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Après Snap­chat, ce nou­veau ré­seau so­cial rend fou les plus jeunes, au grand dam des adultes… com­plè­te­ment lar­gués

L'Obs - - Sommaire - Par BO­RIS MANENTI

Yel­low, le « Tin­der » des ados?

Bien sûr que non, mes pa­rents ne connaissent pas. » Sa­rah, 14 ans, lâche ça comme une évi­dence quand on lui de­mande ce que ses pa­rents pensent de Yel­low, der­nière ap­pli­ca­tion en vogue chez les ado­les­cents. Elle per­met d’en­trer en con­tact avec de po­ten­tiels « nou­veaux amis » se­lon un prin­cipe de « match » si­mi­laire à l’ap­pli de ren­contres Tin­der, où cha­cun doit ai­mer le pro­fil de l’autre. Sa par­ti­cu­la­ri­té: être liée aux ré­seaux so­ciaux Snap­chat, Ins­ta­gram et Mu­si­cal.ly, afin d’en ex­traire pho­tos et vi­déos. « Les ré­seaux so­ciaux ac­tuels éla­borent les listes d’amis sur les in­ter­ac­tions réelles, sauf que beau­coup d’uti­li­sa­teurs veulent aus­si élar­gir le cercle et ren­con­trer de nou­veaux amis. Du coup, ils par­tagent leur pseu­do Snap­chat ou Ins­ta­gram », ra­conte Sa­cha La­zi­mi, co­fon­da­teur et pa­tron de Yel­low. L’ap­pli dé­boule en oc­tobre 2015 sur iP­hone et An­droid et fait un car­ton chez les ado­les­cents, en par­ti­cu­lier chez les An­glo-Saxons. Elle to­ta­lise plus de 10 mil­lions d’uti­li­sa­teurs, es­sen­tiel­le­ment au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, et 70% des nou­veaux ins­crits ont entre 13 et 17 ans. « Preuve de son suc­cès, Yel­low est en­trée de­puis la mi-dé­cembre dans le top 10 des ap­plis les plus té­lé­char­gées dans la ca­té­go­rie li­fe­style », confirme l’agence spé­cia­li­sée App An­nie. « Et ce n’est que du bouche-ào­reille, on n’a pas dé­pen­sé un cen­time en pu­bli­ci­té, se ré­jouit Sa­cha La­zi­mi, au­jourd’hui à la tête d’une équipe de 5 per­sonnes, fraî­che­ment ins­tal­lée dans un large loft du 11e ar­ron­dis­se­ment. On a mi­sé sur cette gé­né­ra­tion qui a gran­di avec des in­ter­ac­tions vir­tuelles et ne peut plus s’en pas­ser. Nous ne sommes pas une ap­pli de ren­contres, mais vrai­ment un ré­seau so­cial pour la dé­cou­verte de nou­veaux amis. » Si le co­fon­da­teur prend soin de dis­tin­guer Yel­low des sites de ren­contres amou­reuses, c’est bien parce que l’ap­pli a d’em­blée été pré­sen­tée comme le « Tin­der des ados », une agora numérique – n’en dé­plaise aux pa­rents – de drague. In­ter­ro­gés, des ados fran­çais se dé­fendent : « Avec mes potes, on l’uti­lise sur­tout pour ri­go­ler et faire des connais­sances vir­tuelles », ex­plique Jules, 13 ans. « Nous aus­si, on y va pour dis­cu­ter avec des gens, confirme Li­na, 14 ans. Ce sont des gens qu’on ne ver­ra ja­mais en vrai, des ami­tiés qui durent cinq mi­nutes... » Marc-An­toine Du­rand, res­pon­sable mar­ke­ting de Yel­low, as­sure que « la ma­jo­ri­té des gens ne se ren­contrent ja­mais, mais échangent vir­tuel­le­ment, comme au­tour d’un ca­fé avec un in­con­nu ».

Cer­tains, comme Léa, 15 ans, re­con­naissent l’uti­li­ser avec l’es­poir de « ren­con­trer un mec ». Axelle, 14 ans, pré­cise que plu­sieurs de ses amis gar­çons voient dans Yel­low un vrai ter­rain de drague « en­fin, pas pour vrai­ment créer une re­la­tion, mais plus pour se chauf­fer ». Jules confirme s’être dé­jà pris au jeu d’une « drague gen­tille », mais as­sure ne ja­mais al­ler trop loin : « Si cer­taines filles mettent leur dé­col­le­té en pho­to de pro­fil, je ne m’en­gage pas là-de­dans parce qu’on ne sait ja­mais qui il y a vrai­ment der­rière, ça peut être un faux pro­fil. »

Ces fausses iden­ti­tés n’in­quiètent pas que Jules, mais les pa­rents en gé­né­ral. Outre-Manche, Yel­low a été poin­tée du doigt par l’as­so­cia­tion de pro­tec­tion de l’en­fance NSPCC, qui y voyait « une op­por­tu­ni­té pour les pré­da­teurs sexuels de ci­bler des ados ». Ini­tia­le­ment, l’ap­pli a été conçue afin que les adultes ne puissent pas en­trer en con­tact avec des mi­neurs, et in­ver­se­ment. Mais dans les faits, lors de l’ins­crip­tion, rien n’em­pêche de se faire pas­ser pour un ado. On a fait le test : un nu­mé­ro de por­table suf­fit pour créer un pro­fil, où l’on dé­clare être âgé de 13 ans. Des di­zaines de pro­fils d’ados s’af­fichent alors, et il ne faut que quelques mi­nutes pour en­ta­mer la conver­sa­tion. « Les jeunes se sentent à l’abri dans cet en­vi­ron­ne­ment où ils ne sont qu’entre eux et se mé­fient moins d’éven­tuels pré­da­teurs sexuels, note Jus­tine At­lan, di­rec­trice de l’as­so­cia­tion de pro­tec­tion des mi­neurs E-en­fance. Les pa­rents doivent par­ler ré­gu­liè­re­ment avec leurs en­fants des ou­tils nu­mé­riques. »

Du cô­té des res­pon­sables de Yel­low, on dit com­prendre les pa­rents, avant de ras­su­rer : « On a mis en place des al­go­rithmes pour tra­quer les fausses pho­tos, les images de nu­di­té, et nos uti­li­sa­teurs si­gnalent tout adulte qui se fe­rait pas­ser pour ado, fait va­loir Marc-An­toine Du­rand. On est plus stricts que tous nos concur­rents. » Les rares adultes se croyant plus ma­lins que le sys­tème sont im­mé­dia­te­ment pié­gés. Au bout de deux jours, nous sommes dé­mas­qués et re­ce­vons un mes­sage en an­glais nous ré­cla­mant de pu­blier de « vraies » pho­tos. Pour évi­ter le piège, Hé­lène Du­pont, conseillère au pro­gramme de sen­si­bi­li­sa­tion In­ter­net Sans Crainte, in­siste : « Il faut aler­ter les en­fants sur les risques bien réels, ceux de l’ap­pli Yel­low ou de celle qui la rem­pla­ce­ra un jour. » Aux pa­rents de res­ter vi­gi­lants.

PRO­FIL TYPE D’UNE UTILISATRICE DE YEL­LOW.

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