Chuuuuut…

Au dernier Sa­lon Mai­son & Ob­jet, l’art de vivre et le style s’of­fraient une cure de si­lence. Mais, au-de­là des ten­dances, la ques­tion est in­ti­me­ment so­cié­tale. Dans une époque sur­vol­tée, ba­varde et criarde, l’ap­pel au si­lence est de­ve­nu un phé­no­mène qui f

L'Obs - - Critiques - Par DORANE VIGNANDO

Une pièce rem­plie d’écrans vi­déo, de té­lé­vi­sions en marche, de cris in­ces­sants, de dé­ci­bels as­sour­dis­sants qui plongent le vi­si­teur dans un va­carme in­sup­por­table. Un cou­loir de « dé­com­pres­sion » per­met de s’échap­per, dé­bou­chant sur di­verses al­côves pré­sen­tant des oeuvres, telle « Trau­ma » du plas­ti­cien Do­mi­nique Blais, qui évoque les acou­phènes, ou la vi­déo de Cé­cile Le Ta­lec mon­trant un pia­no qui joue un mor­ceau de mu­sique, sans au­cun son. Tel est le parcours ima­gi­né par la spé­cia­liste des ten­dances Eli­za­beth Le­riche pour trai­ter de la thé­ma­tique « Si­lence » au dernier Sa­lon Mai­son & Ob­jet. « Les créa­teurs re­nouent avec l’al­lè­ge­ment de la ma­tière, l’abs­trac­tion de la géo­mé­trie, la trans­pa­rence, les tons éthé­rés, qui com­posent les règles de la loi du si­lence for­mel. On ne veut plus d’ob­jets ba­vards, trop or­ne­men­tés. On pré­fère un de­si­gn dis­cret, mi­ni­mal mais se­rein et poé­tique », re­marque Ma­rie-Jo Ma­lait, ré­dac­trice en chef du cahier d’ins­pi­ra­tions de Mai­son & Ob­jet. En té­moignent cette bi­blio­thèque en strates de verre tout en dé­gra­dé de bleu bap­ti­sée « Deep Sea » et si­gnée Nen­do pour Glas Ita­lia, les ta­bou­rets « Me­di­ta­tion Stools » de Mi­chael Anas­tas­siades ou ce vase lune co­réen tra­di­tion­nel, un pur ob­jet de contem­pla­tion.

Dans notre so­cié­té sa­tu­rée d’images et de con­nexions, le si­lence, de plus en plus rare, est le nou­veau luxe. « Il n’est pas l’ab­sence de quelque chose, mais la pré­sence de tout », pro­fesse le bio­acous­ti­cien amé­ri­cain Gor­don Hemp­ton. Il pré­dit pour­tant que « le si­lence – à l’abri des nui­sances so­nores hu­maines – risque de dis­pa­raître dans les dix pro­chaines an­nées ». De quoi mé­di­ter sur la ques­tion en fi­lant faire une cure de si­lence, cou­plée d’une « di­gi­tal de­tox » dans un an­cien mo­nas­tère trans­for­mé en hô­tel zen pour bo­bos stres­sés…

Comme l’écrit si sa­ge­ment Alain Cor­bin, « le si­lence a per­du sa va­leur édu­ca­tive » (1). Réé­du­quons-nous donc. Si Mar­tin Scor­sese a bap­ti­sé son pro­chain film « Si­lence » (sor­tie le 8 fé­vrier pro­chain), le Théâtre de Chaillot pré­sente le pro­jet « Si­lence(s) » du cho­ré­graphe Do­mi­nique Du­puy, à tra­vers une tren­taine de jour­nées dé­diées ( jus­qu’en dé­cembre 2017) avec ate­liers, cours de danse et le­çons de si­lence don­nées par des phi­lo­sophes et uni­ver­si­taires… Tan­dis que d’autres se mo­bi­lisent pu­bli­que­ment. A Londres, l’as­so­cia­tion Pi­pe­down s’est consti­tuée pour pro­tes­ter contre le har­cè­le­ment mu­si­cal dans les lieux pu­blics, « aus­si no­cif que le ta­ba­gisme pas­sif et qui peut rendre fou n’im­porte qui », re­marque Ni­gel Rod­gers, chef de file du mou­ve­ment. A force de hauts cris, il a ain­si ob­te­nu de sup­pri­mer la mu­sique d’am­biance chez Marks & Spen­cer.

D’autres ini­tia­tives font le buzz : à New York, le res­tau­rant EAT, dans le quar­tier bran­ché de Green­point, pro­pose des dî­ners si­len­cieux, où le client ne parle plus la bouche pleine et se re­centre sur le goût des plats. Cô­té fêtes, la fo­lie des dé­ci­bels n’at­teint plus les oreilles des voi­sins mé­con­tents avec la mode des « silent par­ties », où l’on se dé­hanche avec un casque au­di­tif sur les oreilles. Jus­qu’à en por­ter un en An­tarc­tique quand le groupe de hard rock Me­tal­li­ca dé­cide de faire un mé­ga concert si­len­cieux, his­toire de ne pas dé­ran­ger les phoques.

Bonne cause ou pas, la ten­dance mo­tus et bouche cou­sue s’est dé­sor­mais trans­for­mée en plan mar­ke­ting re­dou­table. Dans nos pages, So­phie Fontanel s’in­ter­ro­geait il y a quelques mois sur « le mu­tisme, nou­velle com­mu­ni­ca­tion des stars », en ci­tant Beyon­cé qui n’ac­cor­dait au­cune in­ter­view au « Vogue » amé­ri­cain tout en fai­sant la cou­ver­ture du plus grand ma­ga­zine de mode du monde. Si cer­tains si­lences valent mieux que de grands dis­cours, cer­taines cé­lé­bri­tés ont com­pris que pour exis­ter, il va­lait mieux la bou­cler. « Se taire est de­ve­nu un “fa­shion sta­te­ment”, re­marque Ma­thilde Gaist, plan­neur stra­té­gique chez Fu­tu­re­brand. Les ré­seaux so­ciaux ont gal­va­ni­sé cette fa­çon de com­mu­ni­quer de ma­nière non bruyante. On se parle sans bruit, mais avec des mil­liers d’autres per­sonnes à coups d’émo­ti­cônes. Pour moi, le re­tour au si­lence n’est pas quelque chose d’in­tros­pec­tif ou de mé­di­ta­tif, c’est un nou­veau cri de ral­lie­ment. » Mais qui fait sou­vent beau­coup de bruit pour rien.

(1) « His­toire du si­lence », par Alain Cor­bin, Al­bin Mi­chel.

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1 Illus­tra­tion dans le cahier de ten­dances du Sa­lon Mai­son & Ob­jet. 2 Les bols épu­rés du de­si­gner Mi­chael Anas­tas­siades.

3 « Cla­viers », vi­déo muette de l’ar­tiste Cé­cile Le Ta­lec. 4 La bi­blio­thèque « Deep Sea » si­gnée Nen­do. 5 Pro­jet « Si­lence(s) », dans les cou­lisses du Théâtre de Chaillot.

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