Té­moi­gnage

De­ve­nue contre son gré fi­gure des femmes bat­tues, condam­née deux fois par la jus­tice puis gra­ciée deux fois par le pré­sident de la Ré­pu­blique, elle ra­conte dans un livre à quel point l’his­toire de sa vie lui a échap­pé

L'Obs - - Sommaire - Par EL­SA VI­GOU­REUX

Les vé­ri­tés écla­tées de Jac­que­line Sau­vage

J ac­que­line Sau­vage plonge dans sa mé­moire comme à pleines poi­gnées dans un sac de confet­tis. Elle dis­tri­bue des mor­ceaux de sa vie en vrac, soixante-dix ans de sou­ve­nirs per­dus, des bouts qui ne collent plus trop entre eux. Elle em­mêle les anec­dotes, s’en­fonce entre deux phrases dans l’abîme de ses trous noirs, tré­buche dans le temps. Jac­que­line Sau­vage res­semble à sa vie : elle se dit « per­tur­bée ». En fait, c’est une femme écla­tée.

Une cou­pable pour la jus­tice, condam­née en pre­mière ins­tance comme en ap­pel à dix ans de pri­son après avoir tué son ma­ri de trois coups de fu­sil, le 10 sep­tembre 2012, sur la ter­rasse de leur mai­son. Une vic­time, vio­len­tée par ce der­nier pen­dant des dé­cen­nies, qui se jus­ti­fie jus­qu’à se dés­in­té­grer, « dé­so­lée d’avoir des pertes de mé­moire », « c’est dif­fi­cile de ra­con­ter, je suis une tai­seuse ». Une icône, qui craint le va­carme, mais dont l’his­toire en a tant fait que le pré­sident de la Ré­pu­blique, sous le poids de la pres­sion po­pu­laire, a consen­ti à lui ac­cor­der une grâce, d’abord par­tielle, puis to­tale. « Tous ces gens qui m’ont sou­te­nue, cet élan, je ne l’ou­blie­rai ja­mais », as­sure-t-elle.

As­sise à une table dans une fine che­mise blanche à fleurs grises, les yeux plis­sés der­rière ses pe­tites lu­nettes, elle re­garde le monde comme une taupe ex­tir­pée de son trou, bru­ta­le­ment confron­tée à la lu­mière du de­hors. Dans ses mains, elle re­mue mé­ca­ni­que­ment le pe­tit go­be­let de plas­tique

vi­dé de son eau. Chaque mi­nute, elle se tourne vers sa fille Syl­vie, comme une aveugle dou­tant de son che­min s’ac­croche à sa canne blanche. Syl­vie sait par­ler, Syl­vie sait ce qui s’est pas­sé, Syl­vie fi­nit toutes les phrases où sa mère se perd. Jac­que­line Sau­vage est comme une mon­tagne de sable. Il faut du monde pour faire rem­part au­tour de sa pa­role ef­fon­drée : au­jourd’hui la fa­mille, la mé­moire de son fils sui­ci­dé le jour de son in­ter­pel­la­tion, une édi­trice, une at­ta­chée de presse, hier des avo­cates. Dans son livre (1), Jac­que­line Sau­vage signe le ré­cit de celle qui fut mal­gré elle le sym­bole du com­bat des femmes bat­tues en France. Un livre où elle parle d’elle comme d’une autre. Car Jac­que­line Sau­vage s’est quit­tée il y a bien long­temps, en vé­ri­té : « A 16 ans, quand j’ai connu mon ma­ri. » Elle était la pe­tite der­nière d’une fa­mille de huit en­fants, « la chou­choute, choyée comme une fille unique, em­me­née à la chasse avec son père dès 6 ans ». Elle rê­vait d’une vie de conte de fées, d’un prince char­mant. Quand l’ado­les­cente a croi­sé le che­min de Nor­bert Ma­rot en 1963, c’était le temps des yéyé, avec John­ny Hal­ly­day et Syl­vie Var­tan qui chan­taient le bon­heur. Il avait à peine quelques mois de dif­fé­rence avec elle, rou­lait des mé­ca­niques, « je suis tom­bée folle amou­reuse de lui, il pou­vait al­ler de fille en fille, ça m’était égal, c’était mon idole ». Il pou­vait aus­si lui mettre une claque, elle le bou­dait, il re­ve­nait, s’ex­cu­sait, « je me di­sais que c’était l’amour, fait d’al­lers-re­tours comme dans les films », confie-t-elle.

Lui avait connu une en­fance « sans ten­dresse », où les coups de mar­ti­net pleu­vaient, avec la mai­son de re­dres­se­ment pour tout ho­ri­zon. Jac­que­line dit : « On rê­vait d’une autre vie tous les deux. » Syl­vie tra­duit : « Mon père a vu ma mère comme une is­sue, en fait elle a payé. » A 17 ans, Jac­que­line, en­ceinte, s’est ma­riée avec Nor­bert, alors que toute sa fa­mille ten­tait de l’en dis­sua­der. Le contrat a été si­gné sous le ré­gime de la sé­pa­ra­tion de biens. Un af­front pour Nor­bert. « Il m’a com­plè­te­ment cou­pée de ma fa­mille, ra­conte Jac­que­line Sau­vage. Je me suis lais­sé faire parce que je croyais lui don­ner ain­si le gage de mon amour.»

Jac­que­line en­chaîne les gros­sesses. Trois filles, un gar­çon, les deux pre­mières coup sur coup, « je ne pou­vais pas ré­flé­chir à mon couple, je me bat­tais pour nous ». Syl­vie ré­sume : « Ma­man a per­du son libre-ar­bitre à 17 ans. » Nor­bert Ma­rot a des crises de co­lère, il de­vient fou « un jour », tape à grands coups de ma­ni­velle sur son au­to­mo­bile Dau­phine en panne. Frappe les siens aus­si, « chaque fois qu’il se sen­tait ac­cu­lé, ou hu­mi­lié parce que je sa­vais ta­per à la ma­chine alors qu’il était illet­tré, ou quand il y avait un sou­ci d’argent ». Il cogne avec ses pieds, avec ses poings. Il jette des as­siettes contre les murs, ren­verse les plats cui­si­nés par terre. « Une fois », il écrase le ti­bia de sa femme « si fort que la bles­sure a vi­ré à l’ul­cère, j’ai dit au mé­de­cin que je m’étais co­gnée ». Syl­vie se sou­vient de tout, mieux : « Nous étions ter­ro­ri­sés. Ma­man fuyait dans la cui­sine, il la rat­tra­pait pour la battre, nous nous sau­vions dans nos chambres. » Après, il de­man­dait par­don, avouait y être al­lé un peu fort, certes, mais Jac­que­line n’y était pas pour rien : « C’était de ma faute. » Nor­bert Ma­rot pas­sait vite l’éponge, en don­nant quelques billets à Jac­que­line, « pour ache­ter des chaus­sures ». « J’étais contente, avoue-t-elle sur un ton mo­no­tone, prête à s’en­fon­cer dans les dé­tails. Je m’en ache­tais même deux paires pour le prix d’une. » Syl­vie ra­mène sa mère : « Mais lui en fai­sait le pré­texte d’une nou­velle scène de vio­lence. Il faut bien com­prendre que c’était per­ma­nent. Tu te fai­sais ta­bas­ser ! »

Au dé­but, Jac­que­line Sau­vage concède avoir « beau­coup pleu­ré », mais « après plus rien… Je me suis as­sé­chée ». Elle s’est sau­vée d’el­le­même, lais­sant son corps à la mer­ci de son ma­ri, ne pen­sant plus : « Je ne pre­nais plus de dé­ci­sion, je com­met­tais des gestes mé­ca­niques, je vou­lais te­nir le quo­ti­dien, être là pour que ça aille, at­tra­per les pe­tits mo­ments de joie qui traî­naient, en va­cances ou quand il se calmait trois se­maines, un mois. On re­te­nait notre souffle, on pro­fi­tait, les en­fants et moi. » Pas de ré­volte, Jac­que­line Sau­vage s’était quit­tée, et il faut être en soi pour ap­pe­ler au se­cours. Pas de dis­cer­ne­ment non plus, Jac­que­line Sau­vage ne se ren­dait plus compte de rien, ses filles su­bis­saient des in­cestes.

Ce qui lui res­tait de ca­rac­tère, elle le dé­pen­sait à pro­té­ger ce qui la te­nait, l’en­tre­prise fa­mi­liale de trans­ports poids lourds, les ac­ti­vi­tés de né­go­ciant en vins. « Et il a pris une maî­tresse, qui était re­pré­sen­tante, ex­plique Jac­que­line Sau­vage. Il la payait, je n’étais pas d’ac­cord, je suis al­lée la voir. » Puis Jac­que­line a pris le fu­sil, « j’ai bra­qué Nor­bert Ma­rot, je vou­lais qu’il parte ». Et le len­de­main, « il est re­ve­nu avec elle, j’étais hu­mi­liée ». Les en­fants étaient tous par­tis de la mai­son, Jac­que­line Sau­vage s’est ga­vée de mé­di­ca­ments qui ré­dui­saient sa pen­sée en bouillie pen­dant que son corps ac­cu­sait les coups. Le temps a pas­sé. Une lente tor­ture.

« Les sept mois qui pré­cé­dèrent le drame furent les pires de ma vie, lit-on dans son livre. […] Je croyais mon der­nier jour ar­ri­vé.» Le 10 sep­tembre 2012, Nor­bert Ma­rot frappe en­core Jac­que­line. Elle se ré­fu­gie dans sa chambre, s’al­longe. Une voix lui com­mande d’agir. Elle prend le fu­sil. « Cou­loir. Ter­rasse. Trois coups. » Nor­bert Ma­rot est mort. Elle dit au­jourd’hui : « Voi­là ma vie, j’es­saie de l’ex­pli­quer mais je peine. » Comme si l’exis­tence de Jac­que­line Sau­vage n’avait au­cun sens. Si ce n’est à comp­ter de ce jour où elle en a fi­ni avec son ma­ri.

“QUAND IL SE CALMAIT TROIS SE­MAINES, UN MOIS, ON RE­TE­NAIT NOTRE SOUFFLE, ON PRO­FI­TAIT.”

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