Le point de vue

L'Obs - - Sommaire - Par DA­NIEL CO­HEN Di­rec­teur du dé­par­te­ment d’éco­no­mie de l’Ecole nor­male su­pé­rieure.

de Da­niel Co­hen

Le trai­té de Maas­tricht a fê­té ses 25 ans. C’est peu dire que la cé­lé­bra­tion fut mo­deste. L’eu­ro ne fait plus rê­ver, même si, se­lon les sondages, une ma­jo­ri­té de Fran­çais y reste fa­vo­rable. Consciente de ce dé­ca­lage avec l’opi­nion pu­blique, Ma­rine Le Pen pro­met une sor­tie de l’eu­ro « en dou­ceur ». A l’en­tendre, un eu­ro pour­rait de­ve­nir un nou­veau franc sans que per­sonne ne se rende compte de la dif­fé­rence. Comment y croire ? Les agences de no­ta­tion ont dé­jà an­non­cé qu’elles consi­dé­re­raient l’opé­ra­tion comme un dé­faut, ce qui veut dire qu’au­cun in­ves­tis­seur étran­ger n’achè­te­ra, pen­dant un cer­tain temps, de dette fran­çaise. Les 185 mil­liards que France Tré­sor a pré­vu d’émettre en 2017, pour cou­vrir le dé­fi­cit cou­rant et le re­fi­nan­ce­ment de la dette ve­nant à échéance, de­vront être en­tiè­re­ment pré­le­vés sur l’épargne fran­çaise, au risque d’étouf­fer le fi­nan­ce­ment du sec­teur pri­vé. Le sou­tien de la Banque cen­trale de­vien­dra in­dis­pen­sable, qui se­ra som­mée de faire tour­ner la planche à billets. Les in­ves­tis­seurs étran­gers n’au­ront qu’une hâte : vendre le « nou­veau franc » sur les mar­chés des changes, ce qui pro­vo­que­ra sa chute. Bien dif­fi­cile de dire jus­qu’où il bais­se­ra. Pour mé­moire, dans le cas du dé­faut ar­gen­tin de 2002, le pe­so avait per­du 80% de sa va­leur. D’autres com­pli­ca­tions s’y ajou­te­ront. Comme l’a mon­tré une étude de Da­vid Amiel et Paul-Adrien Hyp­po­lite, nombre d’en­tre­prises fran­çaises (telles la SNCF et la plu­part des grandes banques) ont contrac­té des dettes en eu­ros mais sous loi étran­gère, ce qui ren­dra im­pos­sible leur conversion en francs. Et, na­tu­rel­le­ment, les sor­ties de l’Ita­lie et de l’Es­pagne qui pour­raient s’en­suivre crée­raient un mael­ström en­core plus violent.

Ces ar­gu­ments doivent être dits, mais sans illu­sions. Un ré­gime qui ne tient que par la peur ne ré­siste pas long­temps à la co­lère des peuples. Mieux vaut cor­ri­ger les vices de fa­bri­ca­tion que la crise de 2008 a ré­vé­lés. En vrac : on a fait une union mo­né­taire sans construire aus­si une union ban­caire, ce qui a cou­lé l’Ir­lande et l’Es­pagne ; le pla­fond de 3% du PIB pour le dé­fi­cit pu­blic est ab­surde : il est fa­cile de ne pas le dé­pas­ser quand tout va bien mais oblige à me­ner des purges bud­gé­taires quand tout va mal, ce qui a mi­né la crois­sance fran­çaise au cours du der­nier quin­quen­nat. La Banque cen­trale eu­ro­péenne, en­fin, a lais­sé trop long­temps le sud de l’Eu­rope sous la me­nace d’une crise de fi­nan­ce­ment, ins­til­lant le poi­son d’un risque de dé­faut les concer­nant.

Il ne suf­fi­ra pas tou­te­fois de cor­ri­ger ces er­reurs, même si ce­la a com­men­cé à être fait, pour ré­soudre le pro­blème. Les crises sont par na­ture im­pré­vi­sibles, et la ges­tion en pi­lo­tage au­to­ma­tique de la zone eu­ro ne per­met­tra ja­mais d’y faire face. Seul un exé­cu­tif, en­ca­dré par un Par­le­ment, peut af­fron­ter les aléas de l’exis­tence so­ciale. Si elle ne veut pas être em­por­tée par la pro­chaine crise, l’Eu­rope doit ra­pi­de­ment se don­ner les moyens de se gou­ver­ner elle-même. La mon­tée des par­tis na­tio­na­listes montre que la peur du « chaos » ne se­ra plus opé­rante pour la pro­té­ger.

“MIEUX VAUT COR­RI­GER LES VICES DE FA­BRI­CA­TION QUE LA CRISE DE 2008 A RÉ­VÉ­LÉS.”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.