Ci­né­ma

Un de­mi-siècle après Em­ma­nuelle Ri­va et Jean-Paul Bel­mon­do dans “LÉON MO­RIN, PRÊTRE”, ils in­carnent, dans “la Con­fes­sion”, le conflit entre la SPI­RI­TUA­LI­TÉ et l’ÉRO­TISME. Ren­contre croi­sée

L'Obs - - Som­maire -

Bé­nis soient Ma­rine Vacth et Ro­main Du­ris

le st prêtre. Elle est pos­tière. Il agit dans la grâce de Dieu. Elle mi­lite chez les com­mu­nistes. Il est abs­ti­nent. Elle est ma­riée. Entre ces deux êtres, en 1944, alors que les exac­tions de la Mi­lice em­pirent et que les troupes al­liées avancent, il se passe quelque chose. Amour, grâce, mé­prise, dé­sir, tout se mêle. Dans « la Con­fes­sion », le nou­veau film de Ni­co­las Bou­kh­rief, la pé­nombre règne, la foi chan­celle, les convic­tions s’af­frontent, les té­nèbres me­nacent. Ti­ré de « Léon Mo­rin, prêtre », le ro­man de Béa­trix Beck pa­ru en 1952, le ré­cit a dé­jà été adap­té par Jean-Pierre Mel­ville, avec Jean-Paul Bel­mon­do et Em­ma­nuelle Ri­va dans les rôles prin­ci­paux. Les deux ver­sions sont très di érentes : là où le film de 1961 lais­sait fil­trer une dis­crète iro­nie, ce­lui de 2017 joue sur la lu­mière. C’est dans ces confes­sion­naux, dans ces rares rais de so­leil, dans cet éclai­rage à la bou­gie, dans ces in­té­rieurs noyés de nuit comme des pein­tures hol­lan­daises, que se joue la vé­ri­té des âmes : Bar­ny (Ma­rine Vacth), femme seule, mère d’une pe­tite fille, ma­riée à un homme dé­te­nu en Al­le­magne, et Léon Mo­rin (Ro­main Du­ris), cu­ré jeune et im­pré­vu, se croisent, se cherchent, s’évitent. Leur his­toire d’amour – non réa­li­sée – tient de la pa­rade, du dé­fi, de l’es­quive aus­si. Alors que les gens, au­tour d’eux, ne se cachent plus pour re­gret­ter la col­la­bo­ra­tion, les coups de feu claquent : avant de par­tir, les na­zis exé­cutent les otages, dans ce pe­tit vil­lage de France. Der­niers échos de la guerre, der­nières flammes du dé­sir…

Ni­co­las Bou­kh­rief est un fou de ci­né­ma. Ce fils d’un peintre en bâ­ti­ment al­gé­rien et d’une em­ployée de bi­blio­thèque, de­ve­nu jour­na­liste, a dé­vo­ré avec rage des mil­liers de films, avant de pas­ser à la réa­li­sa­tion : « Va mou­rire » (1995), « le Plai­sir (et ses pe­tits tra­cas) » (1998), « Made in France » (2015). Il aime les vi­sages, les as­pé­ri­tés des re­la­tions hu­maines, les contra­dic­tions des êtres, les ins­tants de paix dans la tour­mente. Il su t que Ma­rine Vacth se penche sur sa fillette en­dor­mie, dans la lueur va­cillante d’une chan­delle, pour que la paix du Sei­gneur se ré­pande. Quand Ro­main Du­ris, conscient du trouble de cette femme, s’ap­proche de la grille qui les sé­pare, dans le confes­sion­nal, la loi d’ai­rain de la chas­te­té sa­cer­do­tale s’im­pose. La foi chré­tienne va­cille de­vant le re­gard d’une femme, la lutte contre l’opium du peuple s’e rite dans l’odeur d’en­cens. Les deux ac­teurs, ma­gni­fiques, donnent chair à « la Con­fes­sion ». Ro­main Du­ris et Ma­rine Vacth sont tout en re­gards, en élans du coeur, en consciences bles­sées. Elle lui dit : « La re­li­gion sert à abru­tir le peuple. C’est en en­ne­mie que je suis ici. » Il dit : « S’il me manque l’amour, je ne suis rien. » Ils sont à l’unis­son, mal­gré tout. Ces deux-là res­tent en mé­moire : hon­nêtes, en­tê­tés, sou rants. Beaux, à leur ma­nière. Ja­mais, non, ja­mais ! ils ne se­ront rien. « La Con­fes­sion » est un film qui re­pose en­tiè­re­ment sur les deux ac­teurs. En li­sant le scé­na­rio, avez-vous pres­sen­ti cette res­pon­sa­bi­li­té ? Ro­main Du­ris Il y avait plu­sieurs fa­çons d’ap­pré­hen­der le film, au dé­part. Si c’était une grosse pro­duc­tion, on al­lait avoir des scènes avec les Al­le­mands qui ar­rivent, puis les Amé­ri­cains qui dé­barquent, donc beau­coup de hors champ. Ce n’est qu’en dis­cu­tant avec Ni­co­las Bou­kh­rief que j’ai com­pris que nous al­lions faire quelque chose d’as­sez ré­duit. Il vou­lait se re­cen­trer sur l’es­sen­tiel de l’his­toire. Ma­rine Vacth Le couple. R. Du­ris Exac­te­ment. Tout le reste, la trame his­to­rique, les évé­ne­ments, ne consti­tuaient que la toile de fond, mais pas le coeur du film.

M. Vacth Ni­co­las Bou­kh­rief n’a ja­mais fait pe­ser quoi que ce soit sur ses ac­teurs. Il n’a ja­mais mis de pres­sion. Au contraire. Vi­si­ble­ment, il y a un ac­cord, au sens mu­si­cal, entre vous deux. R. Du­ris Sans cet ac­cord, le film n’au­rait pas mar­ché. Cette élec­tri­ci­té entre les deux per­son­nages est né­ces­saire. Tout re­pose sur l’at­ti­rance, et l’im­pos­si­bi­li­té, entre Bar­ny, la jeune femme com­mu­niste, et Mo­rin, l’homme de Dieu. M. Vacth Equi­libre dé­li­cat. Ro­main a rai­son, cet ac­cord était né­ces­saire. La ba­lance entre la spi­ri­tua­li­té et l’éro­tisme est constante. R. Du­ris La com­po­sante éro­tique, nous n’y avons pas pen­sé, nous, ac­teurs. M. Vacth C’était un des en­jeux du film. Il y a eu un tra­vail pré­pa­ra­toire ? R. Du­ris On ne se connais­sait pas. M. Vacth On s’est très peu vus. Nous avons fait une lec­ture, une seule, entre deux es­sais cos­tumes… R. Du­ris Ra­pide, la lec­ture ! M. Vacth Je crois que Ni­co­las avait en­vie de voir la ren­contre de nos jeux sur le pla­teau.

“C’EST L’HIS­TOIRE D’UNE FEMME DÉ­CHI­RÉE”

Tout se passe sous la sur­face, dans le film. Ce flux se­cret, com­ment l’ac­teur peut-il l’abor­der ? M. Vacth C’est une chose simple. Nous avons tous des se­crets. R. Du­ris Je pense que c’est ins­tinc­tif. Il s’agit de spi­ri­tua­li­té dans ce film, une chose pro­fonde et in­time. Au­cune tech­nique d’ac­teur, je crois, ne peut rendre ce­la. Il n’y a pas de mé­thode. Peut-être est-ce une ques­tion de concen­tra­tion. Pour me pré­pa­rer, j’ai fait une re­traite chez les moines, pen­dant une di­zaine de jours. Je me suis plon­gé dans une bulle de si­lence, j’ai fait un tra­vail in­té­rieur, et j’ai at­teint une cer­taine forme de conscience, de cette fa­çon. Il ne s’agit pas de trou­ver Dieu, d’avoir la foi, mais de com­prendre ce qu’est le re­cueille­ment. Les portes de l’ins­pi­ra­tion s’ouvrent en­suite. Et vous, Ma­rine, vous avez be­soin d’une pré­pa­ra­tion ? M. Vacth Non. Je n’ai pas eu be­soin d’une pré­pa­ra­tion par­ti­cu­lière. Mon per­son­nage, Bar­ny, n’est pas proche de Dieu, au dé­part : c’est une femme com­mu­niste, avec des convic­tions dan­ge­reuses, en 1944. J’ai sim­ple­ment lu et re­lu le livre de Béa­trix Beck, « Léon Mo­rin, prêtre », et je suis par­tie de là. Il y a des pe­tites di érences avec le ro­man, la prin­ci­pale étant que Bar­ny n’est plus veuve. Dans le film, elle est en­core liée par son ma­riage, ce qui tend da­van­tage leurs rap­ports. Ils sont tous deux en­ga­gés. Pour cha­cun d’entre vous, quelle a été la clé de votre per­son­nage ? R. Du­ris La sou­tane. M. Vacth Le si­lence. En li­sant Béa­trix Beck, com­ment voyiez-vous cette his­toire ? R. Du­ris Il est clair que cette his­toire est au­to­bio­gra­phique, et que Béa­trix Beck a vé­cu quelque chose de sem­blable. Avant d’être prêtre, Léon Mo­rin est un homme. Il peut tou­cher toute le monde, car il a un po­ten­tiel d’hu­ma­ni­té im­mense, avec ses contra­dic­tions et ses doutes. Léon Mo­rin n’est pas un homme en­fer­mé dans ses cer­ti­tudes, loin de là. M. Vacth Pour moi, cette his­toire est celle d’une femme dé­chi­rée. Elle est re­pliée sur elle-même, au dé­but : elle voit, au­tour d’elle, des gens qui col­la­borent avec l’en­ne­mi, d’autres qui sont prêts à dé­non­cer, elle ne sait pas si son ma­ri va re­ve­nir de cap­ti­vi­té, et

elle a des convic­tions. Elle s’est ins­tal­lée dans cette vie aus­tère. Peu à peu, elle s’ouvre. Elle en­vi­sage une conver­sion – qui n’au­ra pas lieu – tout en ne sa­chant pas si elle aime Dieu à tra­vers Mo­rin ou Mo­rin à tra­vers Dieu. Elle évo­lue de fa­çon ra­di­cale. Elle est… R. Du­ris … re­belle ! M. Vacth Elle le reste, tout en s’adou­cis­sant dans ses contacts avec Mo­rin. Et fi­na­le­ment, l’homme de Dieu et la femme du com­mu­nisme sont proches. Le point com­mun, c’est l’amour du pro­chain, l’aide qu’on doit lui ap­por­ter. R. Du­ris Tous deux ont une croyance. M. Vacth Des convic­tions.

“MA­RINE ÉTAIT EN LÉ­VI­TA­TION”

Avez-vous vu le film de Jean-Pierre Mel­ville ? M. Vacth Moi, oui. Les deux films partent du même ro­man, mais n’ont rien à voir l’un avec l’autre. R. Du­ris Moi, non. J’ima­gi­nais un per­son­nage mo­derne, très vi­vant, sé­dui­sant par na­ture, fort. Du coup, je n’ai pas eu en­vie de voir le film de Mel­ville, qui date de 1961. J’avais juste en­vie de faire le pa­ral­lèle entre 1944 et notre époque ac­tuelle. Je ne vou­lais pas d’entre-deux. Mel­ville était un réa­li­sa­teur très di­rec­tif avec ses ac­teurs. Vous avez été très di­ri­gés dans « la Con­fes­sion »… ? R. Du­ris Nous avons beau­coup tra­vaillé en plans­sé­quences. C’est très agréable. Du coup, il y avait une conti­nui­té à l’in­té­rieur des scènes. M. Vacth Très peu. Il nous a fait confiance et lais­sés très libres. R. Du­ris Ni­co­las Bou­kh­rief a créé une am­biance, et le reste nous ap­par­te­nait. Dans l’église ou dans l’ap­par­te­ment, il y avait une lu­mière douce, chaude, et elle nous por­tait. Un film comme « la Con­fes­sion » est à part dans le ci­né­ma fran­çais. Sen­tez-vous que le pay­sage ci­né­ma­to­gra­phique est en train de chan­ger ? R. Du­ris Sur le plan tech­nique, non. Le vir­tuel ne nous me­nace pas, nous, les ac­teurs. Nous avons en­core de belles an­nées de­vant nous. Mais sur le plan ar­tis­tique, oui. On prend de moins en moins de risques, les moyens sont plus ré­duits. Et, sur le choix des su­jets, c’est moins ou­vert : les pro­duc­teurs cherchent avant tout des co­mé­dies. D’où est née, pour vous deux, l’en­vie de faire ce mé­tier ? M. Vacth J’étais man­ne­quin. On m’a pro­po­sé des es­sais pour le film de Cé­dric Kla­pisch « Ma part du gâ­teau ». J’ai été cu­rieuse. Je n’avais pas le dé­sir de de­ve­nir ac­trice. C’est après « The Man with the Gol­den Brain » de Joan Chem­la et « Jeune et jo­lie » de Fran­çois Ozon que mon en­vie de par­ti­ci­per à des pro­jets s’est pré­ci­sée. R. Du­ris Même dé­part, avec Kla­pisch, dans « le Pé­ril jeune », en 1994. J’étais alors dans une école d’art, et on m’a re­pé­ré. J’ai ai­mé être em­bar­qué dans des uni­vers dif­fé­rents, et je me dé­brouillais avec mon in­tui­tion. Plus tard, à par­tir de « l’Au­berge es­pa­gnole » et de « Dans Pa­ris » de Ch­ris­tophe Ho­no­ré, je me suis dit : « Tiens, ça m’in­té­resse vrai­ment. » Je de­vais jouer des per­son­nages très dif­fé­rents de moi, il fal­lait que je sorte de moi-même, que je com­pose. Ça m’a plu. J’ai eu une lu­ci­di­té qui m’a per­mis de me dire : « OK, c’est un pas im­por­tant. » Le mé­tier d’ac­teur vous trans­forme-t-il ? R. Du­ris Par­fois, oui. Ain­si, cette re­traite pour « la Con­fes­sion », j’en garde quelque chose qui ne se tra­duit pas par des mots. M. Vacth Chaque rôle vous ap­porte. Néan­moins, je quitte fa­ci­le­ment mes per­son­nages. Y a-t-il eu un mo­ment de grâce, pour vous, dans ce film ? R. Du­ris Oui. Le confes­sion­nal, à la fin du film. Ma­rine était dans un état de lé­vi­ta­tion, ça se voyait à son re­gard. J’ai été ab­so­lu­ment scot­ché. M. Vacth Je me sou­viens de cette prise. L’équipe sem­blait émue, ça m’a fait quelque chose… R. Du­ris Il y avait tout le film sur ton vi­sage, Ma­rine.

Le film re­pose sur l’at­ti­rance, et l’im­pos­si­bi­li­té, entre Mo­rin, l’homme de Dieu, et Bar­ny, la jeune femme com­mu­niste.

Un drame in­time avec en toile de fond les exac­tions de la Mi­lice en 1944 et l’avan­cée des troupes al­liées. A gauche, Anne Le Ny.

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