L’en­fant Ga­ry

Laurent Sek­sik sort de l’ou­bli le père de Ro­main Ga­ry, Arieh Ka­cew

L'Obs - - Critiques - RO­MAIN GA­RY S’EN VA-T-EN GUERRE, PAR LAURENT SEK­SIK, FLAM­MA­RION, 230 P., 19 EU­ROS. CLAIRE JULLIARD

L’image de Ro­main Ga­ry reste as­so­ciée à celle de sa mère, la fan­tasque Ni­na de « la Pro­messe de l’aube ». Ce chefd’oeuvre pa­raît don­ner la clé du des­tin hors norme de l’écri­vain, qui a fon­dé sa lé­gende sur la pein­ture d’un amour ma­ter­nel fou et ex­clu­sif. Laurent Sek­sik re­vi­site l’énigme Ga­ry à l’aune du per­son­nage le plus mal connu de son his­toire : son père. Arieh Ka­cew, ce grand ab­sent, est le per­son­nage cen­tral d’un drame qui a pour dé­cor le ghet­to li­tua­nien de Wil­no en 1925. A la ma­nière de Ste­fan Zweig, il ra­conte une jour­née dans la vie du jeune Ro­main de 11 ans. Une jour­née du­rant la­quelle son exis­tence bas­cule à ja­mais. On y re­trouve Ni­na bien sûr, la­quelle semble avoir re­çu en par­tage tous les mal­heurs du monde. Elle vit dans la pau­vre­té et la tris­tesse. Sa bou­tique de cha­peaux est en faillite, elle sort à peine du deuil de son pre­mier fils, Jo­seph, et son ma­ri vient de la quit­ter pour une autre femme. Il lui reste ce­pen­dant son bien le plus pré­cieux, Ro­main, qui s’ap­pelle en­core Ro­man Ka­cew.

A prio­ri, Arieh n’a pas le beau rôle. Pour­tant, son gar­çon l’ad­mire au point de vou­loir de­ve­nir four­reur comme lui. Ce père qu’il a connu à son re­tour du front, l’en­fant ta­ci­turne plon­gé dans les livres l’idéa­lise. Il le voit de loin en loin et, mal­gré l’in­sis­tance de Ni­na, ne par­vient pas à le dé­tes­ter. Ce gé­ni­teur est un mys­tère. De­vant lui, il se fait do­cile. A cha­cune de ses vi­sites, ses yeux brillent de joie. Que se pas­se­ra-t-il en­suite pour que Ga­ry, l’écri­vain aux mille vies et aux di­vers pseu­do­nymes, en vienne à se pré­tendre le fils d’Ivan Mos­jou­kine, l’ac­teur russe le plus cé­lèbre de son temps ? C’est ce qu’ex­plique cet émou­vant ro­man d’ap­pren­tis­sage, nim­bé d’un voile de mé­lan­co­lie slave. Sek­sik y traite une nou­velle fois des dif­fi­ciles re­la­tions père-fils, dé­crit la mon­tée de l’an­ti­sé­mi­tisme et dé­voile la ge­nèse d’une vo­ca­tion d’écri­vain, vue comme une as­pi­ra­tion à vo­ler vers d’autres ho­ri­zons, à trans­muer le mal­heur.

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