Best-sel­ler

L’au­teur de “1Q84”, qui pu­blie un re­cueil de nou­velles, aime Mo­zart, Go­dard, le base-ball et la marche à pied. Voi­ci quelques CLÉS pour mieux com­prendre l’uni­vers se­cret de cet ÉCRI­VAIN JA­PO­NAIS au suc­cès mon­dial

L'Obs - - Sommaire -

Les vies de Mu­ra­ka­mi

JAZZY

Dans sa jeu­nesse, Mu­ra­ka­mi a te­nu pen­dant huit ans un club de jazz à To­kyo. Un job fort peu lu­cra­tif, et qui l’ac­ca­pa­rait en­tiè­re­ment. A plu­sieurs re­prises, il man­qua dé­po­ser le bi­lan. Un jour qu’il se pro­me­nait, il aper­çut la somme qui lui man­quait sur le trot­toir. Sau­vé ? Non, car il in­ves­tit dans un pia­no à queue, s’ins­tal­la dans un lo­cal plus grand, et se re­trou­va en­det­té comme ja­mais.

GODARDIEN

Mu­ra­ka­mi n’a ja­mais ca­ché sa pas­sion pour la Nou­velle Vague. Au temps où, étu­diant, il ne pou­vait se payer une place de ci­né­ma, il pas­sait des heures à la bi­blio­thèque où il li­sait des scé­na­rios de films, es­sayant d’ima­gi­ner ce que ça pou­vait don­ner sur grand écran. Il s’est long­temps rê­vé scé­na­riste. Go­dard et Truf­faut sont ses maîtres et « Al­pha­ville » est l’un de ses films de che­vet.

ÉCRI­VAIN

Jus­qu’à l’âge de 29 ans, Ha­ru­ki Mu­ra­ka­mi n’avait ja­mais son­gé à de­ve­nir écri­vain. La ré­vé­la­tion est ve­nue alors qu’il as­sis­tait à un match de base-ball entre les Ya­kult Swal­lows et les Hi­ro­shi­ma Toyo Carp, une ren­contre de se­conde ca­té­go­rie : « Ma vie s’est trans­for­mée à l’ins­tant où, dans le stade Jin­gu, Dave Hil­ton a at­teint la deuxième base grâce à sa frappe pré­cise, splen­dide. Lorsque le match s’est ter­mi­né, j’ai pris le train pour le quar­tier de Shin­ju­ku, afin d’al­ler ache­ter une rame de pa­pier et un sty­lo. » C’est en re­gar­dant cette balle de base-ball s’éle­ver dans les airs que l’au­teur de « Kaf­ka sur le ri­vage » sut qu’il de­vien­drait écri­vain.

INVESTIGATEUR

Vous vous sou­ve­nez de l’at­taque au gaz sa­rin dans le mé­tro de To­kyo, per­pé­trée par la secte Aum en mars1995? Au mo­ment des faits, Mu­ra­ka­mi, qui vi­vait aux Etats-Unis, écou­tait de la mu­sique en ran­geant sa bi­blio­thèque. « Je me sou­viens très bien de cette ma­ti­née pai­sible. Pas

un nuage dans le ciel. » A la fin de cette même an­née, Mu­ra­ka­mi est de re­tour au Ja­pon. Il se lance dans une en­quête au long cours, sans doute ins­pi­rée par le Ca­pote de « De sang froid », et in­ter­roge de nom­breuses vic­times. Sa re­cons­ti­tu­tion, pu­bliée en 1997 sous le titre «Un­der­ground», est poi­gnante. Dans la fou­lée, il re­trouve la trace de cer­tains ter­ro­ristes et les ques­tionne, es­sayant de com­prendre les ori­gines de la vio­lence, et pour­quoi son pays a été aus­si du­re­ment tou­ché.

AMÉ­RI­CAIN

Né à Kyo­to en 1949 dans une fa­mille de la moyenne bour­geoi­sie, Mu­ra­ka­mi est le fils d’un pro­fes­seur de lit­té­ra­ture ja­po­naise. Lors­qu’il a 2 ans, sa fa­mille s’ins­talle à Ko­bé. Mu­ra­ka­mi crée au­tour de lui un uni­vers où seuls ont droit de ci­té les livres, la mu­sique et les chats. A l’ado­les­cence, il se pas­sionne pour la culture oc­ci­den­tale, amé­ri­caine en par­ti­cu­lier. Dans les an­nées 1990, il s’ins­talle aux Etats-Unis et en­seigne à Prin­ce­ton.

MOZARTIEN

Si l’on connais­sait sa pas­sion pour le jazz, on igno­rait qu’il était éga­le­ment fé­ru de mu­sique clas­sique, om­ni­pré­sente dans son oeuvre. Dans « Chro­niques de l’oi­seau à res­sort », par exemple, Oka­da, le per­son­nage cen­tral, fait cuire des spa­ghet­tis en écou­tant « la Pie vo­leuse ». Et, dans « 1Q84 », le hé­ros écoute la « Sin­fo­niet­ta » de Janáček, dans la ver­sion de l’or­chestre de Cle­ve­land pla­cé sous la di­rec­tion de George Szell. Quelques se­maines après la pa­ru­tion du livre, le CD de cette même ver­sion, qui s’était ven­du jus­qu’alors à 2 000 uni­tés, trou­vait plus de 12 000 ac­qué­reurs au Ja­pon, et la « Sin­fo­niet­ta » de­ve­nait l’une des son­ne­ries de té­lé­phone por­table les plus té­lé­char­gées. L’une des hé­roïnes de son der­nier re­cueil adore la mu­sique d’as­cen­seur et ne fait pas l’amour sans écou­ter du Fran­cis Lai. Mu­ra­ka­mi en dit plus long sur sa pas­sion pour la mu­sique dans « Ab­so­lu­te­ly on Mu­sic », un livre de conver­sa­tions avec le chef d’or­chestre Sei­ji Oza­wa qui vient de sor­tir aux Etats-Unis (à pa­raître chez Bel­fond). Les deux ar­tistes y dis­cutent de l’ap­proche mu­si­cale de Glenn Gould ou des mé­rites com­pa­rés des in­ter­pré­ta­tions de Bee­tho­ven par Ka­ra­jan ou Furtwän­gler. Outre que le ro­man­cier y montre une éton­nante culture mu­si­cale, on ap­prend que, dans son ado­les­cence, Mu­ra­ka­mi est « tom­bé amou­reux » du qua­tuor à cordes n° 15 de Mo­zart (K. 421) dans l’in­ter­pré­ta­tion du Qua­tuor Juilliard. Ecou­ter de la mu­sique, pour Mu­ra­ka­mi, n’est pas seule­ment un hob­by – c’est en­core une ma­nière d’écrire: « Ecrire de la fic­tion a na­tu­rel­le­ment amé­lio­ré mon oreille. On ne peut, de même, bien écrire si l’on n’a pas l’oreille mu­si­cale. Les deux marchent en­semble : écou­ter de la mu­sique rend le style meilleur, et en écri­vant mieux, on écoute aus­si mieux la mu­sique. »

LÈVE-TÔT

De­puis trente ans, il se lève tous les ma­tins à 4 heures pour écrire. Il se pré­pare du ca­fé qu’il boit dans un mug aux cou­leurs du dra­peau suisse. Sur son bu­reau trônent un énorme or­di­na­teur Apple et quelques ob­jets fé­tiches: un pied en bois sculp­té trou­vé au Laos, une pierre en marbre de Scan­di­na­vie et des di­zaines de crayons bien taillés at­ten­dant de tra­cer les mots du maître. A sa droite, quand il est à son bu­reau, une bi­blio­thèque qui couvre un mur en­tier contient dix mille vi­nyles, jazz et clas­sique. Face à lui, des en­ceintes à la taille im­pres­sion­nante lui per­mettent d’écou­ter de la mu­sique quand il écrit. On aper­çoit aus­si un por­trait en­ca­dré de Glenn Gould, jouant au pia­no avec sa lé­gen­daire cas­quette. Une fois sa pre­mière tasse de ca­fé ava­lée, il s’im­merge dans l’écri­ture, rien ne pou­vant alors le dé­tour­ner de sa créa­tion.

FITZGÉRALDIEN

Si Mu­ra­ka­mi a long­temps aga­cé ses com­pa­triotes, c’est qu’il fait ré­fé­rence, dans ses livres, à une culture mon­dia­li­sée, plus qu’à un art de vivre à la ja­po­naise. Les hé­ros mangent des piz­zas et des McDo, s’ha­billent à l’oc­ci­den­tale et écoutent des stan­dards de jazz ou de rock. Mu­ra­ka­mi lui-même n’a ja­mais ca­ché son goût pour le ci­né­ma eu­ro­péen et la lit­té­ra­ture oc­ci­den­tale. Il a même tra­duit Ray­mond Chand­ler, Sa­lin­ger, Ca­pote ou en­core « Gats­by le Ma­gni­fique », de Fitz­ge­rald.

MARATHONIEN

« Il faut être en forme pour me­ner une exis­tence mal­saine », avoue-t-il sou­vent. Lors­qu’il était écri­vain in­vi­té à l’uni­ver­si­té Har­vard, il cou­rait 10 ki­lo­mètres par jour. Dans « Au­to­por­trait de l’au­teur en cou­reur de fond », Mu­ra­ka­mi ra­conte qu’il a long­temps pas­sé ses après-mi­di à s’en­traî­ner pour des ma­ra­thons. A Ha­waï, où il ha­bite à cer­taines pé­riodes de l’an­née, il fait par­tie d’un club d’ath­lé­tisme et se fé­li­cite d’en être, de loin, le membre le plus âgé.

SO­LI­TAIRE

« Seuls les hommes sans femme peuvent com­prendre à quel point il est dé­chi­rant et hor­ri­ble­ment triste d’être un homme sans femme. » Dans son nou­veau re­cueil de nou­velles, dont le titre est ins­pi­ré d’un livre d’He­ming­way, Mu­ra­ka­mi dresse le por­trait de ces hommes dé­lais­sés, comme ce­lui qui re­çoit à une heure du ma­tin le coup de fil d’un ma­ri dont l’épouse vient de se don­ner la mort (le sui­cide est l’un des thèmes mu­ra­ka­miens par ex­cel­lence). De qui s’agit-il? Avant de rac­cro­cher, l’homme au bout du fil n’a pas dit qui il était ni pour­quoi il ap­pe­lait. Ne se­rait-ce pas une fille que le hé­ros au­rait ai­mée quand elle avait 14 ans? Dans une autre nou­velle, un homme se ré­veille dans la peau de Gre­gor Sam­sa (hé­ros de «la Mé­ta­mor­phose », de Kaf­ka). Seul dans une mai­son in­ha­bi­tée, il ren­contre une toute pe­tite femme bos­sue ve­nue ré­pa­rer une énorme ser­rure. A son dé­part, il rêve de la re­voir. On re­trouve, dans ce livre énig­ma­tique et en­voû­tant, peu­plé de hé­ros so­li­taires han­tés par une ob­sé­dante dou­leur, son goût pour l’étrange, cou­leur pri­maire d’une oeuvre qu’il ré­sume d’une phrase : « Ce monde res­tait dans l’at­tente d’être dé­chif­fré. »

HOMME À CHATS

Dans «Kaf­ka sur le ri­vage», un vieil homme pos­sède le don de pou­voir par­ler aux chats. Son au­teur lui-même a tou­jours confié sa pas­sion pour ces ani­maux, qui lui vient de l’en­fance. N’avait-il pas nom­mé son bar, à To­kyo, le « Pe­ter Cat », du nom de son fé­lin pré­fé­ré ?

ORWELLIEN

Mu­ra­ka­mi ne cache pas son ad­mi­ra­tion pour George Or­well, l’au­teur de « 1984 », dont il a ti­ré le titre de sa tri­lo­gie à suc­cès. Dans « 1Q84 », deux lunes brillent dans le ciel. Des portes se­crètes per­mettent de pas­ser d’un monde à l’autre. On croise des créa­tures my­tho­lo­giques, les in­quié­tants « lit­tle people » qui semblent des­cendre de dieux an­ciens et ma­lé­fiques. SUR­RÉA­LISTE Le fan­tas­tique n’est ja­mais, chez Mu­ra­ka­mi, in­com­pa­tible avec la réa­li­té qui l’en­toure. Ain­si du nom de l’hé­roïne de « 1Q84 », Ao­ma­mé (« pe­tit pois », en ja­po­nais), qui lui est ve­nu un soir en li­sant la carte dans un bar : on y ser­vait du to­fu aux pe­tits pois. Si le sur­réel est as­so­cié à la plu­part de ses ré­cits (à l’ex­cep­tion de la « Bal­lade de l’im­pos­sible »), les his­toires qu’il ra­conte sont sou­vent très simples. En dé­mar­rant « 1Q84 », Mu­ra­ka­mi sa­vait seule­ment qu’un homme et une femme, qui s’étaient ren­con­trés quand ils avaient 10 ans, cher­chaient à se re­voir. « C’est tout ce que j’avais en tête, a-t-il confié, quand j’ai com­men­cé à tra­vailler sur le livre à Ha­waï, en 2006. Per­son­nel­le­ment, je n’ar­rive pas à bien tra­vailler si j’ai dé­jà tout le scé­na­rio dans la tête. Au dé­but, il me faut une pe­tite idée, une image, ou le soup­çon que telle ou telle chose va ar­ri­ver, mais pour le reste, je le laisse se dé­ve­lop­per au gré de l’in­trigue. Je re­fuse de pas­ser deux ans à écrire un livre dont je connais dé­jà toute l’his­toire. »

MIL­LION­NAIRE

La mul­ti­na­tio­nale Mu­ra­ka­mi se porte bien. Pas seule­ment au Ja­pon, où cha­cun de ses livres se vend à des mil­lions d’exem­plaires, comme « la Bal­lade de l’im­pos­sible » (plus de 10 mil­lions), ou sa tri­lo­gie « 1Q84 » (plus de 4 mil­lions dans le seul ar­chi­pel). La clé de son suc­cès ? Sans doute d’avoir su ma­rier la pop culture à un art du sto­ry­tel­ling qui em­prunte aux grands textes clas­siques. Avec une touche jazzy et une écri­ture à la ligne mé­lo­dique, fluide et trans­pa­rente.

1. L’at­taque au gaz sa­rin dans le mé­tro de To­kyo en 1995. 2. Mu­ra­ka­mi en com­pa­gnie du chef d’or­chestre Sei­ji Oza­wa 3. L’écri­vain en cou­reur de fond (1996). 4. La ruée dans une li­brai­rie de To­kyo pour la sor­tie d’un re­cueil de nou­velles si­gnées Mu­ra­ka­mi, en 2014.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.