Ali­men­ta­tion

Y au­ra-t-il un jour un lo­go sim­pli­fié sur nos bar­quettes ali­men­taires? Une des me­sures phares de la loi san­té por­tée par Ma­ri­sol Tou­raine pour­rait bien être en­ter­rée par un rap­port éma­nant… de son propre mi­nis­tère. De puis­sants lob­bys sont à l’oeuvre

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L’éti­que­tage nu­tri­tion­nel bien­tôt rem­bal­lé ?

Si tout s’était pas­sé comme pré­vu, bien avant la fin du quin­quen­nat de Fran­çois Hol­lande, vous au­riez dû voir ap­pa­raître dans les rayons ali­men­ta­tion de vos su­per­mar­chés un nou­veau lo­go dé­cli­né sur les em­bal­lages. « Vert » pour votre piz­za, votre yaourt ou votre cas­sou­let de bonne qua­li­té nu­tri­tion­nelle. « Rouge » pour l’in­verse, quand les ali­ments sont riches en sucres, trop sa­lés, sa­tu­rés d’acides gras… En tout, une pa­lette de cinq cou­leurs as­so­ciées à des lettres et com­pré­hen­sible par un en­fant de ma­ter­nelle. Plus be­soin d’un doc­to­rat en sciences pour lire les mi­nus­cules men­tions jus­qu’ici ap­po­sées au dos des bar­quettes! Ma­ri­sol Tou­raine, mi­nistre de la San­té de­puis 2012, quit­te­rait le mi­nis­tère avec le sen­ti­ment du de­voir ac­com­pli. Et le Pr Serge Herc­berg, l’émi­nent mé­de­cin qui a éla­bo­ré ce lo­go Nu­triS­core, (« man­ger-bou­ger », c’est lui) au­rait pu com­men­cer à rê­ver à l’in­ver­sion de la courbe du poids. Sept mil­lions de Fran­çais sont au­jourd’hui at­teints d’obé­si­té, un fléau qui touche par­ti­cu­liè­re­ment les plus défavorisés.

Las, ce beau pro­jet est à deux doigts d’être en­ter­ré. Le

14 fé­vrier, l’Agence na­tio­nale de Sé­cu­ri­té sa­ni­taire de l’Ali­men­ta­tion, de l’En­vi­ron­ne­ment et du Tra­vail (Anses) pu­blie un étrange rap­port concluant à l’in­ef­fi­ca­ci­té d’un éti­que­tage sim­pli­fié dans une pers­pec­tive de san­té pu­blique. Cette me­sure est pour­tant l’un des com­bats de la loi san­té pro­mul­guée le 26 jan­vier 2016. Comment se fait-il qu’une agence dé­pen­dant du mi­nis­tère de la San­té, qui avait dans un pre­mier temps va­li­dé ce lo­go, consi­dère au­jourd’hui qu’au­cun sys­tème d’in­for­ma­tion nu­tri­tion­nelle ne per­met­trait d’orien­ter cor­rec­te­ment le consom­ma­teur dans ses choix ali­men­taires, « ni en quan­ti­té ni en qua­li­té », se­lon son rap­port? Ou pis, qu’elle conclue que « de pos­sibles ef­fets contra­dic­toires sont sug­gé­rés », sus­cep­tibles d’« in­duire un com­por­te­ment in­ap­pro­prié ». Le Pr Herc­berg en­rage : « Cet avis n’uti­lise pas la bonne mé­thode pour ju­ger de la per­ti­nence des lo­gos et jette la confu­sion avec des conclu­sions en contra­dic­tion avec celles du Haut Conseil de la San­té pu­blique ou de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la San­té. »

En fait, cet épi­sode n’est que le der­nier d’une longue sé­rie de couacs en­tou­rant la mise en place d’une me­sure de san­té pu­blique pour­tant simple. Voi­là trois ans que la grande dis­tri­bu­tion, l’in­dus­trie agroa­li­men­taire et le mi­nis­tère de la San­té se dé­chirent à ce su­jet. Ja­mais Da­none, Nest­lé, Fer­re­ro, etc., ne sont mon­tés di­rec­te­ment au cré­neau pour contrer le pro­jet de la mi­nistre, mais leur syn­di­cat, l’As­so­cia­tion na­tio­nale des In­dus­tries ali­men­taires (Ania), a pe­sé de tout son poids pour qu’il ne voie ja­mais le jour. Les dis­tri­bu­teurs, pous­sés par Car­re­four, ont choi­si une autre stra­té­gie. His­toire de se mon­trer co­opé­ra­tifs, tout en en­ter­rant le pro­jet de Herc­berg (le fa­meux Nu­tri-Score), dont la pas­tille rouge est ju­gée an­xio­gène, ils ont dé­gai­né un lo­go concur­rent, le Sens. Pour ajou­ter à la confu­sion, Le­clerc pro­pose en­core un autre sys­tème, ins­pi­ré d’un lo­go aus­tra­lien. Bref, les lob­bys sont à la ma­noeuvre, et Ma­ri­sol Tou­raine frôle la crise de nerfs.

Car, dans cette af­faire, la mi­nistre a les mains liées : un rè­gle­ment eu­ro­péen lui im­pose de né­go­cier avec les par­ties pre­nantes. Pour les mettre d’ac­cord, elle lance le 26 sep­tembre 2016, et pour dix se­maines, une ex­pé­rience « ter­rain » in­édite. Quatre lo­gos sont éva­lués (Le­clerc ne par­ti­cipe pas à l’ex­pé­rience, mais teste lui-même son nou­vel éti­que­tage) dans une soixan­taine de ma­ga­sins. L’exer­cice a un coût : 2,2 mil­lions d’eu­ros, sup­por­té pour plus de moi­tié par l’Etat! Des cri­tiques contestent la com­po­si­tion des deux co­mi­tés char­gés de su­per­vi­ser l’étude (trois scien­ti­fiques à l’ori­gine du pro­to­cole ont dé­mis­sion­né quelques mois avant, en avril, en dé­non­çant les liens d’in­té­rêt de cer­tains ex­perts avec l’in­dus­trie agroa­li­men­taire, une ré­vé­la­tion du jour­nal « le Monde »), la trop faible du­rée de l’ex­pé­rience ou les gammes in­com­plètes d’ali­ments tes­tés. Mais peu im­porte, il faut bien trou­ver une is­sue à cette trop longue his­toire…

C’est dans ce contexte ten­du que l’Anses dé­gaine son avis, le 14 fé­vrier. Si­tôt pu­blié, il sus­cite des soup­çons. Cette étude es­telle in­con­tes­table? Les lob­bys ont-ils ma­ni­pu­lé les ex­perts? « Une per­sonne de l’équipe de Serge Herc­berg, pour­tant très com­pé­tente et membre de la com­mis­sion scien­ti­fique de l’Anses, a été écar­tée des dé­bats sur la base d’un risque de conflit d’in­té­rêts “in­tel­lec­tuel” alors que des ex­perts ayant dé­cla­ré des liens d’in­té­rêts avec des grands de l’agroa­li­men­taire (Da­none, Nest­lé, l’in­dus­trie lai­tière, Fer­re­ro, So­fi­pro­téol…) ne l’ont pas été », note un bon connais­seur du dos­sier. Deux poids, deux me­sures?

Autre su­jet d’in­ter­ro­ga­tion, pour­quoi l’Anses s’est-elle pro­non­cée dans une op­tique stric­te­ment mé­di­cale, en éva­luant le lien di­rect entre lo­go et ma­la­dies ? « Bien sûr qu’un lo­go ne peut à lui seul avoir un im­pact sur de grandes ma­la­dies chro­niques comme le dia­bète et l’obé­si­té! com­mente le Pr Herc­berg. Mais il peut per­mettre au consom­ma­teur d’avoir une trans­pa­rence sur la com­po­si­tion nu­tri­tion­nelle, de com­pa­rer tel ou tel ali­ment au mo­ment de ses achats, d’amé­lio­rer son ali­men­ta­tion, donc à terme sa san­té. »

Plus in­quié­tant, un des ex­perts pré­sents s’est éton­né au­près de « l’Obs », sous cou­vert d’ano­ny­mat, que des rap­ports scien­ti­fiques per­ti­nents mais en contra­dic­tion avec l’avis ren­du, n’aient pas été pris en compte.

Pour les in­dus­triels, l’avis de l’Anses est pain bé­nit : « De­puis le dé­but, nous pen­sons que l’in­for­ma­tion nu­tri­tion­nelle ne va pas ré­gler le pro­blème de l’obé­si­té en France », se ré­jouit Amau­ry Bes­sard, di­rec­teur de la com­mu­ni­ca­tion de l’Ania. Même son de cloche du cô­té de la Fé­dé­ra­tion du Com­merce et de la Dis­tri­bu­tion. Emi­lie Ta­four­nel, sa di­rec­trice qua­li­té, s’est frot­té les mains à la lec­ture du rap­port : « Dès le dé­but des échanges, nous avions aler­té sur le 5C [ac­tuel Nu­tri-Score], qui ris­quait d’in­duire des com­por­te­ments in­verses. Mal com­pris, le rouge pour­rait in­ci­ter cer­taines per­sonnes à ban­nir des pro­duits en les as­so­ciant à un dan­ger, ou à l’in­verse à en consom­mer plus par es­prit de ré­bel­lion. L’in­for­ma­tion du consom­ma­teur, c’est notre mé­tier. Il faut nous faire confiance. » Pour elle, pas ques­tion d’en­ter­rer le lo­go nu­tri­tion­nel sim­pli­fié, très at­ten­du par les clients. De toute fa­çon, elle est cer­taine que le sien, le Sens, se­ra l’heu­reux élu… Au mi­nis­tère de la San­té, pas de pro­nos­tic, mais on tient à af­fi­cher sa sé­ré­ni­té. Tout se­rait nor­mal. In­ter­ro­gé par « l’Obs », le mi­nis­tère as­sure qu’un ar­rê­té se­ra ren­du pu­blic dé­but avril. L’as­so­cia­tion de consom­ma­teurs UFC-Que choi­sir veut aus­si y croire : « On ne va pas vers un en­ter­re­ment, bien au contraire ! » mar­tèle Oli­vier Au­drault, spé­cia­liste de l’ali­men­ta­tion, très vi­gi­lant sur la ques­tion. A quelques mois des élec­tions, il fau­dra quand même faire vite.

Les éti­que­tages de gauche à droite : SENS (Car­re­four, Ca­si­no, Au­chan…), Nu­tri-Score (Pr Herc­berg), Nu­tri re­père (in­dus­triels) et Nu­tri cou­leurs.

Lo­gos nu­tri­tion­nels sim­pli­fiés lors des tests ef­fec­tués en ma­ga­sins pen­dant dix se­maines à par­tir du 26 sep­tembre 2016.

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