Ma­cron à la chasse aux élé­phants

Après avoir dé­cro­ché le sou­tien de Bay­rou, le lea­der d’En Marche ! tente de ra­me­ner dans ses fi­lets des poids lourds so­cia­listes. Dans son vi­seur, les mi­nistres Jean-Yves Le Drian et Jean-Marc Ay­rault ou en­core Ber­trand Delanoë, qui pour­raient dé­ci­der de

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P our­quoi ne leur par­le­rait-il pas ? Ils ont été ses voi­sins de table au gou­ver­ne­ment. Il a par­ta­gé avec eux de nom­breux com­bats sous la hou­lette de Fran­çois Hol­lande, lors­qu’il était se­cré­taire gé­né­ral ad­joint de l’Ely­sée. Contrai­re­ment aux dé­cla­ra­tions of­fi­cielles, les ponts entre Em­ma­nuel Ma­cron et de nom­breux membres du gou­ver­ne­ment ne sont pas rom­pus. Mais at­ten­tion, tout ce­la doit res­ter dans l’ombre, en­foui dans l’uni­vers cal­feu­tré des ca­bi­nets et des se­conds cou­teaux. En pleine lu­mière, la consigne du pa­tron d’En Marche ! est claire et nette. Le mou­ve­ment ne doit pas ap­pa­raître comme un PS bis ni comme une au­berge es­pa­gnole où vien­draient se re­cy­cler tous ceux qui re­fusent la « cor­by­ni­sa­tion » du par­ti d’Epi­nay. Pas ques­tion de faire du neuf avec du vieux. Il faut main­te­nir cette « dy­na­mique du re­nou­veau » qui réus­sit tant au can­di­dat « fraî­cheur de vivre ». « Nous avons une ligne de conduite très simple, trans­pa­rente, ré­sume Is­maël Eme­lien, membre de la garde rap­pro­chée d’Em­ma­nuel Ma­cron. Il n’y au­ra pas de com­bines d’ap­pa­reil, pas de pe­tits ar­ran­ge­ments en cou­lisses. Ceux qui vien­dront le fe­ront sur les va­leurs que nous dé­fen­dons, pas sur des pro­messes de postes ou de cir­cons­crip­tions. » Mais est-ce si simple ?

De­puis la dé­si­gna­tion de Be­noît Ha­mon comme can­di­dat so­cia­liste à l’élec­tion pré­si­den­tielle, les équipes de l’an­cien mi­nistre de l’Eco­no­mie ont ten­té d’em­pê­cher l’ar­ri­vée mas­sive d’élus so­cia­listes. Elles ont « mis les bar­be­lés », se­lon leur for­mule, pour blo­quer l’in­va­sion des « re­fuz­niks roses », à l’ex­cep­tion d’une poi­gnée de dé­pu­tés. Ques­tion d’image. Mais que faire de l’ap­port po­ten­tiel de quelques poids lourds du gou­ver­ne­ment au re­belle de la hol­lan­die ? Dans la der­nière ligne droite, quand le mo­ment de gou­ver­ner de­vient tan­gible, leur pré­sence ne se­rait pas du luxe pour « les­ter le bam­bin », se­lon la for­mule d’un di­ri­geant so­cia­liste. Dans le vi­seur d’Em­ma­nuel Ma­cron : Jean-Yves Le Drian, le très po­pu­laire mi­nistre de la Dé­fense. Dans l’opi­nion, il est l’homme de fer, l’in­des­truc­tible pa­tron des ar­mées, et sur­tout un homme po­li­tique prag­ma­tique et loyal. Il ras­sure, jus­qu’à la droite. Le sou­tien du « Men­hir de Lo­rient » est donc une prio­ri­té ab­so­lue. « Pour nous, il est aus­si un mo­dèle en po­li­tique, confie un membre de la di­rec­tion d’En Marche ! En Bre­tagne, aux der­nières élec­tions ré­gio­nales, il a réus­si à bri­ser les lignes entre la droite et la gauche et l’a em­por­té sur un po­si­tion­ne­ment qui pré­fi­gure une sorte de pacte na­tio­nal. Des gens du centre, voire de droite, l’ont re­joint. Au fond, il est un pion­nier. A Pa­ris, les mé­dias l’ont à peine re­mar­qué. Pas Em­ma­nuel Ma­cron. » Nor­mal. Son se­cré­taire gé­né­ral et son plus proche col­la­bo­ra­teur po­li­tique n’est autre que Ri­chard Fer­rand, dé­pu­té so­cia­liste du Fi­nis­tère, ami de Jean-Yves Le Drian. Les deux hommes sont en con­tact per­ma­nent. « C’est lo­gique, ré­pond Ri­chard Fer­rand. Je suis pré­sident du groupe so­cia­liste au conseil ré­gio­nal de Bre­tagne qu’il di­rige. J’ai ani­mé son cercle de cam­pagne pour les élec­tions de 2015. Le Drian a ap­pli­qué sur le ter­rain les idées des fa­meux Trans­cou­rants, mou­ve­ment qu’il a ani­mé au mi­lieu des an­nées 1980 avec Fran­çois Hol­lande. »

Pour tous, le ral­lie­ment du fi­dèle d’entre les fi­dèles du pré­sident de la Ré­pu­blique n’est plus qu’une ques­tion de jours. La carte Le Drian est de toute évi­dence un sé­rieux atout pour le can­di­dat Ma­cron, comme celle de Fran­çois Bay­rou (voir en­ca­dré p. 49). Les deux hommes ra­tissent au centre, voire au-de­là pour le mi­nistre de la Dé­fense. Mais ce der­nier peut-il faire le grand saut ? N’est-il pas te­nu par la règle de neu­tra­li­té re­com­man­dée aux membres du gou­ver­ne­ment par le Pre­mier mi­nistre, Ber­nard Ca­ze­neuve, dont on sait le peu de sym­pa­thie qu’il éprouve à l’égard d’Em­ma­nuel Ma­cron ? « Au­jourd’hui, cette in­jonc­tion est ca­duque, ré­torque un mi­nistre. Par­mi nous, trois ne l’ont pas res­pec­tée en sou­te­nant of­fi­ciel­le­ment Be­noît Ha­mon : Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem, Thier­ry Man­don et Mat­thias Fekl. Or, la grande ma­jo­ri­té d’entre nous penche clai­re­ment pour Ma­cron. Notre seul sou­ci est de ne pas sor­tir en ordre dis­per­sé. » Pour ne pas dé­voi­ler les dé­chi­rures po­li­tiques qui agitent le gou­ver­ne­ment ? La liste de ceux qui sont prêts à dé­cla­rer leur flamme au « fils re­belle » du pré­sident est qua­si­ment de no­to­rié­té

pu­blique. Jean-Marc Ay­rault, par exemple, au quai d’Or­say, ne cache plus ses préférences. Son ca­bi­net ali­mente ré­gu­liè­re­ment la di­rec­tion d’En Marche ! en notes di­plo­ma­tiques, en par­ti­cu­lier celles du Centre d’Ana­lyse, de Pré­vi­sion et de Stra­té­gie du mi­nis­tère. Son di­rec­teur de ca­bi­net, Laurent Pic, re­çoit ré­gu­liè­re­ment le di­rec­teur de cam­pagne d’Em­ma­nuel Ma­cron, Jean-Ma­rie Gi­rier. Ce der­nier est aus­si aper­çu, très sou­vent, rue Saint-Do­mi­nique, au mi­nis­tère de la Dé­fense.

Un axe Ay­rault-Le Drian pré­fi­gure-t-il une opé­ra­tion de sou­tien of­fi­cielle et mas­sive à Em­ma­nuel Ma­cron, dans les pro­chains jours ? C’est la grande peur de Sté­phane Le Foll, le mi­nistre de l’Agri­cul­ture, de Fran­çois Reb­sa­men, l’an­cien mi­nistre du Tra­vail, maire de Di­jon, de Bru­no Le Roux, mi­nistre de l’In­té­rieur, et d’An­dré Val­li­ni, se­cré­taire d’Etat char­gé des Re­la­tions avec le Par­le­ment. Pour ces hol­lan­dais his­to­riques, qui se réunissent tous les lun­dis soir, rue de Va­renne, chez Le Foll, il est urgent de ne rien faire. Leur mot d’ordre : ne pas s’im­pli­quer dans la ba­garre Ha­mon-Ma­cron. Faire le dos rond et suivre l’évo­lu­tion de la courbe des sondages. Leur ligne : si Em­ma­nuel Ma­cron est en si­tua­tion d’être au se­cond tour face à Ma­rine Le Pen, alors, ils fran­chi­ront le Ru­bi­con. Ils don­ne­ront le feu vert, avec la bé­né­dic­tion de leur men­tor, Fran­çois Hol­lande, pour que les mi­nistres par­ti­sans de la ligne ré­for­miste, comme My­riam El Khom­ri, Au­drey Azou­lay, Mi­chel Sa­pin, Jean-Mi­chel Bay­let, Em­ma­nuelle Cosse, et quelques autres, passent à l’ac­tion. D’ici là, si­lence dans les rangs. « Le plus dif­fi­cile, avoue un des par­ti­ci­pants aux réunions des hol­lan­dais, est de jouer col­lec­tif, d’évi­ter la dé­ban­dade. Ça piaffe dans les écu­ries. Il ne fau­drait pas dé­sta­bi­li­ser le gou­ver­ne­ment dans les der­niers mois. Fran­çois Hol­lande ai­me­rait bien fi­nir son

“PER­SONNE N’A EN­VIE DE VOIR BE­NOÎT HA­MON TRANS­FOR­MER LE PAR­TI DE FRAN­ÇOIS MIT­TER­RAND EN PODEMOS.” UN PROCHE DE HOL­LANDE

man­dat dans le calme, pour qu’on le re­grette un peu. En outre, si on ter­mine épar­pillés, comme un vol d’étour­neaux, on risque de li­vrer le PS aux amis de Be­noît Ha­mon. Per­sonne n’a en­vie de le voir trans­for­mer le par­ti de Fran­çois Mit­ter­rand en Podemos. C’est la ca­tas­trophe qui nous at­tend. »

Pour­quoi at­tendre ? Pour de nom­breux mi­nistres, l’ex-fron­deur de­ve­nu can­di­dat a dé­jà fait son choix. Il ne dé­fen­dra pas le bi­lan du gou­ver­ne­ment, même du bout des lèvres. Tous les si­gnaux qu’il émet au cours de ses mee­tings confirment les craintes d’une « gau­chi­sa­tion » du PS. Simple stra­té­gie de pre­mier tour ou dé­rive plus sé­rieuse ? « Il ne faut pas ou­blier que nous sommes dans une si­tua­tion étrange, to­ta­le­ment in­édite, qua­si schi­zo­phré­nique, pré­cise un mi­nistre. Les mi­li­tants sont com­plè­te­ment per­dus, et nous aus­si. On l’ou­blie un peu vite : la ligne po­li­tique du can­di­dat Ha­mon n’est pas celle du der­nier con­grès du PS, mais celle du vain­queur de la pri­maire de la Belle Al­liance po­pu­laire, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. En­core plus au­jourd’hui avec la pla­te­forme qu’il a si­gnée avec les Verts de Yan­nick Ja­dot. Ha­mon a choi­si clai­re­ment de jouer l’al­liance avec l’ex­trême gauche. Il reste donc mi­no­ri­taire au sein du par­ti tel qu’il est au­jourd’hui. Il faut tout faire pour qu’il le reste. L’ur­gence est de sau­ver le par­ti. Et donc de cal­mer tous ceux qui ont des four­mis dans les jambes pour re­joindre Ma­cron. »

Par­mi eux, Ber­trand Delanoë. L’an­cien maire de Pa­ris, en re­trait de la vie po­li­tique, n’est pas mi­nistre, mais de­meure une fi­gure his­to­rique du PS. Son avis compte tou­jours dans l’opi­nion. Il a, ces der­niers temps, don­né quelques signes de son aga­ce­ment face au dan­ger d’un ef­fon­dre­ment du PS, qu’il a di­ri­gé aux cô­tés de Lio­nel Jos­pin. L’ar­ri­vée au pou­voir de Ma­rine Le Pen, se­lon lui, n’est plus une chi­mère. Il reste pro­fon­dé­ment at­ta­ché à la ligne so­ciale-dé­mo­crate du PS. Ré­cem­ment, il est sor­ti de sa ré­serve pour ap­por­ter un sou­tien ap­puyé à My­riam El Khom­ri afin qu’elle soit dé­si­gnée comme can­di­date aux élec­tions lé­gis­la­tives dans le 18e ar­ron­dis­se­ment, à Pa­ris, contre l’avis d’Anne Hi­dal­go. « Pour beau­coup d’entre nous, ra­conte Ch­ris­tophe Ca­resche, dé­pu­té PS de Pa­ris, qui vient de se pro­non­cer cette se­maine en fa­veur d’Em­ma­nuel Ma­cron, le geste de Delanoë en­vers la mi­nistre qui a por­té la loi tra­vail, la même loi qu’Ha­mon veut abro­ger, était un signe at­ten­du. Comme un feu vert à la ré­bel­lion contre les codes im­po­sés par les fron­deurs. Et puis, il y a eu l’ar­ri­vée de Bay­rou. Là, j’ai su qu’il ne fal­lait plus at­tendre. Pour Ber­trand Delanoë, ce ne se­ra pas simple, car son at­ta­che­ment au PS est qua­si vis­cé­ral. On ne quitte pas sa fa­mille de gaie­té de coeur. Mais s’il le fait, l’im­pact sur de nom­breux so­cia­listes se­ra consi­dé­rable. » Les an­ciens fron­deurs pour­raient bien se re­trou­ver dans la si­tua­tion de l’ar­ro­seur ar­ro­sé, sou­mis à leur tour à une fronde dé­vas­ta­trice. Le re­trai­té de Bi­zerte pour­rait bien jouer un rôle his­to­rique.

Ose­ra-t-il ? Ber­trand Delanoë n’a ja­mais ca­ché sa sym­pa­thie pour Em­ma­nuel Ma­cron. Plu­sieurs de

“AVOIR LE SOU­TIEN DE SÉ­GO­LÈNE OU DU PRÉ­SIDENT LUI-MÊME, EST-CE UNE PLUSVALUE OU UN HAN­DI­CAP ? ” UN PROCHE DE MA­CRON

ses an­ciens col­la­bo­ra­teurs à la mai­rie de Pa­ris ont re­joint l’équipe de cam­pagne d’En Marche ! Son ral­lie­ment au can­di­dat du « pro­gres­sisme » ne se­rait qu’une ques­tion de jours, se­lon cer­tains. Sans comp­ter les sou­tiens es­pé­rés ou à ve­nir, comme ce­lui de Ni­co­las Hulot (voir en­ca­dré ci-des­sous), de Jean-Louis Bor­loo ou de Sé­go­lène Royal, qui, après avoir clai­re­ment si­gni­fié son em­pa­thie en­vers son an­cien col­lègue de gou­ver­ne­ment, semble prendre ses dis­tances. On mur­mure, dans son en­tou­rage, qu’Em­ma­nuel Ma­cron au­rait man­qué d’égard en­vers elle. Pas as­sez en­thou­siaste, le « mu­tin de l’Ely­sée », à l’idée d’ac­cueillir dans ses rangs la « reine-mère » ? « Nous sommes très par­ta­gés sur l’en­rô­le­ment de cer­tains élé­phants so­cia­listes, confie un proche d’Em­ma­nuel Ma­cron. Avoir le sou­tien de Sé­go­lène ou du pré­sident lui-même, est-ce une plus-va­lue ou un han­di­cap ? Si nous vou­lons ré­no­ver la vie po­li­tique, tour­ner la page, ces fi­gures tu­té­laires peuvent de­ve­nir des bou­lets pour nous. »

Alors exit le couple Hol­lande-Royal, sur­nom­mé au dé­but des an­nées 2000 les Thé­nar­dier du PS, vic­times ex­pia­toires de la vague « dé­ga­giste » ? Les élé­phants au ci­me­tière ? « En fait, tem­père un col­la­bo­ra­teur à l’Ely­sée, la plu­part des mi­nistres et ceux qui ont en­core le sens de la dis­ci­pline ne bou­ge­ront pas tant que Fran­çois Hol­lande n’au­ra pas don­né son feu vert. Pour Ber­trand Delanoë, c’est autre chose. C’est un homme libre. Il n’est pas au gou­ver­ne­ment. En fait, le top dé­part, pour tous les poids lourds, aus­si bien JeanYves Le Drian que Jean-Marc Ay­rault, se fe­ra après la clô­ture des par­rai­nages pour les can­di­da­tures et l’an­nonce of­fi­cielle de la liste dé­fi­ni­tive des can­di­dats par le Conseil consti­tu­tion­nel. Ce­la nous mène au 20 mars, le jour du pre­mier dé­bat à la té­lé­vi­sion. D’ici là, tant d’évé­ne­ments peuvent sur­ve­nir. »

Les mi­nistres ma­cron-com­pa­tibles réus­si­ront-ils à res­ter grou­pés et te­nir leur langue jusque-là ? Ou von­tils jouer per­so ? La der­nière vague de sondages ne va pas cal­mer leurs ar­deurs. Plu­sieurs ba­ro­mètres placent Em­ma­nuel Ma­cron à 25% des in­ten­tions de vote au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, lar­ge­ment de­vant Fran­çois Fillon (20%) et Be­noît Ha­mon (14%). Le lea­der d’En Marche ! se rap­proche même de Ma­rine Le Pen (27%) et de­vient le plus sé­rieux op­po­sant à la pré­si­dente du FN. A deux mois de l’échéance, cette ten­dance peut-elle en­core s’in­ver­ser ? Em­ma­nuel Ma­cron, avec ou sans les di­no­saures du PS, est-il en passe de réus­sir son in­croyable pa­ri, opé­rer en France le Big Bang tant rê­vé par Mi­chel Ro­card ? « Pru­dence, pru­dence, pré­vient Ri­chard Fer­rand. Dans une cam­pagne où rien ne se passe comme pré­vu, évi­tons les cris de vic­toire pré­coces. De­main est un autre jour… »

Les ma­cro­nistes es­pèrent dé­cro­cher le sou­tien de l’ex-maire de Pa­ris Ber­trand Delanoë et du mi­nistre de la Dé­fense Jean-Yves Le Drian (en haut à droite). Autre so­cia­liste sus­cep­tible de bas­cu­ler : la mi­nistre de la loi tra­vail, My­riam El Khom­ri.

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