tom­beau éphé­mère que les chré­tiens, plus tard, ont édi­fié l’église du Saint-Sé­pulcre.

Comme les deux pré­cé­dents cultes, l’is­lam se re­ven­dique de la filiation d’Abra­ham, le pa­triarche des Hé­breux, et cette in­fluence se joue aus­si dans le lien avec Jé­ru­sa­lem : c’est de l’en­droit même où se trou­vait

le Temple que Ma­ho­met au­rait com­men­cé son voyage noc­turne, pé­riple mi­ra­cu­leux qui le condui­sit jus­qu’aux cieux. Dès le mo­ment où les Arabes mu­sul­mans conquièrent la ci­té (viie siècle), ils fondent cet at­ta­che­ment par la pierre en construi­sant une puis deux mos­quées sur le dôme du Ro­cher qui n’est donc autre, pour les Juifs, que ce mont du Temple au pied du­quel reste le fa­meux mur…

Pen­dant long­temps, dans ce trio com­plexe, le fa­ceà-face ex­plo­sif se joue entre mu­sul­mans et chré­tiens, comme le montre l’épi­sode des croi­sades, me­nées pour « li­bé­rer le tom­beau du Ch­rist ». Au mi­lieu du xixe siècle, la guerre se dé­roule même entre chré­tiens : les que­relles au­tour du Saint-Sé­pulcre entre or­tho­doxes (sou­te­nus par la Rus­sie) et la­tins (sou­te­nus par Pa­ris) sont une des causes de la guerre de Cri­mée. Tout change quand Theo­dor Herzl, dans les an­nées 1890, lance le pro­jet sio­niste. De­puis des siècles, la ri­tuelle pro­messe de Pâque de se re­trou­ver « l’an pro­chain à Jé­ru­sa­lem » était un voeu pieux. Elle de­vient une op­tion po­li­tique. Les An­glais pro­mettent aux sio­nistes de les ai­der à la concré­ti­ser mais, après trente ans de pré­sence en Pa­les­tine (1917-1948), s’en re­tirent en pas­sant l’af­faire à l’ONU. Son plan de par­tage de 1947 pré­voit un Etat pour les Juifs et un autre pour les Arabes, mais pré­cise que Jé­ru­sa­lem, à cause de sa na­ture par­ti­cu­lière, se­ra un cor­pus se­pa­ra­tum, une ville gé­rée in­ter­na­tio­na­le­ment.

Sur le ter­rain per­sonne n’a, de­puis, ac­cep­té cette op­tion. Dès qu’en mai 1948 la guerre com­mence entre le tout nou­vel Etat hé­breu et les Arabes, les troupes is­raé­liennes oc­cupent la par­tie oc­ci­den­tale de la Ville – où s’ins­tallent bien­tôt la Knes­set et le gou­ver­ne­ment – tan­dis que les Jor­da­niens prennent l’Est, où ils sac­cagent le quar­tier juif. En 1967, l’éblouis­sante vic­toire de la guerre de Six-Jours per­met aux Is­raé­liens d’uni­fier la ville mais sa par­tie orien­tale, comme le reste des conquêtes d’alors – Cis­jor­da­nie, Go­lan, Si­naï, Ga­za – est consi­dé­rée in­ter­na­tio­na­le­ment comme une zone d’oc­cu­pa­tion. Ce­la n’em­pêche nul­le­ment Is­raël de com­men­cer une po­li­tique mas­sive d’im­plan­ta­tion de lo­ge­ments puis, sous l’im­pul­sion de la droite, de vo­ter en 1980 une loi fon­da­men­tale qui fait de la ville la ca­pi­tale « une et in­di­vi­sible » du pays. En 2000, le dé­pu­té Sha­ron va plus loin. En pa­ra­dant sur l’es­pla­nade des Mos­quées, il brise un sta­tu quo sé­cu­laire qui ré­ser­vait le lieu aux mu­sul­mans, et dé­clenche la se­conde In­ti­fa­da. Tous ces gestes ap­pa­raissent en ef­fet, pour les Pa­les­ti­niens, comme au­tant de chif­fons rouges agi­tés sous leurs yeux, puisque eux aus­si, non sans rai­sons his­to­riques ou re­li­gieuses, es­timent que cette même ville doit être la ca­pi­tale de leur fu­tur Etat. C’est pour évi­ter d’en­trer dans ce conflit cru­cial que les Etats de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale jugent sage, de­puis 1948, de gar­der leurs am­bas­sades à TelA­viv. M. Trump en­tend rompre avec cette tra­di­tion. Ce­la s’ap­pelle jouer avec le feu.

2016 Le dôme du Ro­cher pour les mu­sul­mans, le mont du Temple pour les juifs.

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