Evé­ne­ment

A force de dif­fu­ser sur Twit­ter les phrases les plus folles de la mode, le jour­na­liste et do­cu­men­ta­riste Loïc Prigent est de­ve­nu un in­con­tour­nable. Au point que le Bon Mar­ché lui consacre une ex­po­si­tion, un mer­chan­di­sing consé­quent, comme pour une marque

L'Obs - - Sommaire - Par AR­NAUD SAGNARD

Loïc Prigent s’ex­pose

Cha­cun sait que de­puis la nuit des temps on can­cane al­lè­gre­ment dans les vil­lages de France. En par­ti­cu­lier en Bre­tagne, où le vent trans­porte les pa­roles et où l’ab­sence des ma­rins fut long­temps pro­pice aux ru­meurs et com­mé­rages. On ne s’éton­ne­ra donc pas qu’un jour­na­liste ori­gi­naire de Ploues­cat, dans le Fi­nis­tère, soit de­ve­nu le pre­mier rap­por­teur du centre né­vral­gique de la mode. Ce vil­lage pla­né­taire à géo­mé­trie va­riable, oc­cu­pé par une bande de Pa­ri­siens à la langue bien pen­due, mais aus­si par des Mi­la­nais vo­lu­biles, de co­riaces New-Yor­kais et de sub­tils Lon­do­niens se té­lé­porte au gré des sai­sons là où les dé­fi­lés posent leurs toi­lettes nou­velles. Par­mi cette foule, le dé­nom­mé Loïc Prigent a tou­jours dé­ton­né. En­tré par la grâce d’un quo­ti­dien na­tio­nal, ce pi­giste a per­pé­tué dès les an­nées 1990 le re­gard mo­queur et do­cu­men­té de « Li­bé­ra­tion » sur un mi­lieu que per­sonne ne pre­nait alors au sé­rieux. Au­jourd’hui en­core, il s’ha­bille, au contraire de ses condis­ciples, d’un uni­forme jean-baskets-sweat-cas­quette qui au­rait dû lui va­loir une ex­com­mu­ni­ca­tion dé­fi­ni­tive. En­fin et sur­tout, il a, vingt ans plus tard, mal­gré la consom­ma­tion de cen­taines de dé­fi­lés et d’au­tant de soi­rées, le sou­rire tou­jours aus­si fa­cile.

Il est vrai que Loïc a de quoi se mar­rer. Sans qu’on y prenne garde, le Bre­ton est pas­sé de l’in­té­rieur spar­tiate de « Li­bé­ra­tion » au cuir sur­pi­qué de la Rolls « Vogue », puis il a réus­si le dif­fi­cile pas­sage de l’écrit à l’image, ex­ploit qui fas­cine ses ca­ma­rades jour­na­listes ja­loux. A ce jour, il a réa­li­sé une di­zaine de do­cu­men­taires, pas­sant d’Yves Saint Laurent à Karl La­ger­feld, Alexan­der McQueen ou Oli­vier Rou­steing, au­tant de gar­çons sur­doués qui ont ha­bi­le­ment plan­té leur paire de ci­seaux dans la sta­tuaire de la mode. Il a aus­si po­pu­la­ri­sé avec sa ca­ma­rade

Ma­de­moi­selle Agnès des for­mats pros­pères, tel qu’« Ha­billé(e)s pour… » di usé sur Ca­nal+.

Et l’écrit dans tout ça? Il l’a aban­don­né tout en l’im­po­sant par­tout. C’est là son tour de passe-passe le plus éton­nant: Prigent n’écrit plus, il se contente de prendre des notes. Ain­si, si vous vous ren­dez jus­qu’au 2 avril au Bon Mar­ché, vous y dé­cou­vri­rez une ex­po­si­tion consa­crée aux mots pro­non­cés par les clients du lieu, tels qu’ils lui ont été res­ti­tués par le per­son­nel de la mai­son de la rive gauche ou tels qu’il les a en­ten­dus avec ses oreilles d’or. « C’est vous la caisse? », « Ah mais non! J’ai tou­jours fait 38 », « Je veux un ta­lon qui fait un beau bruit sexy quand je marche », « Ça ré­tré­cit au champagne, euh par­don, ça ré­tré­cit au la­vage? » Il y en a des di­zaines comme ça avec au mi­lieu cette phrase rayon­nante, qui in­carne l’es­prit du lieu du moins tel qu’on se l’ima­gine de­puis des contrées moins lu­mi­neuses : « C’est un man­teau su­blime dans le­quel rien de grave ne peut t’ar­ri­ver. » La mode à la sauce Prigent donc, tou­jours en équi­libre entre va­ni­té, va­cui­té, fou­tage de gueule et ful­gu­rance. Ces sen­tences, on les trouve a chées un peu par­tout au 24, rue de Sèvres, mais sur­tout sur un im­pres­sion­nant éta­lage d’ob­jets : des cen­taines de tee-shirts, tote bags, tor­chons, ta­bliers, ma­gnets, pla­teaux ain­si que des trousses, ca­hiers, cas­quettes et pro­tè­ge­pas­se­ports à foi­son. Cha­cun vê­tu de blanc afin de mieux lais­ser pa­raître la phrase écrite en lettres ca­pi­tales noires sculp­tées dans la ty­po Fu­tu­ra.

S’il fal­lait une preuve que la mode à l’âge de LVMH reste un vil­lage, on no­te­rait que l’ac­tuel di­rec­teur ar­tis­tique du Bon Mar­ché, Fré­dé­ric Bo­denes, vient lui aus­si du Fi­nis­tère. Der­rière les murs gris du ly­cée Saint-Fran­çois-Notre-Dame, à Les­ne­ven, on pou­vait voir les deux Bre­tons dis­cu­ter dans la cour de ré­cré avec un troi­sième lar­ron, Gil­das Loaëc, cé­lé­bré au­jourd’hui pour le suc­cès mon­dial de sa marque Kit­su­né. A vrai dire, Loïc écoute bien plus qu’il ne ba­varde : « En dé­bar­quant à Pa­ris, dans la mode et la nuit, j’ai hal­lu­ci­né sur les pro­pos qu’on y te­nait. Au­jourd’hui, je suis heu­reux que cette hys­té­rie per­dure. » Dans ses ar­ticles puis sur son compte Twit­ter aux 226 000 abon­nés, il trans­met cet ex­cès de lan­gage et d’émo­tions, qui consti­tue pour lui une forme d’échap­pée « à la BFM-isa­tion du monde, où on a l’im­pres­sion que chaque per­sonne s’ex­prime en li­sant le texte d’un promp­teur ». Ce qua­dra­gé­naire à la ré­pu­ta­tion de gen­til gar­çon dans un mi­lieu de langues de pute confirme l’ar­ro­gance et la mé­chan­ce­té lo­cales : « Cette in­dus­trie vit sur le ju­ge­ment et le be­soin per­ma­nent de pas­ser à la chose sui­vante, elle est donc as­sez sans pi­tié. » Bien sûr, les cou­loirs d’un grand ma­ga­sin le sont tout au­tant. Sur les ré­seaux so­ciaux, d’an­ciens em­ployés du Bon Mar­ché rap­portent des phrases en­ten­dues en­core plus vé­né­neuses : « Je cherche des gants de ser­vice pour ma bonne. Elle s’est brû­lée et je ne veux pas qu’elle touche à tout avec ses croûtes » ou en­core « un sac pour ma fille qui vit dans les co­lo­nies » ar­ra­chées à des temps que l’on croyait ré­vo­lus. Avec son air de ne pas y tou­cher, Prigent per­pé­tue un exer­cice jour­na­lis­tique aper­çu dans les dé­funts « 7 à Pa­ris », « Spy » ou « New York », mais aus­si une tra­di­tion lit­té­raire. Le ro­man­cier amé­ri­cain Tru­man Ca­pote pou­vait res­ti­tuer une conver­sa­tion ar­ro­sée des an­nées plus tard et ne s’en pri­vait pas. Plus près de nous, à vrai dire dans les lo­caux mêmes du Bon Mar­ché, Emile Zo­la ti­rait le por­trait de « la femme d’in­trigue dans le com­merce » De­nise Bau­du, jeune Nor­mande dé­bar­quant dans le ba­zar mo­derne du « Bon­heur des dames » en « robe de laine, usée par la brosse, rac­com­mo­dée aux manches ». Elle y dé­cou­vrait le verbe acé­ré de ses col­lègues ven­deuses en­vers « la grosse cliente de pro­vince » et « les co­cottes ». Bien sûr, il ne lui se­rait pas ve­nu à l’es­prit de le re­co­pier et de le com­mer­cia­li­ser, elle ne pou­vait se sor­tir de cet en­fer qu’en de­ve­nant la maî­tresse puis l’épouse d’Oc­tave Mou­ret, le pa­tron des lieux. A l’époque, seul les écri­vains-dé­miurges dis­po­saient du pou­voir de li­bé­ra­tion par la pa­role. En ce­la, les temps ont chan­gé.

SCÉ­NO­GRA­PHIE DE L’EX­PO­SI­TION « EN­TEN­DU AU BON MAR­CHÉ », CRÉÉE PAR LOÏC PRIGENT, JUS­QU’AU 2 AVRIL.

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