Go­dard 1962

VIVRE SA VIE, PAR JEAN-LUC GO­DARD. CO­MÉ­DIE FRAN­ÇAISE, AVEC AN­NA KA­RI­NA (1962, 1H24).

L'Obs - - Critiques - JACQUES DRILLON

Drôle de titre, « Vivre sa vie ». Proust ra­conte croi­ser « une fille aux yeux brillants, rieurs, aux grosses joues mates […] qui pous­sait une bi­cy­clette avec un dan­di­ne­ment de hanches si dé­gin­gan­dé, en em­ployant des termes d’ar­got si voyous et criés si fort, quand je pas­sai au­près d’elle (par­mi les­quels je dis­tin­guai ce­pen­dant la phrase fâ­cheuse de “vivre sa vie”)… » Et bien plus tard, une pe­tite lai­tière, très dé­si­rable, lui dit pour se dé­fi­ler : « Il y a un beau match tan­tôt, je ne vou­drais pas le man­quer. » Il fait alors ce com­men­taire : « Je sen­tis qu’elle de­vait dé­jà ai­mer les sports et que dans quelques an­nées elle di­rait : vivre sa vie. » « Vivre sa vie » oc­cu­pait la même place dans le vo­ca­bu­laire qu’au­jourd’hui « mettre la pres­sion » ou « avoir l’an­goisse ». Une phrase qui traîne, qu’on ra­masse sans y prendre garde, et qu’on re­cycle in­dé­fi­ni­ment.

Pour Go­dard, il y au­rait quelque chose d’hé­roïque à « vivre sa vie », et pas seule­ment de « fâ­cheux ». « Vivre sa vie », c’est comme cou­rir le 100-mètres en 9 se­condes : un ex­ploit. Et c’est pro­ba­ble­ment de là que vient la beau­té de ce film, in­dé­pen­dam­ment de la pho­to de Cou­tard (« sa meilleure », a dit JLG) et de la pru­nelle désen­chan­tée d’An­na Ka­ri­na (pho­to, avec Sa­dy Reb­bot). De son in­tré­pide tris­tesse.

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