Ci­né­ma

Noir et gay : la fin d’un ta­bou

L'Obs - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par NI­CO­LAS SCHALLER MOON­LIGHT, par Barry Jenkins, en salles ac­tuel­le­ment.

Trois temps dans la vie de Chi­ron, jeune Black de Li­ber­ty Ci­ty (Mia­mi), de l’en­fance à l’âge adulte : « Moon­light » ne se­rait qu’un ré­cit d’ap­pren­tis­sage de plus s’il n’était aus­si et sur­tout ce­lui d’une ro­mance ho­mo­sexuelle re­fou­lée. Une co­ming-of-age sto­ry du co­ming out, di­rait-on à Hol­ly­wood. Ou comment le dé­ter­mi­nisme so­cial et les codes de son mi­lieu trans­forment un ga­min du ghet­to en ce qu’il n’est pas avant que l’amour ne le libère. Ti­ré d’une pièce de théâtre au­to­bio­gra­phique de Ta­rell Al­vin McC­ra­ney (« In Moon­light Black Boys Look Blue »), « Moon­light » est un ob­jet de ci­né­ma unique, l’un des plus beaux de ce début d’an­née. Comme un point fi­nal idéal à l’ère Oba­ma.

Votre film semble le pre­mier à trai­ter aus­si fron­ta­le­ment de l’ho­mo­sexua­li­té dans la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine. « Moon­light » a-t-il été com­pli­qué à mon­ter ?

C’est ter­rible à dire mais je n’ai pas ren­con­tré tant de dif­fi­cul­tés que ça. J’avais à mon cré­dit un pre­mier film, « Me­di­cine for Me­lan­cho­ly », tour­né pour seu­tra­vaillent le­ment 13 000 dol­lars et que les gens de Plan B, la so­cié­té de Brad Pitt, avaient ap­pré­cié. Le ha­sard ai­dant, je me suis re­trou­vé au Fes­ti­val de Tel­lu­ride pour ani­mer le dé­bat au­tour de « 12 Years a Slave » en même temps que Brad Pitt, pré­sent en tant que pro­duc­teur. Quand il m’a de­man­dé sur quoi je tra­vaillais, je lui ai par­lé du scénario de « Moon­light » que je ve­nais de ter­mi­ner. Je n’ai donc pas vrai­ment ra­mé. A cô­té de ça, vous avez rai­son, le ci­né­ma afro-amé­ri­cain mains­tream ne parle pas des gays. A tel point qu’on était in­ca­pables de sa­voir s’il exis­tait un mar­ché pour « Moon­light ». Cer­tains réa­li­sa­teurs abordent le su­jet mais ils à la marge, dans un cir­cuit très in­dé­pen­dant. Je pense, par exemple, à Pa­trik-Ian Polk et à son film « Black­bird ». « Moon­light » a très bien mar­ché aux Etats-Unis au re­gard de son bud­get. Ce­la va-t-il per­mettre à d’autres pro­jets sur des Afro-Amé­ri­cains ho­mo­sexuels de voir le jour ? J’en doute.

L’ac­teur qui joue Chi­ron à l’âge adulte est le so­sie de 50 Cent, l’un des rap­peurs les plus ho­mo­phobes de la scène hip-hop. C’est vou­lu ?

Non (rires). Je n’avais pas du tout cette image du per­son­nage en tête avant de ren­con­trer son in­ter­prète, Tre­vante Rhodes. Chi­ron adopte les signes ex­té­rieurs du gang­sta pour ne pas se

BIO Né en 1979 à Mia­mi (Flo­ride), Barry Jenkins est réa­li­sa­teur. En 2008, il a tour­né son pre­mier film, « Me­di­cine for Me­lan­cho­ly », pour 13 000 dol­lars. « Moon­light », Gol­den Globe du meilleur film dra­ma­tique, est un pré­ten­dant sé­rieux aux Os­cars.

faire em­mer­der, il joue un rôle, il nie ce qu’il est. Il lui fau­dra se li­bé­rer des codes de son mi­lieu pour s’as­su­mer. Pour être tout à fait hon­nête, lorsque Tre­vante est ar­ri­vé à l’au­di­tion, je me suis dit que quel­qu’un qui res­sem­blait au­tant à 50 Cent ne pou­vait avoir la sen­si­bi­li­té ni la vul­né­ra­bi­li­té re­quises pour in­ter­pré­ter Chi­ron. Je l’ai lais­sé au­di­tion­ner et il m’a bluf­fé : plus il jouait, plus je de­vi­nais, sous cette masse d’hy­per­mas­cu­li­ni­té, l’en­fant qui danse de­vant son mi­roir au début du film. Je sa­vais que si le pu­blic res­sen­tait ce que j’avais res­sen­ti du­rant l’au­di­tion, ce se­rait ga­gné.

Quel re­gard portez-vous sur l’ho­mo­pho­bie de la cul­ture hip-hop et gang­sta ?

Avez-vous re­mar­qué une chose ? Un clip de hip-hop, c’est un type en­tou­ré de 80 filles. Un concert de hip-hop, c’est 80 types qui se prennent dans les bras, sauf que ce n’est pas fil­mé. In­té­res­sant, non ? Ce­la dit, cri­ti­quer la cul­ture hip-hop ne fai­sait pas par­tie de mes in­ten­tions avec ce film. Mon am­bi­tion, c’est qu’un jeune qui a gran­di à la ferme, se sape comme un cow-boy, pra­tique le ro­déo et couche avec le plus de filles pos­sible – « parce que c’est ce que font les hommes » – puisse être tou­ché par cette his­toire. « Moon­light » traite de l’image de la mas­cu­li­ni­té dans la cul­ture amé­ri­caine.

Comme « le Se­cret de Bro­ke­back Moun­tain ».

Com­plè­te­ment. C’est une fi­lia­tion qui me va. Dans « Moon­light », les fausses dents en or que porte Chi­ron jouent le même rôle que le ri­tuel de la pêche entre les deux cow-boys

de « Bro­ke­back Moun­tain ». Ils s’y ac­crochent parce qu’aux yeux des autres ce sont des signes de vi­ri­li­té. En 2012, Ba­rack Oba­ma s’est pro­non­cé pu­bli­que­ment pour le ma­riage entre ho­mo­sexuels et le rap­peur Frank Ocean a fait son co­ming out. La per­cep­tion de l’ho­mo­sexua­li­té au sein de la com­mu­nau­té noire n’at-elle pas évo­lué de­puis ?

Il ne fait au­cun doute qu’avoir eu à la Mai­son-Blanche un pré­sident noir in­croya­ble­ment gra­cieux, sym­pa­thique et in­tel­li­gent a eu un ef­fet do­mi­no sur la so­cié­té. Les gens se sont sen­tis plus libres d’as­su­mer ce qu’ils étaient. Au point qu’Oba­ma, qui, au­pa­ra­vant, était res­té dis­cret au su­jet du ma­riage ho­mo­sexuel, a ob­te­nu sa re­con­nais­sance lé­gale en 2015. Un vrai bas­cu­le­ment a eu lieu. Il a peu­têtre quelques dé­cen­nies de re­tard mais on peut en être fiers.

Pour­quoi l’ho­mo­sexua­li­té est-elle à ce point ta­boue au sein de la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine ?

Notre rap­port à la mas­cu­li­ni­té est com­pli­qué. Qu’est-ce qui est ac­cep­table lorsque l’on est un homme ? La vie en Amé­rique n’a ja­mais été fa­cile pour les Noirs. Dans l’ho­mo­sexua­li­té, il y a l’idée de pé­né­tra­tion. Et se faire pé­né­trer est vu comme un signe de vul­né­ra­bi­li­té, de fai­blesse, de sou­mis­sion. La­quelle est per­çue comme dan­ge­reuse. Elle ren­voie l’homme noir à un pas­sé très dou­lou­reux dans l’his­toire amé­ri­caine. Mais vous sa­vez, l’ho­mo­sexua­li­té est un ta­bou au sein de la plu­part des com­mu­nau­tés et des re­li­gions en Amé­rique.

Comment le pu­blic amé­ri­cain a-t-il ré­agi à « Moon­light » ?

Lais­sez-moi vous don­ner deux exemples très ré­vé­la­teurs. Un des ac­teurs du film m’a ra­con­té s’être re­trou­vé, lors d’une séance dans le sud des Etats-Unis, à cô­té d’un homme qui était proC’est fon­dé­ment hap­pé par l’his­toire. On sen­tait les vagues d’émo­tions le sub­mer­ger tout au long de la pro­jec­tion. Le film se ter­mine, le type reste jus­qu’à la fin du gé­né­rique et, au mo­ment de par­tir, il lance : « Pu­tain de film de pé­dé ! » Une fois les lu­mières ral­lu­mées, il n’as­su­mait plus. Autre exemple, le week-end de la sor­tie à l’Ar­clight, un ci­né­ma très po­pu­laire de Los An­geles où passent des block­bus­ters comme « Star Wars ». « Moon­light » commence et, dans la salle, un groupe de spec­ta­teurs noirs rit hys­té­ri­que­ment à tout, en par­ti­cu­lier aux mo­ments in­adé­quats. A la fin de la deuxième par­tie, ces mêmes types san­glo­taient. Et ils ont pleu­ré jus­qu’à la fin. Je viens du même quar­tier que Chi­ron, Li­ber­ty Ci­ty. Là-bas, deux hommes noirs qui marchent dans la rue en se te­nant la main, quelle que soit leur re­la­tion, c’est per­çu comme un acte ra­di­cal. Pour­quoi ? Parce que c’est une image que l’on n’est pas ha­bi­tué à voir. Plus on la fil­me­ra, plus on la ba­na­li­se­ra et plus la conver­sa­tion que l’on a en ce mo­ment de­vien­dra ob­so­lète.

ou cette dé­fiance à la mé­moire des viols pu­blics que les maîtres fai­saient su­bir à leurs es­claves mâles pour les dé­truire phy­si­que­ment et psy­chi­que­ment. Brea­king the rub (« bri­ser le mâle »). Tel était le nom de cette bar­ba­rie. Pour un rap­peur comme Snoop Dogg, au contraire, les ori­gines de cette ho­mo­pho­bie n’ont rien de ra­cial. « Le rap, dit-il, c’est comme une équipe de foot­ball. Dans un ves­tiaire plein de pu­tains de durs à cuire, vous ne pou­vez pas dire tout à coup : “Je t’aime bien, toi.’’ Ça va pas trop bien se pas­ser. » Eton­nez-vous après ce­la que cer­tains rap­peurs (comme Lil Wayne, na­guère) usent dans leurs textes de la for­mule « No ho­mo » ; es­tam­pille propre à conju­rer les in­ter­pré­ta­tions ho­mo­sexuelles qu’ap­pelle par­fois un usage ré­cur­rent du mot « dick ». Exemple : « J’ai vu qua­torze fois le bio­pic sur Da­li­da - no ho­mo. »

Mais con­trai­re­ment à ce que croit Do­nald Trump, le cli­mat change et un nou­veau per­son­nage fé­conde la cul­ture amé­ri­caine de masse : le Noir LGBTQ (Q pour Queer). Voyez la sé­rie « Em­pire » qui re­trace les aven­tures in­dus­trielles de la fa­mille Lyon. Le père, ex-su­per­star du hi­phop, di­rige un la­bel de rap et de soul. Il est ma­lade. Par­mi ses fils, qui se­ra l’hé­ri­tier du royaume ? Ha­keem, le rap­peur hé­té­ro­sexuel, ou Ja­mal, le chan­teur ho­mo­sexuel ? On note, entre pa­ren­thèses, que « Em­pire », dans sa vo­lon­té d’ex­tir­per les sté­réo­types, ne va pas jus­qu’à ima­gi­ner le rap­peur gay. Cô­té sé­ries, ci­tons aus­si La­verne Cox, dé­te­nue trans­genre dans « Orange Is the New Black », Ti­tuss Bur­gess, co­lo­ca­taire de l’hé­roïne de « Un­brea­kable Kim­my Sch­midt », ou le pion­nier Mi­chael K. Williams, qui joue Omar Lit­tle, le gang­ster sif­flo­teur de « The Wire » : « Le meilleur per­son­nage de la sé­rie, ce type est in­croyable, non ? », a dit de lui Oba­ma.

A la source de ces nou­veaux per­son­nages, deux faits po­li­tiques. « Pre­mier pré­sident noir des EtatsU­nis », Oba­ma fut aus­si le pre­mier pré­sident amé­ri­cain à mi­li­ter pour le ma­riage gay, le­quel est en­tré en vi­gueur en 2015. Cer­tains ar­tistes, comme le rap­peur mil­liar­daire Jay Z, ont su­bi son in­fluence, avant d’en éclai­rer d’autres. Jay Z a ain­si ver­tueu­se­ment re­non­cé à l’usage du mot « fag­got » qui sent dé­sor­mais le fa­got. Peut-être crai­gnait-il aus­si de se faire en­gueu­ler par son épouse Beyon­cé, qui, dans une lettre ou­verte, avait of­fi­ciel­le­ment pris la dé­fense du chan­teur Frank Ocean, at­ta­qué dans ses moeurs, après son co­ming out, en 2012. Ré­vo­lu­tion dans le rap ? Au­pa­ra­vant, les rap­peurs in­vi­taient une chan­teuse de R’n’B pour or­ner leurs re­frains. Au­jourd’hui, ils osent chan­ter. Chan­ter, ce truc de fiotte.

Autre agent du chan­ge­ment : Black Lives Mat­ter (BLM). Ce mou­ve­ment com­bat les vio­lences faites aux Noirs, « sans dis­tinc­tion d’orien­ta­tion sexuelle ». Il est né, en 2013, après que George Zim­mer­man, « voi­sin vi­gi­lant », fut ac­quit­té pour le meurtre, à San­ford, Flo­ride, du jeune Noir Tray­von Mar­tin. BLM ne se ré­clame pas de Mar­tin Lu­ther King ; il dé­fend non « les droits ci­viques à la pa­pa » fon­dés sur l’évan­gé­lisme so­cial des églises noires du Sud et l’au­to­ri­té cha­ris­ma­tique d’un homme pro­vi­den­tiel, mais ce qu’il ap­pelle « les droits hu­mains ». Est-ce un ha­sard, si, par­mi les trois co­fon­da­trices de BLM, deux se disent « queer » ? Ali­cia Gar­za, dont le ma­ri est trans­genre, et Pa­trisse Cul­lors veulent rendre la com­mu­nau­té noire à la claire conscience de sa mul­tiple uni­té.

Tre­vante Rhodes (de dos) qui in­carne le per­son­nage prin­ci­pal, Chi­ron. Ici face à Andre Hol­land.

La­verne Cox, su­per­star trans­genre, de la sé­rie « Orange Is the New Black ».

Mi­chael K. Williams joue le gang­ster gay dans la sé­rie « The Wire ».

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