La chro­nique

L'Obs - - Sommaire - Par RA­PHAËL GLUCKSMANN Es­sayiste, au­teur de « Notre France. Dire et ai­mer ce que nous sommes ».

de Ra­phaël Glucksmann

Cher Jean-Luc,

Ce­la vous sur­pren­dra peut-être, mais je com­men­ce­rai par un aveu : qu’on vous aime ou qu’on vous dé­teste, vous êtes, in­con­tes­ta­ble­ment, le meilleur.

Vous êtes le der­nier hé­ri­tier d’une grande et belle tra­di­tion, une tra­di­tion qui m’a fait tom­ber fou amou­reux de la France, la tra­di­tion des rhé­teurs ré­vo­lu­tion­naires, ces tri­buns du peuple qui ont au fil des siècles fa­çon­né notre his­toire, trans­for­mant nos cam­pagnes élec­to­rales en cours d’édu­ca­tion po­pu­laire et les séances de nos as­sem­blées en concours d’élo­quence. Je ne parle pas là de com évi­dem­ment, mais de cette ca­pa­ci­té unique à es­quis­ser un ho­ri­zon col­lec­tif, à em­por­ter une foule vers un des­tin com­mun qui fait tant dé­faut à vos concur­rents.

Car vous êtes au fond, cher Jean-Luc Mé­len­chon, le plus po­li­tique des can­di­dats de 2017. Je donne ici à « po­li­tique » son sens le plus noble, à mille lieues des ar­ran­ge­ments d’ap­pa­reils mo­ri­bonds. Loin, sur­tout, très loin de ce cock­tail fade de ges­tion et de com­mu­ni­ca­tion, de comp­ta­bi­li­té et d’élé­ments de lan­gage qui pré­vaut de­puis de trop longues an­nées au pays en­dor­mi de Dan­ton et de Saint-Just.

Et vous êtes aus­si – c’est in­dis­so­ciable de ce qui pré­cède, la vé­ri­table po­li­tique étant chez nous l’en­fant ché­ri des noces de la lit­té­ra­ture et de l’his­toire – le plus éru­dit. Ima­gine-t-on l’un de vos ad­ver­saires ré­pondre du tac au tac sur « l’Homme qui plan­tait des arbres » de Gio­no comme vous le fîtes lors de « l’Emis­sion po­li­tique » de France 2 de­vant un Tor­re­ton bouche bée ? Et, sur­tout, ré­pondre quelque chose d’aus­si juste : mal­gré toute l’ad­mi­ra­tion que nous de­vons à Gio­no, quand les na­zis sont là, mieux vaut prendre les armes que planter des arbres. Seul le vrai let­tré peut sou­li­gner les li­mites des lettres, vaines en temps de crise lors­qu’elles ou­blient l’his­toire. Et, ré­ci­pro­que­ment, la va­ni­té de la po­li­tique qui ignore les livres.

En­fin, vous avez eu rai­son avant les autres. Rai­son sur le Par­ti so­cia­liste, ras­sem­ble­ment de no­tables pas­sés en un siècle de Jau­rès à Sé­gué­la, in­ca­pables de trans­for­mer une so­cié­té qui, in fine, leur convient par­fai­te­ment. Rai­son sur la né­ces­saire conversion éco­lo­gique des vieux lo­gi­ciels pro­duc­ti­vistes de la gauche post­marxiste. Et, au-de­là, rai­son sur l’ato­mi­sa­tion so­ciale en­gen­drée par cet in­di­vi­dua­lisme triom­phant qu’une gauche so­ciale-li­bé­rale post­his­to­rique et post­mo­derne lais­sa pro­gres­si­ve­ment co­lo­ni­ser l’es­pace pu­blic. Contrai­re­ment à vos concur­rents qui semblent au­jourd’hui, Ma­rine Le Pen ex­cep­tée, d’une in­sou­te­nable lé­gè­re­té, vous avez conscience que l’his­toire n’est pas fi­nie et qu’elle de­meure tra­gique.

Et, pour­tant, ou plu­tôt pour toutes ces rai­sons, le main­tien de votre can­di­da­ture me laisse un goût de cendres dans la bouche. Vous sa­vez, comme moi, comme nous tous, que vous ne se­rez pro­ba­ble­ment pas pré­sident en mai. Vous sa­vez aus­si que la gauche a des chances in­fi­ni­té­si­males d’être au deuxième tour si deux can­di­dats sé­rieux la re­pré­sentent au pre­mier, contrai­re­ment au centre, à la droite et à l’ex­trême droite. Ayant eu rai­son plus tôt et épou­sant mieux les contours tra­giques de l’époque, pour­quoi vous re­ti­rer, me di­rez-vous ? Pré­ci­sé­ment pour ce­la. Parce que cette élec­tion dan­ge­reuse est frap­pée d’un sor­ti­lège étrange qui veut que les plus dignes soient ceux qui se sa­cri­fient. Fran­çois Bay­rou m’a plus mar­qué en une courte adresse de re­non­ce­ment qu’Em­ma­nuel Ma­cron en dix longs dis­cours. Il sem­blait sou­dain à la hau­teur des dé­fis du temps. Vous l’êtes a prio­ri plus que lui. Et pour­tant vous conti­nuez.

Cette can­di­da­ture, vous l’avez dé­ci­dée seul, an­non­cée seul, por­tée seul. Et nous tou­chons là au désac­cord im­mense qui nous sé­pare. Vous an­non­cez le re­tour du com­mun, vous es­quis­sez une VIe Ré­pu­blique plus dé­mo­cra­tique et plus ho­ri­zon­tale, et pour­tant vous dé­ci­dez, vous di­ri­gez, vous dé­cla­mez seul, ha­bi­té par la cer­ti­tude d’un des­tin per­son­nel se ma­riant au des­tin de la na­tion. Vous guidez vos fi­dèles tel un pro­phète, sans un re­gard pour le mur qu’il y a au bout du che­min et dans le­quel vous foncez, et nous avec vous. Vous êtes un chef. Avec la dose d’au­to­ri­ta­risme qui convient à un chef, un vrai. Et le zeste de vio­lence aus­si.

Au fond, en ad­mi­ra­teur as­su­mé de Ro­bes­pierre, ce qui nous sé­pare sur Pou­tine ou Cas­tro, Chá­vez ou Ma­du­ro ne re­lève pas de la géo­po­li­tique, mais d’un cer­tain rap­port au monde et au pou­voir. Conve­nez que votre saillie sur Bo­ris Nemt­sov, op­po­sant russe as­sas­si­né qua­li­fié par vous d’« odieux an­ti­sé­mite » en di­rect sur France 2, n’était pas qu’un lap­sus. Vous avez du res­pect pour les hommes forts, vos sem­blables. Les hommes de fer dont la main ne tremble pas. Fût-ce au mo­ment d’ap­puyer sur la dé­tente. Moi, non.

Vous ad­mi­rez ceux qui tracent leur route coûte que coûte. La vôtre, mal­heu­reu­se­ment, mal­gré son in­dé­niable beau­té et ses mots splen­dides, hé­ri­tés d’une tra­di­tion qui est aus­si la mienne, ne mène nulle part.

“VOUS GUIDEZ VOS FI­DÈLES TEL UN PRO­PHÈTE, SANS UN RE­GARD POUR LE MUR DANS LE­QUEL VOUS FONCEZ, ET NOUS AVEC VOUS.”

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