Po­lé­mique

Dans un ré­qui­si­toire qui confirme l’hit­lé­risme et l’an­ti­sé­mi­tisme fu­rieux de Louis-Fer­di­nand Cé­line, AN­NICK DURAFFOUR et PIERRE-AN­DRÉ TA­GUIEFF ac­cusent de com­plai­sance tous les ad­mi­ra­teurs de l’écri­vain. Ils ré­pondent ici

L'Obs - - Sommaire - Par GRÉ­GOIRE LEMÉNAGER

Les cé­li­niens sont-ils des sa­lauds ?

« Je me sens très ami d’Hit­ler, très ami de tous les Al­le­mands, je trouve que ce sont des frères, qu’ils ont bien rai­son d’être ra­cistes. Ça me fe­rait énor­mé­ment de peine si ja­mais ils étaient bat­tus. » Le brillant cer­veau qui a écrit ces mots à la fin des an­nées 1930 s’ap­pelle Louis Fer­di­nand Des­touches, alias Louis-Fer­di­nand Cé­line. Et comme la de­mi-me­sure n’était pas son mé­tier, il suf­fit de se bais­ser pour en ra­mas­ser d’autres : « Je le dis tout franc, comme je le pense, je pré­fé­re­rais douze Hit­ler plu­tôt qu’un Blum om­ni­po­tent. Hit­ler en­core, je pour­rais le com­prendre, tan­dis que Blum c’est in­utile, ça se­ra tou­jours le pire en­ne­mi, la haine à mort, ab­so­lue. » Mais en­core : « Ra­cisme d’abord ! Ra­cisme avant tout ! […] Dés­in­fec­tion ! Net­toyage ! Une seule race en France : l’Aryenne ! […] Les Juifs, hy­brides afro-asia­tiques, quart, de­mi nègres et proches orien­taux, for­ni­ca­teurs, dé­chaî­nés, n’ont rien à faire dans ce pays. Ils doivent foutre le camp. […] Les Juifs sont ici pour notre mal­heur. […] Ce sont les Juifs qui ont cou­lé l’Es­pagne par mé­tis­sage. Ils nous font su­bir le même trai­te­ment. […] Nous nous dé­bar­ras­se­rons des Juifs, ou bien nous crè­ve­rons des Juifs, par guerres, hy­bri­da­tions bur­lesques, né­gri­fi­ca­tions mor­telles. »

Ces phrases viennent de « Ba­ga­telles pour un mas­sacre » (1937) et de « l’Ecole des ca­davres » (1938). Elles sont co­pieu­se­ment ci­tées dans un épais vo­lume où An­nick Duraffour et Pierre-An­dré Ta­guieff disent vou­loir en fi­nir avec la « lé­gende lit­té­raire » et les « ad­mi­ra­teurs dog­ma­tiques » qui, de­puis un bon de­mi-siècle, nous au­raient ca­ché quel « sale type » était Cé­line. Le voi­là donc pré­sen­té comme un dé­la­teur cu­pide, sti­pen­dié par les na­zis, in­for­mé du sort qui at­ten­dait les juifs dé­por­tés. Ses deux pro­cu­reurs n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Mais leur ré­qui­si­toire n’a pas été bâ­clé sur un coin de nappe. Il com­pile une masse im­pres­sion­nante de do­cu­ments, no­tam­ment pour re­con­tex­tua­li­ser les po­si­tions de l’écri­vain en les si­tuant dans un océan de textes as­sez abo­mi­nables, où l’on voit bien comment la vieille droite fran­çaise, ob­sé­dée par la phobie du mé­tis­sage et par une sourde haine de la dé­mo­cra­tie, s’y prend pour fa­bri­quer des boucs émis­saires. Ré­sul­tat : « Cé­line, la race, le Juif » est un pa­vé de 1 200 pages, dont un bon tiers de notes et de ré­fé­rences bi­blio­gra­phiques. C’était sans doute le plus sûr moyen de ne pas pas­ser inaperçu. De « l’Ex­press » au « Monde » en pas­sant par « le Fi­ga­ro Ma­ga­zine » et « la Grande Li­brai­rie » sur France 5, le livre a été ac­cueilli comme un évé­ne­ment.

Chez les spé­cia­listes de Cé­line, pour­tant, la per­plexi­té do­mine, si­non la co­lère. « J’ai ap­pris que Cé­line était an­ti­sé­mite, j’en suis tout re­tour­né, dit Da­vid Al­liot, qui pu­blie ces jours-ci un “Pa­ris de Cé­line” (Ed. Alexan­drines). Af­fir­mer que c’était un sa­laud, c’est un peu fa­cile. Mieux vau­drait ap­por­ter des do­cu­ments in­édits. Ici, on n’ap­prend rien. Plu­tôt que de mar­te­ler, contre la chro­no­lo­gie, que Cé­line a dé­non­cé le Dr Ho­garth pour prendre sa place à Be­zons, les au­teurs au­raient mieux fait d’ex­pli­quer d’où vient son an­ti­sé­mi­tisme : Cé­line est né pen­dant l’af­faire Drey­fus, avec un père qui li­sait Dru­mont. Là, il y avait un grand livre à faire. » Même dé­cep­tion chez Emile Bra­mi, au­teur de « Cé­line à re­bours » en 2003 : « J’au­rais vo­lon­tiers re­çu des cri­tiques ar­gu­men­tées de Cé­line, qui était un an­ti­sé­mite de course et un ar­ri­viste for­ce­né, mais ce livre to­ta­le­ment à charge veut en faire un monstre to­tal. C’est ab­surde. Pour dire qu’il était payé par les na­zis, par exemple, il fau­drait une preuve, car les ser­vices se­crets na­zis étaient très bien te­nus. Même chose à pro­pos des chambres à gaz : il est très dif­fi­cile d’avan­cer, sans le dé­mon­trer, que Cé­line connais­sait ce se­cret d’Etat dès l’été 1942. »

D’un cé­li­nien l’autre, le bruit a vite cou­ru que le tan­dem Duraffour-Ta­guieff n’ap­por­tait pas vrai­ment de scoops. Cer­tains n’ont même pas pré­vu de les lire. Les in­ter­views des au­teurs leur ont suf­fi, à com­men­cer par celle pa­rue dans « le Monde des livres ». Elle était ac­com­pa­gnée, dit un uni­ver­si­taire, d’un « des­sin in­digne » : Cé­line in­ha­lant avec bon­heur la fu­mée des fours cré­ma­toires. Le rac­cour­ci a heur­té le pro­fes­seur Hen­ri Go­dard, qui l’a édi­té dans la Pléiade. « Il a vou­lu écrire une ré­plique, puis re­non­cé », confie Jean-Paul Louis, le pa­tron des Edi­tions du Lé­rot, qui a no­tam­ment pu­blié les 26 nu­mé­ros de « l’An­née Cé­line » (soit en­vi­ron 7 000 pages de tra­vaux et de do­cu­ments). Lui a été ten­té de « leur ren­trer dans le lard ». Il a éla­bo­ré avec d’autres spé­cia­listes un texte de pro­tes­ta­tion, fi­na­le­ment re­mi­sé « pour le mo­ment ». Le texte dénonçait des « fal­si­fi­ca­tions et ma­ni­pu­la­tions de faits et de textes connus de­puis long­temps et pré­sen­tés trop sou­vent comme des dé­cou­vertes, alors qu’ils sont pui­sés dans l’en­semble des tra­vaux de nom­breux cher­cheurs pu­bliés de­puis plus de qua­rante ans ».

“ON PASSE POUR DES NÉGATIONNISTES”

Le pro­blème se si­tue aus­si à ce ni­veau-là. D’au­tant que le ré­qui­si­toire est très sé­vère pour des cé­li­niens qu’il traite vo­lon­tiers de « cé­li­no­lâtres ». Il ne les met pas exac­te­ment dans le même sac que le né­ga­tion­niste Ro­bert Fau­ris­son, mais tous sont ac­cu­sés de « com­plai­sance », de­puis les pre­miers bio­graphes de l’écri­vain, comme Fran­çois Gi­bault, jus­qu’à un uni­ver­si­taire aus­si re­con­nu qu’Hen­ri Go­dard en pas­sant par Phi­lippe Sol­lers, Sté­phane Zag­dans­ki ou Ju­lia Kris­te­va. « On passe tous pour des sa­lauds, alors que tous les do­cu­ments viennent des cé­li­niens, ré­sume Bra­mi. C’est une forme de mal­hon­nê­te­té in­tel­lec­tuelle. La charge contre Go­dard est in­croyable : c’est un cher­cheur, il n’a pas à prendre des po­si­tions tran­chées. Et Gi­bault, qui a été d’une grande hon­nê­te­té, a pu­blié les lettres de l’Oc­cu­pa­tion dès les an­nées 1980. » Al­liot, lui, se trouve pro­mu par­mi « les plus ha­biles des cé­li­no­lâtres contem­po­rains ».

Le com­pli­ment ne l’amuse pas : « Tout le monde est conster­né dans le mi­lieu. On passe pour des négationnistes, alors qu’on tra­vaille de­puis soixante ans à dé­ter­rer les do­cu­ments uti­li­sés par Ta­guieff et Duraffour. Pour ac­ca­bler Cé­line, ils citent Her­mann Bi­ck­ler, le SS al­sa­cien qui lui a don­né son pas­se­port pour le Da­ne­mark… mais c’est moi qui ai ex­hu­mé son té­moi­gnage ! Si j’étais un né­ga­tion­niste fou fu­rieux, je l’au­rais plan­qué sous la table. »

Même l’uni­ver­si­taire Ré­gis Tet­ta­man­zi, dont se ré­clament plus vo­lon­tiers les au­teurs du livre, se dé­clare gê­né par leur dé­marche et sa mé­dia­ti­sa­tion. Lui qui a mé­ti­cu­leu­se­ment dé­cor­ti­qué les pam­phlets de Cé­line, dans une thèse di­ri­gée par Go­dard et édi­tée au Lé­rot, n’a pas ou­blié le si­lence de la presse fran­çaise quand il a pu­blié, au Qué­bec, la pre­mière édi­tion scien­ti­fique des « Ecrits po­lé­miques » de Cé­line (Edi­tions 8). « Cette édi­tion, ab­so­lu­ment ma­gis­trale, est in­ter­dite en France !, s’énerve Sol­lers. Il faut com­men­cer par dire ça. C’est autre chose que cette in­va­sion de pro­cès qu’on fait à Cé­line avec une mo­ra­line tout à fait achar­née. Car bien sûr, je vois tous les jours dans le bus des gens plon­gés dans Cé­line, et qui ont tous des têtes à vo­ter Front na­tio­nal, de même que ceux qui lisent Hei­deg­ger ont tous des têtes de na­zis. »

Dans l’af­faire, le plus pla­cide semble en­core Fré­dé­ric Vitoux, pour­tant qua­li­fié de « bio­graphe em­pa­thique et em­pha­tique » par Ta­guieff et Duraffour : « En 2017, ça n’a pas de sens de mettre un type au po­teau. Nous n’avons plus be­soin de pro­cu­reurs, nous avons be­soin d’his­to­riens. Son an­ti­sé­mi­tisme était ir­ra­tion­nel, dé­li­rant, donc com­pli­qué. Ça ne l’a pas em­pê­ché, par exemple, de cor­res­pondre après­guerre avec l’écri­vain is­raé­lien Jacques Ova­dia et d’in­ter­ve­nir en sa fa­veur au­près de Gal­li­mard. » Pour­quoi, s’in­ter­roge-t-il avec d’autres, ce vo­lu­mi­neux ou­vrage ne men­tionne-t-il pas aus­si que, sous l’Oc­cu­pa­tion, des ré­sis­tants se réunis­saient chez Champ­fleu­ry, qui était le voi­sin de Cé­line ? « Il ne l’a pas dé­non­cé, il lui est même ar­ri­vé de soi­gner des ré­sis­tants qui s’étaient trom­pés d’étage. On ne com­prend rien au bon­homme si on ne part pas de ses contra­dic­tions. »

Au bout du compte, consi­dère l’édi­teur Jean-Paul Louis, « ces pseu­do-his­to­riens veulent ex­pul­ser Cé­line de l’his­toire lit­té­raire et de la lit­té­ra­ture. Ils ont du bou­lot ». C’est là que le fos­sé est le plus pro­fond. Car An­nick Duraffour et Pierre-An­dré Ta­guieff font aus­si le pro­cès d’une oeuvre dont, « Voyage au bout de la nuit » ex­cep­té, ils re­mettent vio­lem­ment en ques­tion la va­leur lit­té­raire. Même s’il dé­ploie un style spec­ta­cu­laire, af­firment-ils en sub­stance, le ni­hi­lisme ri­ca­nant de Cé­line – son cô­té « chauf­feur de taxi » comme di­sait Mal­raux – offre une vi­sion du monde sans nuance qui n’ap­porte rien. Au­tre­ment dit, il se­rait peut-être temps de lui faire re­des­cendre quelques marches sur le po­dium des grands écri­vains du xxe siècle. Mais « que fait-on avec une oeuvre d’art an­ti­sé­mite ? », ré­pond Bra­mi. « Ce qui em­merde les an­ti­cé­li­niens, ajoute Al­liot, c’est qu’un gé­nie lit­té­raire pa­reil ait pu se four­voyer à ce point. Il ne rentre pas dans les cases. Mais son ori­gi­na­li­té, c’est jus­te­ment ça : parce qu’il ne croit pas en l’hu­ma­ni­té, il offre un voyage vers les pro­fon­deurs hu­maines. C’est un dia­mant noir, un dé­mon, c’est ça qui in­té­resse : le goût du fruit dé­fen­du. Les seuls mo­ments d’émo­tion et de pure beau­té sont quand il évoque la mort, que ce soit celle du chat Bé­bert ou celle de la concierge au dé­but de “Mort à cré­dit”. Alors, c’est à pleu­rer. » Tet­ta­man­zi va plus loin : « Il faut un cer­tain aveu­gle­ment à la lit­té­ra­ture pour lire la tri­lo­gie al­le­mande de l’après-guerre comme de la pro­pa­gande. Au­cun per­son­nage n’en sort in­demne ! Et si sa re­mise en ques­tion de la phrase a des im­pli­ca­tions idéo­lo­giques, c’est d’abord de contes­ter la langue de la do­mi­na­tion. En­fin, comme chez Tho­mas Bern­hard, autre pes­si­miste ab­so­lu, il y a dans ce tra­vail for­mel un hu­ma­nisme en creux : il pa­rie sur la ca­pa­ci­té du lec­teur à le com­prendre. »

Avec Duraffour et Ta­guieff, Cé­line a per­du son pa­ri. Hen­ri Go­dard le dé­plore : « En de­hors de ses dis­tor­sions et de son ca­rac­tère ob­ses­sion­nel, la ques­tion po­sée par ce livre est celle de l’exis­tence d’une va­leur propre à la lit­té­ra­ture. Peut-on prendre plai­sir à la lec­ture des huit ro­mans de Cé­line et ten­ter de com­prendre les causes de ce plai­sir in­dé­pen­dam­ment du ju­ge­ment mo­ral por­té sur l’homme et sans être soup­çon­né de par­ta­ger ses pas­sions ? Pour qui­conque at­tache de l’im­por­tance à la créa­tion ar­tis­tique dans l’état ac­tuel de notre ci­vi­li­sa­tion, plu­tôt que d’ana­thé­ma­ti­ser Cé­line il faut le lire et ré­flé­chir sur lui, parce qu’il est, sous ses deux faces, un cas li­mite. »

“ON VEUT EX­PUL­SER CÉ­LINE DE LA LIT­TÉ­RA­TURE.” JEAN-PAUL LOUIS, DI­REC­TEUR DES EDI­TIONS DU LÉ­ROT

Fré­dé­ric Vitoux a pu­blié « la Vie de Cé­line » en 1988 (re­pris en Fo­lio).

Phi­lippe Sol­lers, au­teur de « Cé­line » (Ecri­ture, 2009).

Hen­ri Go­dard, au­teur de nom­breux es­sais, a pu­blié Cé­line en Pléiade.

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