“Tout le monde est pau­mé…”

Pour prendre le pouls du pays à la veille du scru­tin pré­si­den­tiel, “l’Obs” re­tourne à la ren­contre de ces Fran­çais qui furent au coeur des en­jeux po­li­tiques, éco­no­miques et so­ciaux du quin­quen­nat. Cette se­maine, les ha­bi­tants de Tour­coing où une cais­sière

L'Obs - - Grands Formats -

Au mar­ché de Tour­coing, les ven­deurs s’épou­monent en vain : « 1,80 eu­ro la bar­quette de to­mates ! » Per­sonne n’a en­vie de to­mates. Une pluie fine et gla­cée vient de s’abattre sur la place cen­trale, ba­laie les car­tons et les rares pas­sants de la place. De­vant les portes vi­trées de l’Es­pace Saint-Ch­ris­tophe, le centre com­mer­cial, des em­ployées en blou­son rouge Au­chan Ci­ty prennent leur pause. Est-ce qu’elles connais­saient Fa­di­la (1) ? Une jeune femme tire ra­geu­se­ment sur sa ci­ga­rette : « On veut pas en par­ler et on s’en fout. » Sa col­lègue lâche, en ren­trant dans le ma­ga­sin, qu’« ils nous en font as­sez su­bir comme ça ». « Ils », ces pa­trons, ces di­rec­teurs, ces chefs, sous-chefs, sous-fifres, tous ceux qui « donnent des ordres », qui « sont au-des­sus ». « Ils sont de pire en pire, parce qu’ils ont des ins­truc­tions. Par­tout, c’est “marche ou crève !”, avec des ca­dences im­pos­sibles à te­nir. Ce qui se passe à Au­chan, c’est par­tout pa­reil. » C’est Ha­kim, 43 ans, qui parle. Par­ka noire et bé­ret sur la tête, il fi­nit son ca­fé à La Ter­rasse, le pe­tit bis­trot d’à cô­té. La souf­france au tra­vail, il connaît. Huit an­nées à bos­ser comme aide-soi­gnant au CHR de Lille, à voir le per­son­nel se ré­duire jus­qu’à se re­trou­ver « seul à gé­rer deux ailes de 36 ma­lades » et à « fi­nir en burn-out », avant d’être li­cen­cié : « Soi-di­sant que j’avais pas le pro­fil, après huit ans de bons et loyaux ser­vices, en CDD. » Ça lui a coû­té son couple, son mo­ral, son ave­nir. Après sept ans au RSA et aux Res­tos du Coeur, Ha­kim touche de­puis trois ans une pen­sion d’in­va­li­di­té. Comme ses pa­rents, ou­vriers dans le tex­tile, comme « la ma­jo­ri­té des Tour­quen­nois, terre de mi­neurs », il a tou­jours vo­té à gauche. « Mais au­jourd’hui, le PS nous a aban­don­nés. » A l’écou­ter, il ne res­te­rait plus que la gauche ca­viar, fa­çon Ma­cron, ou la droite ca­tho, fa­çon Fillon. « La loi El Khom­ri, pas­sée au for­cing du 49.3, l’a bien mon­tré : c’est de l’en­flure, du dé­ni­gre­ment de la sou rance du peuple », dit-il avec un fort ac­cent chti. Son voi­sin Fa­rid, sa­la­rié dans le pri­vé, est al­lé au mee­ting de Mé­len­chon au théâtre de Tour­coing, or­ga­ni­sé mi-jan­vier après l’his­toire de la fausse couche de la cais­sière. Il a écou­té la ha­rangue de « l’In­sou­mis », a hué comme les autres à l’évo­ca­tion de « ces puis­sants qui se gavent » sur le dos des « pe­tits ». « Je suis pas dupe, hein. Je sais qu’il es­saie de faire comme l’autre avec son film “Mer­ci Pa­tron !”. Mais au moins, lui, il est ve­nu, il es­saie de lan­cer un truc. » Ici, à Tour­coing, le taux de pau­vre­té cô­toie le taux de chô­mage : 25%. Une à une, les bou­tiques ferment, les jeunes di­plô­més partent s’ins­tal­ler ailleurs : « Il n’y a que les gens comme nous qui res­tent là. Et les re­trai­tés. »

Voi­ci Phi­lippe, jus­te­ment, 58 ans, an­cien fonc­tion­naire à La Poste, pull bor­deaux, yeux gris, dé­bit de mi­traillette : « Dans les an­nées 1970, les im­mi­grés tra­vaillaient, les usines tour­naient à plein ré­gime. Ils avaient pas le temps de s’oc­cu­per de l’is­lam. Le week-end, ils se re­po­saient. » Au­jourd’hui ? « Y a plus de gauche. Y a plus de droite. Tout le monde est pau­mé. Plus per­sonne ne sait pour qui vo­ter. » Na­tha­lie, 45 ans, sait. San­tiags aux pieds, blou­son noir, elle est ve­nue ac­com­pa­gner son ma­ri, fraî­che­ment li­cen­cié du bâ­ti­ment, à l’an­tenne lo­cale de la CGT : « J’ai peur qu’il fasse une conne­rie. Il m’a dit qu’il vou­lait tuer son pa­tron. » Celle qui se dit « dé­çue de Sar­ko­zy » a mon­té sa boîte de lin­ge­rie à do­mi­cile. Elle dit : « Le se­cond tour, ça se joue­ra entre Mé­len­chon et Ma­rine Le Pen. Parce que les ex­trêmes, c’est les seules choses qu’on n’a pas encore es­sayées. »

Des chô­meurs ma­ni­festent à l’inau­gu­ra­tion du cam­pus d’OVH (On Vous Hé­berge, spé­cia­liste des ser­veurs web), en fé­vrier dernier.

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