L’hu­meur

L'Obs - - Sommaire - J. G. Par JÉ­RÔME GAR­CIN

de Jé­rôme Gar­cin

On croyait que l’Ar­gen­tine ne comp­tait au­cun prix No­bel de lit­té­ra­ture. Et l’on te­nait pour in­juste que la pa­trie de Borges, Cortá­zar ou Bioy Ca­sares n’eût ja­mais ob­te­nu cette consé­cra­tion. (Même la Bié­lo­rus­sie et Sain­teLu­cie fi­gurent au ta­bleau d’hon­neur.) On se trom­pait. Un ro­man­cier ar­gen­tin est bien al­lé re­ce­voir, à Stock­holm, de­vant le roi et la reine, le prix my­thique : c’est Da­niel Man­to­va­ni. Ce jour-là, il a d’ailleurs pro­non­cé un dis­cours très désa­bu­sé, ju­geant qu’une telle re­con­nais­sance, trop lourde à por­ter, mar­quait le terme de sa créa­ti­vi­té. A dire vrai, on ne sait pas grand-chose de Man­to­va­ni. Il vi­vrait en Eu­rope, où son oeuvre reste mé­con­nue, et n’écri­rait plus. On sait qu’il dé­cline les in­nom­brables in­vi­ta­tions à don­ner des confé­rences, pré­si­der des col­loques et pro­non­cer des le­çons inau­gu­rales. Ré­cem­ment, il est sor­ti de sa lé­gen­daire ré­serve en ac­cep­tant – ce qui a sur­pris tout le monde – de re­tour­ner à Sa­las, son vil­lage na­tal, afin d’y dé­voi­ler sa propre sta­tue et d’of­frir des cau­se­ries aux ha­bi­tants. Il a même consen­ti à ce que deux jeunes réa­li­sa­teurs ar­gen­tins, Ma­ria­no Cohn et Gastón Du­prat, filment son re­tour triom­phal dans le pe­tit coin de pam­pa qu’il avait quit­té qua­rante ans plus tôt. Mais Da­niel Man­to­va­ni, dé­cla­ré « Ci­toyen d’hon­neur » (en salles le 8 mars), va très vite dé­chan­ter. Son ar­ri­vée, cé­lé­brée lors de raouts de pa­tro­nage, ne sus­cite au­cune cu­rio­si­té. La po­pu­la­tion ru­rale a d’autres chats à fouet­ter. Ici, un prix No­bel n’in­té­resse per­sonne. Le pire est à ve­nir. De rares lec­teurs s’of­fusquent de voir pa­ra­der en ville un écri­vain qui, dans ses ro­mans, a ca­ri­ca­tu­ré, ri­di­cu­li­sé, hu­mi­lié les ha­bi­tants et les moeurs du bourg pauvre où il a gran­di. Il pen­sait être fê­té (mais n’al­lait-il pas plu­tôt, avec une tête de Droo­py, au-de­vant de sa dé­chéance ?), voi­ci qu’il est hué, mal­me­né, me­na­cé. Il as­siste à ce spec­tacle que re­doute tout ro­man­cier : ses per­son­nages se re­tournent contre lui et veulent lui faire la peau. Son oeuvre se re­belle. Por­té par un co­mé­dien ex­cep­tion­nel, Os­car Mar­ti­nez, sa­cré meilleur ac­teur au Fes­ti­val de Ve­nise, « Ci­toyen d’hon­neur » est un film ver­ti­gi­neux, où la réa­li­té se venge de la fic­tion et la mi­sère se moque de la gloire. La forme – un pas­tiche de do­cu­men­taire, ca­mé­ra à l’épaule – ajoute à la drô­le­rie, à la cruau­té et à l’ab­sur­di­té de cette brillante sa­tire. On y voit, au dé­but, le prix No­bel, échoué dans la cam­pagne après une panne de voi­ture, être obli­gé de brû­ler les pages d’un de ses livres pour se ré­chauf­fer. Tout un sym­bole.

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