Pen­ser la ter­reur

Ecrit pen­dant et après les at­ten­tats contre “Char­lie” et l’Hy­per Cacher, le livre de Yann Moix op­pose la ré­flexion à la bar­ba­rie, et Pé­guy à Cou­li­ba­ly

L'Obs - - Critiques - FRAN­ÇOIS REYNAERT

La vague de ter­ro­risme is­la­miste qui dé­ferle sur le monde nous laisse à la fois muets de si­dé­ra­tion et ba­vards. On ne compte plus les livres dûs à des spé­cia­listes des re­li­gions, de so­cio­lo­gie, de géo­po­li­tique. Comme il l’ex­plique dans sa pré­face, Yann Moix, lui, n’a « d’autre spé­cia­li­té que de vou­loir res­ter en vie », et sa vie est celle d’un écri­vain. A son tour, il gra­vit donc cette mon­tagne : com­ment pen­ser la ter­reur ? A l’ins­tar du La Ro­che­fou­cauld des « Maximes » ou du Va­lé­ry des « Ca­hiers », il em­prunte le genre du frag­ment, ce bout à bout de pe­tits pa­ra­graphes qui, ras­sem­blés en cha­pitres thé­ma­tiques, tentent de cer­ner ce su­jet ver­ti­gi­neux. Pour­quoi ce livre a-t-il un tel suc­cès ? Le fa­meux « e et té­lé » n’y est pas pour rien. Les lec­teurs ont plai­sir à re­trou­ver à l’écrit les qua­li­tés qu’ils aiment chez le chro­ni­queur des sa­me­dis soir de Ru­quier : l’ori­gi­na­li­té d’une ré­flexion sans a prio­ri, ja­mais sec­taire ; le sens de la for­mule (« l’Etat is­la­mique est d’abord un état men­tal », « le ter­ro­riste veut réus­sir sa mort pour n’avoir plus ja­mais à ne pas réus­sir sa vie »); l’éten­due d’une culture éclec­tique qui va de Pé­guy à And­ré Sua­rès en pas­sant par Mau­rice Yvain et ses opé­rettes, et ne sert ja­mais d’éta­lage mais d’ap­pui. Voyez le brio avec le­quel il uti­lise la fa­meuse scène des co­mé­diens de « Ham­let ». Dans la pièce de Sha­kes­peare, le héros de­mande à des ac­teurs de jouer un meurtre de­vant l’as­sas­sin de son père dans l’es­poir que la fic­tion fe­ra écla­ter le réel. Les as­sas­sins is­la­mistes du siècle pro­cèdent à l’in­verse : avec leurs vi­déos de dé­ca­pi­ta­tion mises en scène se­lon les codes des jeux vidéo, ils tentent d’ha­biller l’hor­reur du réel avec l’ap­pa­rence de la fic­tion.

Le livre vaut aus­si pour la jus­tesse et la sin­cé­ri­té de son point de vue. Yann Moix ne se pose ja­mais en ex­pert, son re­gard n’est pas en sur­plomb, ses in­ter­ro­ga­tions partent de pré­misses in­at­ten­dues mais simples. C’est le livre d’un ci­toyen, aus­si e aré, aus­si apeu­ré que nous, et qui op­pose aux bar­bares la seule arme qu’ils ne pos­sèdent pas : la ré­flexion.

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